Grand dossier · délinquance, preuves et prédiction

Criminologie :
ce qui explique,
ce qui prédit vraiment.

La criminologie souffre d’une confusion fréquente entre trois niveaux distincts : une science sociale qui étudie les causes du crime, une pratique clinique qui évalue des individus pour la justice, et une politique pénale qui décide ce qu’il faut en faire. Ce dossier les sépare systématiquement, parce que la solidité d’un résultat au premier niveau ne garantit jamais la légitimité d’une décision au troisième.

On y trouvera un fondateur historique dont la théorie biologique du « criminel-né » est aujourd’hui entièrement invalidée, des méthodes très médiatisées, le profilage criminel en tête, dont les méta-analyses indépendantes ne confirment pas la réputation, et des outils bien plus récents, de la PCL-R aux algorithmes actuariels de prédiction du risque, dont la qualité statistique réelle n’empêche pas des débats non résolus sur leur usage judiciaire légitime.

Position éditoriale

Exiger, pour chaque méthode de ce champ, une preuve de validité prospective indépendante de sa notoriété ou de son ancienneté institutionnelle, et refuser de transformer un résultat statistique moyen, aussi solide soit-il, en verdict individuel ou en politique pénale sans un jugement de valeur assumé comme tel.

Sommaire du dossier
01

Définir le champ

Trois disciplines sous un seul mot

Le mot « criminologie » circule dans les médias pour désigner à peu près tout ce qui touche au crime : une théorie sociologique, une expertise clinique en tribunal, ou une opinion sur la sévérité des peines. Ces trois niveaux répondent à des questions différentes et ne se valident pas les uns les autres.

Repère conceptuel

La criminologie, une science sociale et empirique

Repère définitionnel

Edwin Sutherland, l’un des fondateurs de la criminologie académique nord-américaine, la définit comme l’étude du processus de fabrication des lois, de leur violation, et de la réaction de la société face à cette violation. Cette définition trace un objet large : pourquoi certains actes deviennent-ils des crimes à une époque donnée, pourquoi certaines personnes ou certains groupes en commettent-ils davantage que d’autres, et comment les institutions y répondent-elles. La criminologie mobilise la sociologie, la statistique, l’économie et la psychologie sans appartenir en propre à aucune de ces disciplines.

Ce périmètre inclut des questions purement descriptives, la mesure des taux de délinquance selon les quartiers ou les périodes, autant que des questions explicatives, pourquoi la délinquance juvénile décline-t-elle dans la plupart des pays riches depuis les années 1990. Une théorie criminologique se juge à sa capacité à prédire correctement des phénomènes agrégés, des tendances de population, plus qu’à expliquer le geste d’un individu précis un jour donné.

Encore utile

La psychologie légale, une pratique clinique appliquée au droit

À distinguer

La psychologie légale, parfois dite psychologie criminelle ou psychologie médico-légale selon les pays, est une spécialité clinique qui applique les méthodes de l’évaluation psychologique à des questions posées par la justice : une personne est-elle apte à être jugée, quel est son risque de récidive, quelle est la fiabilité d’un témoignage. Les lignes directrices de spécialité adoptées par l’Association américaine de psychologie en 2013 encadrent précisément cet exercice, distinct de la psychothérapie, puisque l’expert répond à une question posée par un tribunal plutôt qu’il ne soigne un patient.

Un même individu peut ainsi être un bon connaisseur des théories criminologiques sur les causes structurelles de la délinquance sans être qualifié pour mener une évaluation clinique de dangerosité, et inversement. Confondre les deux compétences, ce que les représentations grand public entretiennent volontiers en présentant un même personnage comme sociologue du crime et évaluateur clinique en une seule scène, ne correspond à aucune formation réelle.

Discuté

La politique pénale, un troisième niveau, normatif

À ne pas confondre

La politique pénale répond à une question que ni la criminologie ni la psychologie légale ne peuvent trancher seules : que devrait-on faire, quelle peine est juste, quel budget consacrer à la prévention plutôt qu’à l’incarcération. Une théorie empiriquement bien établie sur les causes de la délinquance ne dicte aucune politique par elle-même, puisque le passage d’un constat à une décision suppose toujours un jugement de valeur supplémentaire sur ce que la société doit protéger ou punir.

L’erreur la plus fréquente dans ce dossier consiste à sauter directement d’un résultat scientifique, un outil prédit statistiquement mieux que le hasard, à une recommandation politique, cet outil doit donc être déployé dans les tribunaux, sans jamais examiner les valeurs implicites de ce saut : quelle marge d’erreur est-elle jugée acceptable, sur qui doit-elle porter, qui décide de ce qui compte comme un bénéfice. Ce dossier tente de garder ces trois niveaux séparés à chaque section.

