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15 portraits critiques

Les auteurs,
des fondateurs
aux contemporains.

Une théorie ne se juge pas seulement sur ses concepts mais sur qui les a formulés, dans quel contexte et avec quelles conséquences. Ce répertoire couvre la lignée freudienne, ses dissidences, l’école britannique, la tradition française, ses critiques philosophiques et les tentatives contemporaines de rapprocher la psychanalyse de la preuve empirique.

Sigmund Freud1856–1939 · Vienne · fondateur

Fondateur du mouvement psychanalytique, Freud invente un langage clinique et une méthode qui transforment durablement la manière de penser la vie psychique, tout en laissant une œuvre inégale dont une bonne partie ne résiste pas à l’examen empirique.

Repère conceptuel

De la neurologie à la méthode analytique

Repère historique

Formé comme neurologue à Vienne, Freud travaille d’abord sur l’hystérie avec Josef Breuer, dont la patiente Anna O. (Bertha Pappenheim) donne naissance à la « cure par la parole ». Il abandonne progressivement l’hypnose pour l’association libre, élabore une théorie du rêve comme « voie royale vers l’inconscient » dans L’Interprétation des rêves (1900), puis construit sur plusieurs décennies un édifice conceptuel : refoulement, transfert, pulsion de vie et de mort, puis le modèle structural du ça, du moi et du surmoi (1923).

Cette trajectoire n’est pas linéaire : Freud révise plusieurs fois sa théorie du trauma, hésitant entre séduction réelle et fantasme, et sa métapsychologie tardive introduit une pulsion de mort spéculative que la plupart des courants ultérieurs abandonneront. Lire Freud exige donc de dater chaque texte plutôt que de le traiter comme un corpus homogène.

Encore utile

Une méthode clinique devenue institution

Héritage clinique

Au-delà des théories spécifiques, Freud installe une pratique : séances régulières, écoute flottante, attention portée aux associations, aux lapsus, aux résistances et à la relation même entre patient et thérapeute. Cette discipline d’écoute a essaimé bien au-delà des écoles qui se réclament de lui, y compris dans des thérapies qui rejettent sa métapsychologie.

Mais l’institution qu’il fonde (Association psychanalytique internationale, 1910) reproduit aussi les travers qu’il diagnostique chez d’autres : hiérarchie autour du fondateur, exclusions de dissidents (Adler en 1911, Jung en 1913, Ferenczi mis à distance en 1932), et une historiographie longtemps écrite par les fidèles plutôt que vérifiée sur archives.

Discuté

Ce que l’histoire critique des archives a changé

Révision historique

Depuis les années 1970, l’ouverture partielle des archives Freud et le travail d’historiens comme Henri Ellenberger, puis la critique plus frontale de Frank Sulloway ou de Mikkel Borch-Jacobsen, ont montré que plusieurs cas fondateurs (Anna O., l’Homme aux rats, Dora) ont été réécrits après coup pour mieux confirmer la théorie que pour rapporter fidèlement les faits cliniques.

Le philosophe des sciences Adolf Grünbaum a par ailleurs montré que la validation clinique en séance, telle que Freud la concevait (l’accord du patient confirme l’interprétation), est structurellement circulaire et ne peut remplacer une évaluation extérieure au cabinet. Ces travaux ne rendent pas Freud sans intérêt ; ils obligent à distinguer sa contribution historique et clinique de la validité empirique de sa théorie.

  1. Freud, S. (1900). Die Traumdeutung. Franz Deuticke.
  2. Grünbaum, A. (1984). The Foundations of Psychoanalysis: A Philosophical Critique. University of California Press.
  3. Borch-Jacobsen, M., & Shamdasani, S. (2012). The Freud Files: An Inquiry into the History of Psychoanalysis. Cambridge University Press.
Sándor Ferenczi1873–1933 · Budapest · précurseur relationnel

Compagnon le plus proche de Freud avant leur rupture, Ferenczi anticipe d’un demi-siècle plusieurs débats contemporains sur le trauma réel, l’asymétrie de pouvoir en séance et l’implication du thérapeute.

