7 portraits critiques
Les auteurs,
du réflexe conditionné
à la boîte noire rouverte.
Le comportementalisme n’est pas né d’une seule idée mais d’une succession de figures qui se répondent, se corrigent et parfois s’opposent frontalement. Ce répertoire couvre les fondateurs du conditionnement, le behaviorisme radical, ses critiques les plus sévères et les héritiers qui ont rouvert la porte aux processus internes.
Ivan Pavlov1849–1936 · Saint-Pétersbourg · fondateur physiologique
Physiologiste russe couronné par un prix Nobel qui ne récompense pas ce pour quoi on le cite aujourd’hui, Pavlov découvre le réflexe conditionné presque par accident et lui donne, sans le vouloir, un rôle fondateur pour toute la psychologie de l’apprentissage.
Repère conceptuel
De la physiologie digestive au réflexe conditionné
Repère historiquePavlov reçoit en 1904 le prix Nobel de physiologie ou médecine pour ses travaux sur la physiologie de la digestion, menés sur des chiens porteurs de fistules chirurgicales permettant de mesurer précisément leurs sécrétions salivaires et gastriques sur de longues périodes. Le prix ne mentionne à aucun moment le conditionnement : c’est un physiologiste de la digestion, pas un psychologue, que le comité Nobel distingue.
C’est en observant que ses chiens se mettaient à saliver avant même la présentation de la nourriture, au seul signal de l’arrivée du technicien qui les nourrissait habituellement, que Pavlov identifie ce qu’il nomme d’abord des « sécrétions psychiques ». Il réoriente alors une partie de son laboratoire vers l’étude systématique de ces réflexes acquis, qu’il détaille dans Réflexes conditionnels (1927), publiés en anglais alors qu’il a déjà plus de soixante-dix ans.
Encore utile
Un paradigme expérimental devenu socle de la discipline
Paradigme fondateurLe vocabulaire mis au point par Pavlov (stimulus conditionnel et inconditionnel, extinction, généralisation, discrimination, restauration spontanée) reste la base descriptive de tout manuel de psychologie de l’apprentissage, y compris hors du champ behavioriste. Ce n’est pas la procédure de la cloche, largement simplifiée par la vulgarisation, mais cette grammaire conceptuelle fine qui constitue l’apport durable.
Le conditionnement classique a aussi débouché sur des applications cliniques concrètes, de la désensibilisation systématique des phobies aux thérapies d’aversion, et reste un modèle de référence pour comprendre certains mécanismes de l’anxiété, de l’addiction ou du rappel émotionnel involontaire, bien après que la psychologie a cessé de considérer le conditionnement comme le seul mécanisme d’apprentissage possible.
Discuté
Le mythe de la cloche et le coût réel des expériences
Révision historiqueL’historien des sciences Daniel Todes montre, dans sa biographie de référence publiée en 2014 après plus de vingt ans de travail sur les archives russes, que Pavlov n’a en réalité jamais conditionné ses chiens à une cloche : l’image la plus universellement associée à son nom est une simplification pédagogique américaine du XXe siècle, pas un fait expérimental. Todes montre aussi qu’en fin de vie, Pavlov lui-même nuançait fortement la portée de sa méthode pour rendre compte de l’ensemble du psychisme humain.
Les conditions expérimentales elles-mêmes posent question aux normes actuelles : les chiens étaient immobilisés sur de longues séances, opérés chirurgicalement pour l’implantation des fistules, et certains résultats obtenus après une inondation du laboratoire montrent que le stress et les conditions de vie des animaux affectaient les réponses observées, un facteur que Pavlov ne cherchait pas systématiquement à isoler. Cela ne retire rien à la rigueur descriptive du travail, mais invite à lire le corpus expérimental avec les réserves qu’imposerait aujourd’hui l’éthique de la recherche animale.