02

Théorie fondatrice, aujourd’hui invalidée

Lombroso et le « criminel-né » : un fondateur dont la théorie n’a pas survécu

Cesare Lombroso occupe une place paradoxale : il est couramment présenté comme le père de la criminologie scientifique, alors que sa thèse centrale, celle d’un type criminel reconnaissable à des traits physiques hérités, est aujourd’hui unanimement rejetée par la discipline qu’il a contribué à fonder.

Repère conceptuel

L’atavisme et le « criminel-né », en 1876

Repère historique

Dans « L’Homme criminel », publié en 1876, Lombroso, médecin militaire puis professeur de médecine légale à Turin, soutient qu’une partie des criminels constituent une sous-catégorie biologique distincte, reconnaissable à des traits physiques qu’il interprète comme des survivances évolutives, un phénomène qu’il nomme atavisme : mâchoire proéminente, arcades sourcilières marquées, asymétrie du crâne, bras anormalement longs. Ces individus seraient, selon lui, des retours en arrière vers un stade antérieur de l’évolution humaine, biologiquement poussés au crime indépendamment de leur environnement ou de leur volonté.

L’ouvrage connaît cinq éditions italiennes successives entre 1876 et 1897, chacune retravaillant la thèse initiale : dès la troisième édition, en 1884, Lombroso déplace une partie de son explication vers la notion plus large de dégénérescence héréditaire, sans abandonner l’idée d’un déterminisme biologique repérable sur le corps. La méthode reste la même tout au long : mesurer des crânes et des visages de détenus et de personnes décédées en prison, puis chercher des régularités statistiques dans ces mesures.

À abandonner

Un fondateur institutionnel, une thèse aujourd’hui invalidée

Invalidé

La thèse du criminel-né ne survit à aucun examen méthodologique moderne. L’échantillon de Lombroso ne comportait aucun groupe de comparaison correctement constitué au sens actuel du terme, les mesures anthropométriques qu’il utilisait ne prédisent rien de fiable sur le comportement, et l’idée même d’un type physique universel du criminel a été abandonnée par la discipline dès le début du vingtième siècle, à mesure que des données plus larges et de meilleures méthodes statistiques montraient l’absence de lien robuste entre morphologie et délinquance. Les rééditions académiques contemporaines de son œuvre, comme la traduction annotée publiée par Mary Gibson et Nicole Hahn Rafter en 2006, la présentent explicitement comme un objet d’histoire des sciences plutôt que comme une source de connaissance valide sur le crime.

Il faut néanmoins distinguer deux choses. La thèse elle-même, un déterminisme biologique repérable à l’œil nu sur des traits physiques hérités, est scientifiquement morte. Le geste fondateur, vouloir étudier le crime par une méthode empirique et quantifiée plutôt que par la seule spéculation philosophique ou religieuse sur le mal, a en revanche survécu et structure encore la discipline aujourd’hui, sous une forme entièrement débarrassée de son contenu biologique initial. Séparer l’homme, la méthode et la thèse permet d’éviter deux erreurs symétriques : rejeter toute étude empirique du crime au prétexte que son histoire compte un fondateur aujourd’hui réfuté, ou continuer de citer Lombroso comme une autorité scientifique sur la base de sa seule antériorité historique.

À abandonner

Une thèse qui a servi de caution à des politiques discriminatoires

Dommage historique

Au-delà de son invalidité scientifique, la théorie de l’atavisme a fourni une justification pseudo-scientifique à des politiques ouvertement discriminatoires en Italie et ailleurs en Europe, en associant des groupes ethniques ou des populations du sud de l’Italie à une prédisposition biologique supposée à la criminalité. Cette utilisation historique rappelle qu’une théorie n’a pas besoin d’être vraie pour produire des effets sociaux et institutionnels réels et durables, une prison bâtie sur une classification biologique erronée reste une prison, un stigmate hérité d’une théorie fausse reste un stigmate.

Ce précédent garde une valeur d’avertissement pour évaluer des outils plus récents de ce dossier, du profilage criminel aux algorithmes actuariels de prédiction du risque : la question de savoir si un outil fonctionne réellement doit toujours être posée avant celle de savoir s’il est commode ou intuitivement convaincant pour les institutions qui l’adoptent.

03

Après le positivisme biologique

Trois théories sociologiques, trois statuts différents

Une fois le déterminisme biologique de Lombroso abandonné, la criminologie du vingtième siècle a cherché les causes du crime du côté de l’environnement social plutôt que du corps. Trois théories dominent cette période, mais elles n’ont pas reçu le même traitement empirique depuis, et les confondre en un même bloc « sociologique » masque des statuts très différents.