Repère conceptuel

Un dissident précoce sur la technique

Repère historique

Analyste hongrois, ami intime de Freud pendant près de trente ans, Ferenczi expérimente dès les années 1920 des techniques actives puis, à l’inverse, une « analyse mutuelle » où l’analyste partage ses propres réactions. Ces expériences, jugées imprudentes par Freud, visaient à sortir d’une neutralité qu’il jugeait parfois froide et rejouant, chez certains patients, un abandon infantile.

Il développe aussi une attention clinique fine à ce qu’il nomme le « traumatisme actuel » : ce n’est pas seulement l’événement qui blesse, mais la réaction de l’entourage, l’incrédulité ou le déni qui l’accompagne. Cette distinction reste centrale dans la clinique du trauma contemporaine.

Encore utile

« La confusion des langues entre les adultes et l’enfant »

Anticipation clinique

Dans sa communication de 1932, Ferenczi affirme que des abus sexuels réels sur enfants sont plus fréquents que Freud ne le supposait, et décrit comment l’enfant, dépendant affectivement de l’adulte agresseur, peut s’identifier à lui et nier sa propre souffrance pour préserver le lien. Cette clinique de la dissociation et de l’identification à l’agresseur annonce des concepts repris bien plus tard en psychotraumatologie.

Le texte provoque une rupture avec Freud, qui y voit un retour à la théorie de la séduction qu’il avait lui-même abandonnée, et Ferenczi meurt l’année suivante, marginalisé. Il faudra attendre la publication de son Journal clinique dans les années 1980 pour que ses intuitions soient réintégrées par les courants relationnels et intersubjectifs.

Discuté

Ce qui reste risqué dans sa méthode

Limite technique

L’analyse mutuelle, où patient et analyste s’analysent tour à tour, brouille une asymétrie de rôle et de responsabilité que la clinique contemporaine juge nécessaire à la sécurité du cadre. Ferenczi lui-même a fini par y renoncer, notant dans son journal les difficultés qu’elle posait.

Son insistance sur la réalité du trauma, salutaire contre le déni, ne doit pas non plus faire basculer vers l’excès inverse : présumer un abus à partir de symptômes seuls reproduirait exactement l’erreur que la clinique du trauma cherche aujourd’hui à éviter.

  1. Ferenczi, S. (1933/1949). Confusion of tongues between adults and the child. International Journal of Psycho-Analysis, 30, 225–230.
  2. Frankel, J. B. (1998). Ferenczi’s trauma theory. American Journal of Psychoanalysis, 58(1), 41–61.
Carl Gustav Jung1875–1961 · Zurich · rupture, psychologie analytique

Collaborateur privilégié de Freud puis dissident majeur, Jung fonde une psychologie analytique centrée sur les archétypes et l’inconscient collectif, dont la valeur clinique et la scientificité restent vivement discutées.

Repère conceptuel

Rupture avec Freud et fondation d’une école propre

Repère historique

Psychiatre suisse formé au Burghölzli, Jung mène avec Freud une correspondance intense de 1907 à 1913 et devient le premier président de l’Association psychanalytique internationale. La rupture, consommée par lettre en 1913 puis officialisée par sa démission en 1914, tient à des désaccords théoriques (Jung refuse de réduire la libido à l’énergie sexuelle) autant qu’à un conflit personnel sur l’autorité de Freud.

Jung fonde ensuite la psychologie analytique, avec un vocabulaire propre : inconscient collectif, archétypes, individuation, anima et animus, extraversion et introversion. Cette dernière distinction, développée dans Types psychologiques (1921), a directement inspiré des outils de personnalité aujourd’hui très répandus, dont le Myers-Briggs.