John B. Watson1878–1958 · Baltimore · fondateur
Auteur du manifeste qui fonde le behaviorisme comme discipline, Watson laisse aussi derrière lui une expérience sur un nourrisson qui reste, plus d’un siècle plus tard, l’un des cas d’école les plus cités des manquements éthiques de la recherche en psychologie.
Repère conceptuel
Le manifeste behavioriste de 1913
Repère historiqueLe 24 février 1913, Watson présente à l’Université Columbia une conférence publiée un mois plus tard sous le titre « Psychology as the Behaviorist Views It », dans la revue Psychological Review. Le texte rejette l’introspection comme méthode et affirme que la psychologie doit devenir « une branche purement objective et expérimentale des sciences naturelles », dont le but théorique est la prédiction et le contrôle du comportement.
Ce texte, considéré comme l’article le plus influent publié dans les cinquante premières années de la revue, ne se limite pas à un programme de laboratoire : Watson y appelle explicitement à appliquer les principes comportementaux à l’éducation, à la médecine, au droit et aux affaires, posant les bases d’un behaviorisme à vocation sociale autant que scientifique.
À abandonner
L’expérience du « Petit Albert »
Manquement éthique documentéEn 1920, Watson et son assistante de recherche Rosalie Rayner publient « Conditioned Emotional Reactions », dans lequel ils conditionnent un nourrisson de neuf mois, désigné « Albert B. », à craindre un rat blanc en associant sa présentation à un bruit fort et soudain. L’étude prétend démontrer qu’une peur peut être installée par conditionnement classique et se généraliser à d’autres stimuli proches (un lapin, un manteau de fourrure).
L’expérience ne porte que sur un seul enfant, sans groupe de comparaison, et Albert n’a jamais été désensibilisé : sa mère l’a retiré de l’hôpital avant toute séance prévue à cet effet, et Watson et Rayner n’ont fait aucun suivi. L’identité réelle de l’enfant reste discutée par les historiens : une équipe l’a identifié en 2009 à Douglas Merritte, mort à six ans d’une hydrocéphalie et possiblement déjà atteint de troubles neurologiques au moment de l’étude, tandis qu’une contre-enquête publiée en 2014 propose plutôt William Albert Barger, décédé en 2007 à 87 ans sans séquelle apparente. Ce doute persistant sur l’identité du sujet illustre, à lui seul, l’absence totale de suivi méthodologique du protocole d’origine.
Discuté
Une carrière universitaire interrompue
Repère biographiqueÀ l’automne 1920, la liaison de Watson avec Rosalie Rayner, alors son étudiante et collaboratrice de recherche, devient publique à l’occasion de son divorce, dont la presse de Baltimore publie des extraits de correspondance. L’université Johns Hopkins le place devant un choix entre sa relation et son poste ; Watson démissionne, épouse Rayner en décembre 1920, et ne retrouvera plus jamais de poste universitaire.
Il se reconvertit dans la publicité, où il applique avec un certain succès commercial les principes du conditionnement à la construction de préférences de consommation, une carrière qui a autant contribué à la diffusion populaire du behaviorisme que ses travaux académiques, mais qui l’a aussi définitivement éloigné de la production scientifique encadrée par les pairs.
Edward Thorndike1874–1949 · New York · connexionnisme
En enfermant des chats dans des « boîtes à problèmes » pour chronométrer leur apprentissage par essais et erreurs, Thorndike formule une loi de l’effet qui préfigure directement le conditionnement opérant, avant même que le mot « behaviorisme » n’existe.
Repère conceptuel
La boîte à problèmes et l’apprentissage par essais et erreurs
Repère historiqueDès 1898, dans un mémoire de 109 pages publié comme supplément à Psychological Review, Thorndike décrit ses expériences avec des chats, des chiens et des poussins placés dans des cages à mécanisme (les « puzzle boxes ») dont ils doivent actionner un loquet pour accéder à de la nourriture visible à l’extérieur. Il mesure précisément le temps d’évasion sur des essais répétés et observe une diminution progressive et irrégulière, plutôt qu’un déclic soudain de compréhension.