Encore utile

L’association différentielle de Sutherland

Influence durable

Edwin Sutherland formule sa théorie de l’association différentielle dans les éditions successives de son manuel « Principles of Criminology », dont la version aboutie paraît en 1947 : une personne devient délinquante lorsqu’elle est exposée, dans ses relations proches, à un excès de définitions favorables à la violation de la loi par rapport aux définitions qui lui sont défavorables. Le comportement délinquant s’apprend donc comme n’importe quel autre comportement social, par l’interaction avec autrui, et non par un trait interne fixe hérité à la naissance.

Cette théorie a eu une influence durable sur la manière de penser la délinquance en col blanc, un terme que Sutherland lui-même a contribué à populariser, et sur la criminologie du gang et de la délinquance de groupe, où l’apprentissage par les pairs reste un facteur régulièrement retrouvé dans les études contemporaines. Sa limite documentée depuis longtemps tient à sa difficulté à se mesurer directement : quantifier un « excès de définitions favorables » reste largement indirect, ce qui a nourri des reformulations plus opérationnalisables sans faire disparaître l’intuition centrale.

Repère conceptuel

La tension sociale de Merton, entre buts et moyens

Repère théorique

Dans un article de 1938 resté l’un des textes les plus cités de toute la sociologie américaine, Robert Merton avance que la délinquance augmente lorsqu’une société impose à tous les mêmes objectifs de réussite, notamment matérielle, sans offrir à tous un accès égal aux moyens légitimes de les atteindre. Une personne prise dans cette tension, ce que Merton nomme anomie, peut alors s’adapter en poursuivant les mêmes buts par des moyens illégitimes, l’une des cinq réponses possibles que Merton distingue à côté du conformisme, du ritualisme, du retrait et de la rébellion.

La théorie a inspiré des décennies de recherche empirique sur le lien entre inégalité économique et taux de délinquance, avec des résultats globalement compatibles mais jamais univoques : la relation entre pauvreté relative et crime varie selon les sociétés, les périodes et le type d’infraction étudié, ce qui a conduit à des reformulations, notamment la théorie de la tension générale d’Agnew dans les années 1990, qui élargit les sources de tension au-delà du seul objectif de réussite matérielle.

Discuté

La théorie de l’étiquetage, une thèse plus radicale et plus contestée

Discuté

Howard Becker, dans « Outsiders » publié en 1963, soutient une thèse plus radicale que les deux précédentes : la déviance ne réside pas dans l’acte lui-même mais dans la réaction sociale à cet acte, ce sont les groupes en position de définir les règles qui créent la déviance en qualifiant certains actes et certaines personnes de déviants. Edwin Lemert avait posé quelques années plus tôt, en 1951, une distinction reprise depuis par tout ce courant : une déviance primaire, l’acte initial, reste sans grande conséquence identitaire tant que la personne peut la rationaliser dans un rôle social acceptable, alors qu’une déviance secondaire s’installe lorsque la personne intègre le label qu’on lui applique et organise sa vie autour de lui.

Cette théorie a rendu un service réel en attirant l’attention sur le rôle actif des institutions, police, tribunaux, médias, dans la production même de ce qu’elles prétendent seulement mesurer, un point aujourd’hui repris jusque dans les débats sur les biais raciaux des systèmes de justice pénale. Elle reste cependant nettement plus difficile à tester rigoureusement que les deux théories précédentes, puisqu’elle porte sur un mécanisme d’étiquetage difficile à isoler statistiquement des différences de comportement réelles entre groupes, et les tentatives de vérification empirique donnent des résultats mitigés selon la façon dont l’effet est mesuré. Elle mérite d’être présentée comme une perspective éclairante et partiellement corroborée plutôt que comme une loi établie au même titre que l’association différentielle.

04

Notoriété contre données

Le profilage criminel : une méthode plus célèbre que validée

Peu d’outils de ce dossier illustrent aussi nettement l’écart entre la notoriété publique d’une méthode et sa validation scientifique que le profilage criminel, popularisé par le FBI à partir des années 1970 et aujourd’hui omniprésent dans la fiction policière.

Repère conceptuel

Une méthode née d’entretiens avec des tueurs en série

Repère historique

L’unité des sciences du comportement du FBI est créée en 1971, et John Douglas y développe à partir de 1977 un programme de profilage criminel fondé sur des entretiens menés avec des dizaines de meurtriers condamnés, dont trente-six auteurs de meurtres en série interrogés par Douglas, Robert Ressler et leurs collègues à la fin des années 1970. Cette démarche aboutit à une classification devenue célèbre, opposant les scènes de crime « organisées », attribuées à un profil d’auteur méthodique et socialement inséré, aux scènes « désorganisées », attribuées à un profil plus impulsif et isolé.