Encore utile

Une postérité clinique et culturelle réelle

Diffusion culturelle

Le processus d’individuation, la valeur accordée au symbole et au rêve comme ressources créatives plutôt que seulement symptomatiques, et l’attention à la seconde moitié de la vie ont nourri des psychothérapies encore actives. La distinction introversion/extraversion, en particulier, s’est révélée un prédicteur robuste et largement repris par la psychologie de la personnalité, indépendamment de sa théorie d’origine.

Jung a aussi contribué, avec ses expériences d’association de mots menées dès les années 1900, à des méthodes d’investigation empiriquement exploitables, l’un des rares ponts directs entre la première génération analytique et une psychologie expérimentale naissante.

Discuté

Inconscient collectif et archétypes : un cadre invérifiable

Non falsifiable

L’hypothèse d’un inconscient collectif transmis biologiquement, peuplé d’archétypes universels (la Mère, le Héros, l’Ombre), ne dispose d’aucun mécanisme de transmission plausible et d’aucun protocole permettant de la réfuter : tout motif culturel récurrent peut être présenté après coup comme la preuve d’un archétype. L’historien des sciences Sonu Shamdasani a montré que plusieurs affirmations biographiques de Jung sur ses propres visions ont elles aussi été retravaillées après coup.

L’implication personnelle de Jung dans des sociétés psychanalytiques allemandes sous le régime nazi entre 1933 et 1939, longtemps minimisée par ses biographes officiels, reste un point documenté que toute présentation de son œuvre doit mentionner sans le réduire à une anecdote.

  1. Jung, C. G. (1921/1923). Psychological Types (H. G. Baynes, Trans.). Harcourt, Brace.
  2. Shamdasani, S. (2003). Jung and the Making of Modern Psychology: The Dream of a Science. Cambridge University Press.
Melanie Klein1882–1960 · Vienne puis Londres · relations d’objet

En analysant de très jeunes enfants par le jeu plutôt que la parole, Klein déplace l’attention vers les toutes premières relations et fonde, avec ses continuateurs britanniques, la théorie des relations d’objet.

Repère conceptuel

La technique du jeu et l’analyse des tout-petits

Repère historique

Klein soutient, contre le scepticisme initial de la Société psychanalytique de Vienne, que le jeu de l’enfant équivaut à l’association libre de l’adulte et permet d’analyser des enfants dès deux ou trois ans. Installée à Londres en 1926, elle y développe cette méthode et forme toute une génération de cliniciens de l’enfance.

Elle décrit une vie fantasmatique précoce, intense et organisée dès les premiers mois autour de relations partielles (le sein « bon » ou « mauvais ») avant toute relation à des personnes entières, une hypothèse qui a durablement déplacé l’attention clinique vers la toute petite enfance.

Encore utile

Positions et défenses archaïques

Concept répandu

Le concept de position schizo-paranoïde (clivage entre bon et mauvais objet, angoisse de persécution) et de position dépressive (capacité à tolérer l’ambivalence envers un objet reconnu comme entier) décrit des organisations défensives que l’on retrouve, sous d’autres noms, dans des modèles contemporains de la régulation affective. La notion d’identification projective, où une personne place en autrui des affects qu’elle ne peut contenir, reste largement utilisée en supervision clinique.

Ces concepts éclairent des mouvements relationnels observables, comme le clivage entre « tout bon » et « tout mauvais » rencontré dans certains états limites, même si leur formulation d’origine, censée décrire le psychisme du nourrisson de quelques mois, ne peut être directement vérifiée par l’observation.

Discuté

Les Controverses avec Anna Freud

Querelle historique

Entre 1941 et 1945, les « Controversial Discussions » opposent au sein de la Société britannique de psychanalyse les partisans de Klein et ceux d’Anna Freud, sur la technique, l’âge de début de l’Œdipe et du surmoi, et l’interprétation du matériel de jeu. La Société finit par organiser trois filières de formation parallèles, un compromis institutionnel toujours en vigueur.

La théorie kleinienne prête aux nourrissons une vie fantasmatique complexe (envie, pulsion de mort dirigée vers l’intérieur) qui dépasse largement ce que l’on peut inférer d’un comportement observable à cet âge. Nombre de ses continuateurs contemporains conservent l’attention clinique aux défenses archaïques tout en abandonnant ces inférences les plus spéculatives sur la vie mentale du nourrisson.