Cette observation l’amène à rejeter l’idée d’un raisonnement conscient chez l’animal au profit d’un renforcement mécanique de certaines connexions entre situation et réponse, qu’il formalise pleinement dans Animal Intelligence (1911) sous le nom de loi de l’effet : les réponses suivies d’un état satisfaisant tendent à se répéter, celles suivies d’un état désagréable tendent à disparaître.
Encore utile
Le connexionnisme, chaînon direct vers l’opérant
Précurseur directLe « connexionnisme » de Thorndike, qui explique l’apprentissage par la formation de liens stimulus-réponse renforcés par leurs conséquences plutôt que par l’association d’idées, fournit le socle conceptuel sur lequel Skinner construira, une génération plus tard, le conditionnement opérant : la boîte à problèmes est l’ancêtre direct de la boîte de Skinner, et la loi de l’effet l’ancêtre direct du principe de renforcement.
Thorndike applique aussi ses travaux à l’éducation, où il devient l’une des figures fondatrices de la psychométrie et de la psychologie de l’apprentissage scolaire aux États-Unis, insistant sur le rôle de l’exercice et de la conséquence immédiate dans l’acquisition de compétences, une influence encore visible dans certaines pédagogies contemporaines fondées sur la pratique répétée et la rétroaction rapide.
Discuté
Une loi reformulée plusieurs fois, jamais stabilisée
Révision historiqueUne relecture historique publiée en 2026 dans le Journal of the Experimental Analysis of Behavior montre que la formulation même de la loi de l’effet a varié de façon significative d’un texte de Thorndike à l’autre entre 1898 et les années 1930, notamment sur la question de savoir si la punition affaiblit une connexion aussi symétriquement que la récompense la renforce, un point que Thorndike a lui-même révisé après des données ultérieures moins tranchées que prévu.
La méthode elle-même, fondée sur l’isolement de l’animal dans un dispositif contraignant et sur la seule mesure du temps de sortie, a aussi été critiquée pour son caractère artificiel : elle donne accès à la vitesse d’acquisition d’une réponse motrice précise, mais dit peu de choses sur l’éventail des stratégies que l’animal pourrait mobiliser dans un environnement moins contraint, une limite que les travaux ultérieurs sur l’apprentissage spatial (chez Tolman notamment) mettront en évidence.
B. F. Skinner1904–1990 · Harvard · behaviorisme radical
Théoricien le plus systématique du behaviorisme, Skinner construit autour du conditionnement opérant tout un programme de recherche et d’ingénierie sociale, dont l’ambition de rendre compte du langage lui vaudra la charge la plus retentissante jamais adressée à l’école behavioriste.
Repère conceptuel
De la boîte de Skinner au behaviorisme radical
Repère historiqueAprès des débuts ratés comme écrivain, Skinner se forme à la psychologie à Harvard, où il met au point la « chambre de conditionnement opérant », plus tard dite boîte de Skinner : un dispositif fermé où un animal (rat ou pigeon) produit un comportement (appuyer sur un levier, picorer un disque) dont les conséquences, programmées par l’expérimentateur, en modifient la fréquence future selon des calendriers de renforcement précisément décrits.
Il appelle « behaviorisme radical » sa position, qui ne nie pas l’existence d’événements privés (pensées, sensations) mais refuse de leur attribuer un statut causal différent de celui du comportement observable, les traitant eux-mêmes comme des comportements à expliquer plutôt que comme des causes internes explicatives.
Discuté
Verbal Behavior et la charge de Chomsky
Controverse historiqueDans Verbal Behavior (1957), Skinner étend son cadre opérant au langage, analysant les énoncés en fonction de leurs conséquences sur l’environnement social (demande, commentaire, réponse à un stimulus verbal) plutôt qu’en fonction d’une structure grammaticale interne. Deux ans plus tard, le jeune linguiste Noam Chomsky en publie, dans la revue Language, une critique de plus de trente pages restée l’une des recensions les plus influentes jamais écrites en sciences du langage.