Douglas, Ressler, Ann Burgess et Carl Hartman formalisent cette méthode dans un article de 1986 qui décrit le raisonnement du profileur comme une inférence allant des caractéristiques d’une scène de crime vers des traits probables de personnalité, d’habitudes et de mode de vie de l’auteur inconnu. Le prestige de la méthode doit beaucoup à des affaires médiatisées où un profil s’est révélé a posteriori proche du suspect finalement arrêté, une forme de validation anecdotique qui ne constitue pas, en elle-même, une preuve de fiabilité générale.

Discuté

Ce que les méta-analyses indépendantes montrent

Résultat qui dérange

Une revue narrative et une méta-analyse publiées en 2007 par Brent Snook et ses collègues, portant sur l’ensemble de la littérature publiée sur le profilage criminel, concluent que les profileurs autoproclamés ou les enquêteurs expérimentés ne surpassent pas de façon générale des groupes de comparaison, y compris des non-spécialistes, dans des tâches contrôlées consistant à prédire les caractéristiques cognitives, physiques, comportementales ou sociales d’un auteur inconnu à partir d’une scène de crime. Un léger avantage n’apparaît que sur un sous-ensemble restreint de caractéristiques globales, loin de l’image d’une expertise systématiquement supérieure au jugement ordinaire que la méthode revendique.

Une publication ultérieure des mêmes auteurs, en 2008, qualifie explicitement le profilage criminel d’« illusion » sur le plan scientifique, en pointant l’absence de théorie unifiée et testable derrière la méthode, l’hétérogénéité des pratiques d’un profileur à l’autre, et l’accumulation d’un discours de justification fondé sur le bon sens plutôt que sur des données de validation prospective. Le constat n’est pas que le profilage échoue systématiquement, mais qu’aucune preuve solide et reproduite ne permet d’affirmer qu’il réussit plus souvent que des méthodes bien moins coûteuses et bien moins spectaculaires.

Discuté

Pourquoi la réputation a précédé la preuve

Discuté

Plusieurs facteurs expliquent cet écart entre réputation et validation. Le profilage se prête à un biais de confirmation classique : un profil suffisamment général peut être relu après l’arrestation d’un suspect comme s’il l’avait décrit avec précision, un effet proche de celui documenté pour l’astrologie ou la graphologie sous le nom d’effet Barnum. La rareté des essais contrôlés dans ce domaine tient aussi à des contraintes réelles, il est difficile et coûteux de tester un profileur sur des affaires réelles non résolues avec un protocole rigoureux, ce qui n’efface cependant pas la nécessité de rester prudent sur les affirmations d’efficacité tant que ces essais manquent.

La méthode continue d’être enseignée et utilisée dans plusieurs pays sous des formes révisées, aujourd’hui souvent regroupées sous l’appellation plus prudente d’analyse comportementale des enquêtes criminelles, qui met davantage l’accent sur la synthèse d’informations disponibles que sur des prédictions individuelles précises. Le profilage illustre ainsi un cas exemplaire pour ce dossier : une méthode née d’une intuition clinique plausible peut rester largement non validée pendant des décennies tout en occupant une place centrale dans l’imaginaire collectif de l’enquête criminelle.

05

Une preuve moins fiable qu’elle n’en a l’air

Le témoignage oculaire, une preuve convaincante mais faillible

Peu de preuves paraissent aussi convaincantes à un jury qu’un témoin affirmant reconnaître un visage. C’est pourtant l’une des causes les mieux documentées de condamnations d’innocents, un décalage qui a des conséquences directes sur la façon dont la police devrait recueillir ce type de preuve.

Encore utile

Une cause majeure de condamnations injustifiées

Constat solide

L’Innocence Project, organisation américaine qui obtient des annulations de condamnation grâce à des analyses ADN rétrospectives, rapporte qu’une identification erronée par un témoin oculaire est impliquée dans environ sept condamnations annulées sur dix parmi les exonérations obtenues par preuve ADN aux États-Unis, ce qui en fait la cause isolée la plus fréquente de condamnation d’une personne innocente dans cette base de données. Ce chiffre porte spécifiquement sur les affaires où une preuve ADN a permis, souvent des décennies plus tard, de démontrer l’erreur, ce qui laisse supposer que des erreurs comparables existent aussi dans des affaires sans trace ADN disponible à réexaminer.

Cette fragilité ne tient pas à une malhonnêteté des témoins mais à des propriétés bien documentées de la mémoire humaine : un visage aperçu brièvement, dans des conditions de stress et souvent sous la menace d’une arme, s’encode moins fidèlement qu’une scène neutre observée dans le calme, et le souvenir peut ensuite être modifié par des informations reçues après les faits, autres témoignages, articles de presse, formulation des questions posées par les enquêteurs. Ce dernier mécanisme, l’effet de désinformation, a été étudié en détail par ailleurs sur ce site à propos d’Elizabeth Loftus et ne sera pas repris ici dans son détail biographique.

Discuté

Les procédures de présentation, un facteur que la police contrôle réellement

Débat méthodologique actif

Une partie des erreurs d’identification dépend de facteurs sur lesquels les institutions ont directement prise, ce que les chercheurs appellent des variables système par opposition aux variables d’estimation, propres à l’événement lui-même et non modifiables après coup. Le rapport de synthèse publié en 2014 par le Conseil national de la recherche des États-Unis, une évaluation approfondie de plusieurs décennies de recherche sur la fiabilité de l’identification oculaire, recommande notamment la présentation en aveugle, où le policier qui montre les photos ignore lui-même qui est le suspect, afin d’éviter qu’il n’oriente involontairement le témoin par un geste ou une intonation.

La question de savoir si une présentation séquentielle, une photo à la fois, réduit davantage les erreurs qu’une présentation simultanée de toutes les photos réunies, longtemps présentée comme acquise dans la littérature des années 2000, reste en réalité activement débattue : le rapport de 2014 lui-même juge la supériorité relative des deux méthodes non tranchée, et une étude de terrain menée par Gary Wells et ses collègues sur des témoins de crimes réels, publiée en 2015 dans les Actes de l’Académie nationale des sciences américaine, ne trouve qu’un effet modeste de la procédure séquentielle en conditions réelles. Présenter ce point comme résolu, comme le font encore certains guides de formation policière, va au-delà de ce que la recherche la plus récente permet d’affirmer.

Encore utile

Ce que la fragilité du témoignage ne justifie pas

Repère pratique

Documenter la faillibilité du témoignage oculaire ne revient pas à le disqualifier entièrement comme preuve : un témoin qui identifie un suspect avec une grande confiance, immédiatement après les faits et lors d’une procédure d’identification bien conduite, reste statistiquement plus souvent exact qu’un témoin hésitant ou identifiant tardivement, un résultat que la synthèse de Wixted et Wells publiée en 2017 établit avec un luxe de précision inhabituel dans ce domaine. La bonne question n’est donc pas « le témoignage oculaire est-il fiable » de façon binaire, mais dans quelles conditions précises de recueil il l’est davantage ou moins.

Cette nuance a des conséquences concrètes pour l’évaluation d’un dossier judiciaire : la confiance exprimée par un témoin au moment du procès, souvent bien après les faits et après une exposition répétée à d’autres sources d’information, est un indicateur beaucoup moins fiable que la confiance exprimée au moment même de l’identification initiale, avant toute confirmation ou contamination ultérieure.

06

Une preuve encore plus contre-intuitive

Les faux aveux : pourquoi une personne innocente avoue

Qu’une personne innocente admette avoir commis un crime qu’elle n’a pas commis heurte l’intuition ordinaire, ce qui explique en partie pourquoi les faux aveux restent aussi difficiles à faire admettre à un jury qu’ils sont documentés par la recherche.

Encore utile

Un phénomène mesuré, pas seulement anecdotique

Constat documenté

Saul Kassin et Gisli Gudjonsson, dans une synthèse de référence publiée en 2004, distinguent plusieurs types de faux aveux selon le mécanisme en jeu : un aveu volontaire, sans pression extérieure identifiable, souvent motivé par le désir de protéger un tiers ou par un trouble psychologique ; un aveu obtenu sous contrainte mais que la personne sait faux, cédant à la pression pour faire cesser un interrogatoire éprouvant ; et un aveu obtenu sous contrainte où la personne en vient elle-même à douter de sa propre innocence, un phénomène rare mais documenté dans des interrogatoires prolongés et fondés sur de fausses preuves présentées comme accablantes.

L’Innocence Project rapporte qu’environ un quart à un tiers des condamnations annulées par preuve ADN aux États-Unis impliquaient un faux aveu, une admission ou une déclaration incriminante de la personne finalement innocentée, un taux qui grimpe nettement lorsqu’on ne considère que les affaires d’homicide, où la pression pour obtenir des aveux est la plus forte. Ce chiffre ne mesure que les affaires où une preuve ADN existait et a pu être réexaminée, ce qui suggère à nouveau un phénomène plus large que ce seul sous-ensemble documenté.

Discuté

La technique Reid, critiquée pour ses effets sur les innocents

Méthode contestée

La technique Reid, méthode d’interrogatoire policier la plus répandue aux États-Unis depuis les années 1960, repose sur deux leviers documentés par Kassin et Gudjonsson : la maximisation, qui consiste à affirmer au suspect que des preuves accablantes existent déjà contre lui, parfois inventées, afin d’augmenter son anxiété face au déni, et la minimisation, qui consiste à lui offrir une porte de sortie morale en présentant l’acte comme compréhensible ou excusable, afin de faciliter l’aveu. Ces deux leviers, efficaces pour obtenir un aveu chez une personne coupable, présentent le défaut documenté de fonctionner presque aussi bien sur une personne innocente, puisqu’ils exploitent des mécanismes de pression et de raisonnement communs aux deux situations plutôt qu’un mécanisme propre à la culpabilité réelle.