Chomsky y soutient que les notions skinneriennes de « stimulus » et de « renforcement », une fois étendues au langage humain, perdent toute précision opérationnelle et deviennent des habillages behavioristes pour des concepts mentalistes que Skinner refusait par ailleurs. Des linguistes et analystes du comportement, notamment Kenneth MacCorquodale en 1970, ont depuis montré que Chomsky attaquait par endroits une version simplifiée de la théorie de Skinner, en assimilant à tort ses catégories fonctionnelles aux schémas de conditionnement animal les plus mécaniques ; la controverse reste néanmoins généralement reconnue comme ayant marqué un tournant vers le cognitivisme en psychologie du langage.
Discuté
Walden Two et l’ingénierie sociale du comportement
Portée politique contestéeDans le roman utopique Walden Two (1948) puis dans l’essai Beyond Freedom and Dignity (1971), Skinner défend l’idée qu’une société organisée scientifiquement autour du renforcement positif serait plus juste et plus heureuse qu’une société organisée autour des notions de libre arbitre et de mérite individuel, qu’il considère comme des fictions utiles mais trompeuses freinant une amélioration délibérée du comportement collectif.
Ces textes ont suscité des critiques sévères, y compris de Chomsky lui-même dans un essai distinct, qui y voit une théorie invérifiable habillée en programme politique et un risque de légitimer un contrôle social centralisé. Les défenseurs de Skinner répondent que le débat porte surtout sur les implications politiques qu’on choisit de tirer du conditionnement opérant, un principe expérimental par ailleurs solidement établi, plutôt que sur sa validité empirique en laboratoire.
Edward Tolman1886–1959 · Berkeley · behaviorisme intentionnel
Behavioriste par méthode mais cognitiviste par les concepts qu’il introduit, Tolman fournit des résultats compatibles avec l’idée que des rats apprennent la disposition d’un labyrinthe même sans récompense, ouvrant une brèche dans le behaviorisme strict que le cognitivisme élargira une génération plus tard.
Repère conceptuel
Un behaviorisme « intentionnel » contre le simple stimulus-réponse
Repère historiqueProfesseur à Berkeley à partir de 1918, Tolman refuse de réduire le comportement à un enchaînement mécanique de stimuli et de réponses, comme le proposent Watson puis Hull. Il défend un « behaviorisme intentionnel » où l’on peut inférer, à partir du seul comportement observable, des variables intermédiaires comme le but poursuivi ou l’attente d’un animal, sans pour autant abandonner la méthode expérimentale objective.
En 1950, Tolman refuse de signer le serment de loyauté anticommuniste imposé par les Régents de l’Université de Californie et devient l’un des chefs de file de la contestation, ce qui lui vaut d’être démis de ses fonctions ; il porte l’affaire en justice et obtient gain de cause en 1955 devant la Cour suprême de Californie, qui invalide le serment et impose la réintégration de tous les professeurs concernés. Un bâtiment du campus de Berkeley porte aujourd’hui son nom, en partie en mémoire de cet épisode.
Encore utile
Cartes cognitives et apprentissage latent
Concept précurseurAvec Charles Honzik, Tolman montre dès 1930 que des rats explorant librement un labyrinthe sans aucune récompense apprennent malgré tout sa disposition : lorsqu’une récompense est introduite après plusieurs jours d’exploration non renforcée, ces rats atteignent en quelques essais le niveau de performance de rats récompensés depuis le début. Ce phénomène, l’« apprentissage latent », contredit l’idée alors dominante selon laquelle aucun apprentissage ne peut avoir lieu sans renforcement immédiat.
Dans son article de synthèse « Cognitive Maps in Rats and Men » (1948), Tolman généralise cette observation à l’hypothèse d’une représentation interne, une « carte cognitive » de l’environnement, construite indépendamment de toute récompense et mobilisée seulement au moment d’agir. Cette idée anticipe directement le vocabulaire de la révolution cognitive des années 1950-1960 et trouve un écho contemporain frappant dans la distinction, établie en neurosciences de l’apprentissage par renforcement, entre systèmes « sans modèle » (habituels) et systèmes « avec modèle » (fondés sur une représentation de l’environnement).