Les recherches de Kassin montrent par ailleurs que ni les enquêteurs formés ni les jurys ne parviennent, en moyenne, à distinguer de façon fiable un vrai d’un faux aveu à partir de son seul contenu ou de la manière dont il est délivré, ce qui retire une grande partie de la garantie que l’on attribue intuitivement à un interrogatoire mené par des professionnels expérimentés. Cette limite a conduit plusieurs juridictions à recommander ou à imposer l’enregistrement intégral des interrogatoires, une réforme jugée par les spécialistes du domaine comme l’une des plus efficaces pour objectiver a posteriori la pression exercée.

Discuté

Des facteurs de vulnérabilité identifiables

À surveiller

Certains profils sont statistiquement surreprésentés parmi les faux aveux documentés : les mineurs, dont le développement du contrôle des impulsions et de l’anticipation des conséquences à long terme reste incomplet, les personnes présentant une déficience intellectuelle ou une suggestibilité élevée, et les personnes interrogées pendant une durée prolongée, l’Innocence Project rapportant des cas d’aveux obtenus après plus de seize heures d’interrogatoire continu. Ces facteurs se cumulent souvent dans les affaires documentées : un adolescent interrogé seul, longuement, et confronté à de fausses preuves présentées comme définitives, réunit plusieurs conditions de vulnérabilité simultanément.

Reconnaître ces facteurs de vulnérabilité ne revient pas à disqualifier par principe tout aveu obtenu dans ces conditions, la grande majorité des aveux recueillis par la police concernent bien des personnes coupables, mais à justifier des garanties procédurales renforcées, présence d’un avocat, limitation de la durée d’interrogatoire, enregistrement systématique, précisément dans les configurations où le risque de faux aveu est le plus documenté.

07

Un instrument solide, un usage débattu

La psychopathie et son évaluation : la PCL-R au-delà de son terrain de validation

La Psychopathy Checklist-Revised de Robert Hare est l’un des instruments les mieux étudiés de toute la psychologie légale. Son problème actuel ne tient pas à sa qualité psychométrique de base, mais à l’écart entre ce qu’elle a été validée à prédire et les usages judiciaires qu’on lui fait porter.

Encore utile

Un instrument construit pour la recherche clinique

Repère technique

Robert Hare développe la Psychopathy Checklist puis sa version révisée, publiée sous forme de manuel en 2003, comme un instrument de cotation clinique structuré : vingt critères notés à partir d’un entretien approfondi et d’un dossier complet, portant à la fois sur des traits interpersonnels et affectifs, manipulation, absence d’empathie, absence de remords, et sur un style de vie impulsif et antisocial. L’instrument distingue explicitement ces deux dimensions, ce qui permet d’identifier des profils où la froideur affective domine sans que l’impulsivité comportementale soit aussi marquée, et inversement.

Une méta-analyse de grande ampleur publiée en 2011 par Jay Singh, Martin Grann et Seena Fazel, portant sur soixante-huit études et près de vingt-six mille participants, situe la PCL-R parmi les outils actuariels et cliniques structurés qui prédisent le mieux la récidive violente, avec une capacité de discrimination statistique comparable à celle des meilleurs instruments purement actuariels alors disponibles. Cette base de preuves est réelle et reproduite, ce qui distingue nettement la PCL-R du profilage criminel évoqué plus haut dans ce dossier.

Discuté

Une validité qui ne s’étend pas à tous les usages

Débat en cours

La solidité statistique moyenne de l’instrument ne garantit pas sa fiabilité dans n’importe quel contexte d’application. Un ensemble d’experts en psychologie légale, réunis par David DeMatteo, publie en 2020 une déclaration collective jugeant que la PCL-R ne devrait pas être utilisée dans les audiences de détermination de la peine capitale aux États-Unis pour évaluer un risque de violence en détention, en invoquant une fiabilité inter-évaluateurs imparfaite en pratique judiciaire réelle, une variabilité importante de la validité prédictive selon les échantillons et les contextes, et un effet de préjugé documenté : qualifier un accusé de « psychopathe » devant un jury augmente la probabilité qu’il soit condamné à mort, indépendamment du pouvoir prédictif réel du score.

Un autre groupe de chercheurs, réuni autour de Mark Olver et incluant Robert Hare lui-même, publie la même année une réponse détaillée contestant plusieurs points de cette déclaration, en apportant des données et une méta-analyse complémentaires et en arguant que la conclusion d’inutilisabilité va au-delà de ce que les données rassemblées permettent réellement de trancher. Ce désaccord, mené par des chercheurs reconnus des deux côtés dans une revue à comité de lecture, montre qu’il ne s’agit pas d’une controverse marginale mais d’un débat de fond, non résolu à ce jour, sur les conditions d’usage légitime d’un instrument par ailleurs statistiquement solide.