Discuté
Un débat jamais tranché avec Hull, de son vivant
Controverse historique non résoluePendant plus de deux décennies, les laboratoires de Tolman et ceux de Clark Hull, tenant d’un behaviorisme stimulus-réponse plus orthodoxe, multiplient les expériences de labyrinthe conçues pour départager leurs deux théories de l’apprentissage. Aucune des deux écoles ne parvient, de leur vivant, à produire une expérience jugée décisive par l’ensemble du champ : le débat s’essouffle davantage par lassitude institutionnelle que par résolution empirique.
Le vocabulaire de Tolman lui-même (but, attente, carte cognitive) restait, avec les outils des années 1930-1940, difficile à opérationnaliser indépendamment du comportement qu’il était censé expliquer, une critique méthodologique légitime que Tolman partageait d’ailleurs avec ses adversaires hulliens. Il faudra l’essor de l’imagerie cérébrale et de la modélisation computationnelle, des décennies plus tard, pour donner à son intuition une formulation testable.
John Garcia1917–2012 · Californie · marginal devenu référence
Fils de travailleurs agricoles devenu docteur en psychologie à 48 ans, Garcia découvre un phénomène d’apprentissage qui contredit directement les lois générales du conditionnement enseignées à son époque, et se heurte pendant des années au refus des revues de le publier.
Repère conceptuel
Une carrière scientifique tardive et atypique
Repère historiqueNé dans une famille de fermiers en Californie, Garcia exerce d’abord de nombreux métiers (agriculteur, ouvrier des chantiers navals, aviateur, enseignant du secondaire) avant de reprendre des études grâce au G.I. Bill après la Seconde Guerre mondiale. Il obtient une licence en 1948, puis un doctorat à Berkeley seulement en 1965, à 48 ans, un parcours très éloigné de la trajectoire académique linéaire de la plupart des théoriciens du behaviorisme.
C’est en étudiant les effets comportementaux des radiations sur des rats, dans le cadre de recherches militaires sur le mal des rayons, que Garcia observe que les rats exposés cessent de boire l’eau d’un récipient au goût particulier, comme s’ils associaient ce goût au malaise ressenti plusieurs heures plus tard.
Encore utile
L’aversion gustative conditionnée, une anomalie devenue principe
Révision du cadre généralAvec Robert Koelling, Garcia publie en 1966 « Relation of Cue to Consequence in Avoidance Learning », qui montre qu’un rat peut former une forte aversion pour un goût après un seul essai, même si le malaise digestif survient plusieurs heures après l’ingestion, un délai bien supérieur à ce que les théories de l’apprentissage de l’époque jugeaient possible. Ils montrent aussi que cette association goût-malaise se forme beaucoup plus facilement qu’une association son-malaise ou lumière-malaise, contredisant directement le principe d’équipotentialité alors dominant, selon lequel n’importe quel stimulus peut en principe être associé à n’importe quelle conséquence.
Ces résultats, d’abord rejetés par les revues de référence dont Science, ne seront publiés que dans un journal peu diffusé, avant d’être largement validés et de déboucher sur des applications concrètes : la compréhension des aversions alimentaires apprises chez les patients sous chimiothérapie, documentée dès 1978 par Ilene Bernstein, ou des programmes de protection de troupeaux utilisant des appâts rendant malades les prédateurs pour les détourner sans les tuer.
Discuté
Ce que la résistance disciplinaire a révélé
Leçon historiqueL’épisode est aujourd’hui cité comme un cas d’école de résistance d’un champ scientifique à des données qui contredisent son cadre théorique dominant : Garcia avait publié une vingtaine d’articles sans rejet avant 1962, et ce n’est qu’en remettant en cause l’équipotentialité que ses travaux ont commencé à être systématiquement refusés, ce qui suggère que la résistance portait sur le résultat plus que sur la qualité méthodologique du travail.