Discuté

Distinguer l’outil, le construct et son emploi judiciaire

Repère de lecture

Trois affirmations différentes se cachent souvent derrière la phrase « la PCL-R mesure la psychopathie » : que l’instrument possède une bonne fiabilité de mesure quand il est correctement administré par un clinicien formé, que le score obtenu est statistiquement associé à un risque de récidive violente plus élevé en moyenne sur un groupe, et qu’un score individuel donné devrait peser dans une décision judiciaire aussi lourde de conséquences qu’une condamnation à mort. Les deux premières affirmations disposent d’un socle de preuves comparable à celui des meilleurs instruments de ce champ ; la troisième reste une question normative et procédurale que la seule qualité psychométrique de l’outil ne permet pas de trancher.

Hare lui-même a rappelé à plusieurs reprises que la PCL-R n’a pas été conçue ni validée comme instrument autonome de décision judiciaire individuelle, mais comme un élément d’évaluation clinique parmi d’autres. Le débat porte donc moins sur la valeur scientifique de l’instrument que sur la responsabilité des systèmes judiciaires qui l’emploient au-delà de son usage validé, un problème qui reviendra sous une forme différente à propos des outils actuariels de prédiction du risque.

08

Prédire la récidive par algorithme

Les outils actuariels de prédiction du risque et la controverse COMPAS

De nombreux systèmes judiciaires utilisent des outils actuariels, des grilles ou des algorithmes qui combinent plusieurs facteurs pour estimer statistiquement un risque de récidive. L’un d’eux, COMPAS, a déclenché en 2016 l’un des débats les plus structurants de la décennie sur ce que signifie réellement un algorithme « équitable ».

Discuté

L’enquête de ProPublica, en 2016

Résultat qui a fait date

L’organisation de journalisme d’investigation ProPublica publie en mai 2016 une analyse, menée par Julia Angwin et ses collègues, portant sur les scores de risque produits par le logiciel COMPAS, développé par la société Northpointe et utilisé dans plusieurs juridictions américaines pour éclairer des décisions de détention provisoire ou de peine. L’analyse montre que, parmi les personnes qui n’ont finalement pas récidivé, les personnes noires étaient classées à tort comme à haut risque presque deux fois plus souvent que les personnes blanches, tandis que parmi les personnes qui ont récidivé, les personnes blanches étaient classées à tort comme à faible risque plus souvent que les personnes noires.

Ce résultat a eu un retentissement considérable parce qu’il touchait un outil déjà en usage réel dans des tribunaux, et parce qu’il rendait visible, avec des chiffres précis, un type de disparité que les débats sur les biais algorithmiques abordaient jusque-là de façon plus abstraite.

Discuté

La réponse méthodologique et un désaccord qui n’est pas qu’une querelle de chiffres

Débat statistique réel

Anthony Flores, Kristin Bechtel et Christopher Lowenkamp publient en 2016 une réponse détaillée reprenant les mêmes données que ProPublica pour aboutir à une conclusion opposée : selon une autre mesure statistique de l’équité, la proportion de personnes réellement à haut risque parmi celles classées à haut risque par l’outil, appelée valeur prédictive positive, COMPAS ne présente pas de biais racial significatif, et se comporte de façon comparable pour les deux groupes une fois les taux de base de récidive pris en compte.

Exemple construit · 100 cas fictifs

Deux erreurs différentes derrière un score de risque

Classement au seuil choisi et récidive observée pendant une durée de suivi identique.
ClassementRécidive observéeAucune récidive observée
Risque élevé20Vrais positifs10Faux positifs
Risque faible5Faux négatifs65Vrais négatifs

Parmi les 75 sans récidive observée

10 / 75 = 13,3 %Taux de faux positifs : combien ont été classés à risque élevé ?

Le dénominateur est une colonne.

Parmi les 30 classés à risque élevé

20 / 30 = 66,7 %Valeur prédictive positive : combien ont récidivé ?

Le dénominateur est une ligne.

Chiffres fictifs, sans reproduction des données COMPAS. Le seuil, la définition de la récidive, sa fréquence et la durée du suivi changent les résultats. Un score de risque n’annonce pas un destin individuel ; aucun de ces indicateurs ne définit à lui seul l’équité.Repères : Flores, Bechtel et Lowenkamp, 2016.