L’« effet Garcia » a depuis rejoint un ensemble plus large de contraintes biologiques sur l’apprentissage (la théorie de la « préparation » proposée par Martin Seligman notamment), qui nuance sans l’invalider le programme behavioriste général : le conditionnement obéit à des lois générales, mais leur expression dépend aussi de contraintes évolutives propres à chaque espèce et à chaque type d’association, un point que le behaviorisme le plus orthodoxe avait largement sous-estimé.
Albert Bandura1925–2021 · Stanford · apprentissage social
Formé au cœur du behaviorisme hullien le plus orthodoxe, Bandura consacre près de soixante ans à Stanford à étudier comment l’apprentissage humain peut déborder le seul renforcement direct, jusqu’à rebaptiser lui-même sa propre théorie pour en assumer la dimension cognitive.
Repère conceptuel
D’une enfance rurale isolée à Stanford
Repère historiqueNé en 1925 à Mundare, un hameau agricole de l’Alberta au Canada, Bandura fréquente une école à classe unique avant de rejoindre l’Université de Colombie-Britannique, puis l’Université de l’Iowa pour son doctorat, obtenu en 1952 dans un département alors dominé par les héritiers de Clark Hull. Peu convaincu par le formalisme hullien, il retient surtout de cette formation les travaux de John Dollard et Neal Miller sur l’imitation, qu’il prolongera dans une direction très différente.
Recruté à Stanford dès 1953, il y reste jusqu’à sa mort en 2021, un ancrage institutionnel exceptionnellement long et stable pour la discipline. Il préside l’Association américaine de psychologie en 1974, et un classement de référence publié en 2002 dans Review of General Psychology le situe au quatrième rang des psychologues les plus éminents du XXe siècle, derrière Skinner, Piaget et Freud.
Encore utile
Du behaviorisme à la théorie sociale cognitive
Déplacement théorique assuméBandura montre, à partir de la fin des années 1950, qu’un comportement peut s’acquérir par simple observation d’un modèle, sans que l’observateur ne reçoive lui-même le moindre renforcement direct, un phénomène difficile à expliquer dans le cadre strict du conditionnement opérant ou classique. Il en tire une « théorie de l’apprentissage social » qui réintroduit des processus cognitifs (attention, mémorisation, motivation à reproduire) que le behaviorisme orthodoxe cherchait précisément à éviter.
En 1986, avec Social Foundations of Thought and Action, il rebaptise explicitement sa théorie « sociale cognitive » pour marquer cette rupture assumée avec l’héritage behavioriste dont il est pourtant issu, autour d’un modèle de « déterminisme réciproque » où comportement, facteurs personnels et environnement s’influencent mutuellement plutôt que l’environnement ne détermine seul la conduite. Son article de 1977 sur le sentiment d’efficacité personnelle, la croyance en sa propre capacité à atteindre un but donné, devient l’un des concepts les plus repris et les plus opérationnalisés de toute la psychologie appliquée, de la santé au sport en passant par l’éducation et le monde du travail.
Discuté
Une position institutionnelle qui a aussi ses limites
Portée à nuancerLa très longue stabilité institutionnelle de Bandura à Stanford, rare dans une discipline où les carrières se construisent souvent en mobilité, a facilité la diffusion et la validation cumulative de ses concepts par des générations d’étudiants et de collaborateurs directs, mais a aussi pu limiter la confrontation précoce de sa théorie à des écoles concurrentes moins centrées sur son propre laboratoire.
Le sentiment d’efficacité personnelle, malgré son opérationnalisation soignée par des échelles standardisées, reste parfois critiqué pour son caractère englobant : selon les contextes d’usage, il peut se confondre avec des construits proches comme l’estime de soi ou l’optimisme dispositionnel, une frontière conceptuelle que la littérature qui s’en réclame ne tranche pas toujours avec la même rigueur que Bandura lui-même y mettait.