Un travail théorique publié la même période par Jon Kleinberg, Sendhil Mullainathan et Manish Karan Raghavan explique pourquoi ces deux camps peuvent avoir raison simultanément sur le plan mathématique : dès lors que deux groupes ont des taux de base de récidive différents, il est mathématiquement impossible, sauf cas particuliers très contraints, de satisfaire à la fois l’égalité des taux de faux positifs et de faux négatifs entre groupes, mise en avant par ProPublica, et l’égalité de la valeur prédictive positive, mise en avant par Northpointe et par Flores et ses collègues. Le désaccord ne provient donc pas d’une erreur de calcul d’un côté ou de l’autre, mais du choix, largement normatif, de la définition de l’équité que l’on décide de privilégier, un choix qu’aucune formule statistique ne peut trancher à la place d’une société.

Discuté

Ce que l’outil ajoute réellement au jugement humain

Résultat qui dérange

Une étude publiée en 2018 par Julia Dressel et Hany Farid apporte un résultat supplémentaire qui déplace le débat : des personnes recrutées en ligne sans aucune expertise en justice pénale, à qui l’on présente un bref résumé de sept caractéristiques d’un accusé, prédisent la récidive avec une exactitude statistiquement comparable à celle de COMPAS, qui utilise pourtant jusqu’à cent trente-sept variables d’entrée. Les mêmes auteurs montrent qu’un modèle statistique élémentaire, combinant seulement deux facteurs, l’âge et le nombre d’antécédents, atteint une performance similaire à l’algorithme commercial complet.

Ce résultat ne dit pas que l’algorithme est inutile, mais qu’il n’ajoute pas la sophistication prédictive que sa complexité technique laisse supposer, et que le vrai désaccord de fond porte moins sur la performance brute de l’outil que sur des choix de valeurs qu’un algorithme rend simplement plus difficiles à examiner qu’un jugement humain explicite : quels facteurs sont acceptables à utiliser, quelle marge d’erreur est tolérable, et sur qui cette marge d’erreur doit-elle porter en priorité. Traiter un outil actuariel comme neutre parce qu’il est mathématique revient à masquer ces choix plutôt qu’à les trancher.

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Méthode de lecture

Comment lire une affirmation de criminologie aujourd’hui

La bonne question n’est pas « la criminologie est-elle une science fiable ? » mais : de quel niveau parle-t-on, criminologie, psychologie légale ou politique pénale, avec quelles preuves, validées dans quel contexte précis, et avec quel jugement de valeur caché derrière un chiffre qui paraît neutre ?

  1. De quel niveau parle-t-on : criminologie, psychologie légale ou politique pénale ?

    Un résultat empirique sur les causes du crime ne dicte aucune politique pénale par lui-même, un jugement de valeur supplémentaire est toujours nécessaire pour ce dernier pas.

  2. La méthode a-t-elle été testée par des essais contrôlés, ou seulement illustrée par des cas célèbres ?

    Le profilage criminel doit une grande partie de sa réputation à des affaires médiatisées plutôt qu’à des essais contrôlés, ce que les méta-analyses disponibles ne confirment pas.

  3. L’instrument a-t-il été validé pour l’usage précis auquel on le destine ?

    La PCL-R prédit statistiquement bien la récidive violente en moyenne, ce qui ne valide pas automatiquement son usage dans une décision judiciaire individuelle aussi lourde qu’une peine capitale.

  4. Quelle définition de l’équité ou de la fiabilité est utilisée, et qui l’a choisie ?

    Un outil de prédiction du risque peut être simultanément équitable selon une définition statistique et biaisé selon une autre, sans qu’aucune des deux parties n’ait calculé faux.

  5. La preuve invoquée résiste-t-elle à une contamination par l’information reçue après les faits ?

    La mémoire d’un témoin oculaire peut être modifiée par des informations reçues après l’événement, sans que la personne ait conscience de cette contamination.

  6. Le contexte de recueil de la preuve, procédure d’identification, durée d’interrogatoire, est-il documenté ?

    La fiabilité d’un témoignage ou d’un aveu dépend fortement des conditions précises de son recueil, un facteur que les institutions judiciaires peuvent contrôler directement.

  7. Des facteurs de vulnérabilité identifiables, âge, déficience intellectuelle, durée de la pression, sont-ils pris en compte ?

    Les mineurs et les personnes présentant une suggestibilité élevée sont statistiquement surreprésentés parmi les faux aveux documentés.

  8. Une méthode complexe ajoute-t-elle réellement de la précision par rapport à un jugement plus simple ?

    Un algorithme utilisant des dizaines de variables peut ne pas prédire mieux qu’un modèle à deux facteurs ou qu’un jugement humain non spécialisé, une complexité apparente ne garantit pas une meilleure performance réelle.

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Documentation

Références

Une sélection internationale de synthèses, travaux empiriques et documents professionnels. Les références sont présentées selon les normes APA.

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Dernière révision documentaire : septembre 2026.