  1. Klein, M. (1932). The Psycho-Analysis of Children (A. Strachey, Trans.). Hogarth Press.
  2. Hinshelwood, R. D. (1989). A Dictionary of Kleinian Thought. Free Association Books.
Anna Freud1895–1982 · Vienne puis Londres · psychologie du Moi

Fille cadette de Freud et pionnière de la psychologie du Moi, elle structure l’analyse d’enfants autour du développement et des mécanismes de défense, dans un dialogue tendu avec Melanie Klein.

Repère conceptuel

De l’institutrice à la théoricienne du Moi

Repère historique

Formée d’abord comme enseignante, Anna Freud est analysée par son propre père, une situation qui serait aujourd’hui jugée inacceptable, avant de devenir elle-même analyste d’enfants. Dans Le Moi et les mécanismes de défense (1936), elle systématise et nomme les opérations défensives (refoulement, déni, formation réactionnelle, sublimation) que Freud avait décrites de façon plus éparse, déplaçant l’attention clinique du ça vers le Moi et son travail d’adaptation.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle dirige à Londres la Hampstead War Nursery, où elle observe des enfants séparés de leurs parents par les bombardements, donnant naissance à des travaux précurseurs sur l’attachement et la séparation qui influenceront ensuite John Bowlby.

Encore utile

Des lignes de développement plutôt que des stades fixes

Cadre développemental

Plutôt qu’une séquence unique de stades psychosexuels, elle propose des « lignes de développement » (de la dépendance à l’autonomie, du jeu au travail) évaluées indépendamment les unes des autres pour un même enfant, une manière plus souple de penser la maturation psychique que la version strictement freudienne des stades.

Cette approche, centrée sur l’observation directe du développement plutôt que sur la seule reconstruction rétrospective en séance, a rapproché la psychanalyse d’enfants de la psychologie du développement empirique, une passerelle que Klein jugeait au contraire trop éloignée de l’inconscient.

Discuté

Une rivalité institutionnelle aux effets durables

Querelle historique

Le conflit avec Klein pendant les Controversial Discussions n’est pas qu’une querelle d’idées : il structure encore aujourd’hui l’organisation en filières distinctes de plusieurs sociétés psychanalytiques britanniques, un héritage institutionnel qui peut aussi figer des débats cliniques qui mériteraient d’être rouverts.

Sa proximité biographique avec son père a aussi nourri une légitimité d’autorité difficile à séparer, à l’époque, d’une évaluation indépendante de ses idées, une configuration que les normes éthiques actuelles sur l’analyse des proches rendraient aujourd’hui impossible.

  1. Freud, A. (1936/1937). The Ego and the Mechanisms of Defence (C. Baines, Trans.). Hogarth Press.
  2. Young-Bruehl, E. (1988). Anna Freud: A Biography. Summit Books.
Donald Winnicott1896–1971 · Londres · objet transitionnel

Pédiatre devenu psychanalyste, Winnicott façonne un vocabulaire (objet transitionnel, mère suffisamment bonne, faux self) qui a largement dépassé le cercle analytique pour infuser la culture générale de la parentalité.

Repère conceptuel

Du cabinet de pédiatrie à la théorie

Repère historique

Avant de devenir analyste, Winnicott exerce des décennies comme pédiatre et observe des dizaines de milliers de couples mère-bébé, un ancrage clinique concret rare chez les théoriciens de son époque. Membre du « groupe du milieu » de la Société britannique, il refuse de choisir entre kleiniens et freudiens orthodoxes et développe une voie originale.

Sa notion d’environnement « suffisamment bon » (good enough), plutôt que parfait, déplace la focale du contenu des fantasmes vers la qualité du holding, cette capacité de l’entourage à soutenir la dépendance du tout-petit sans l’effondrer ni l’envahir.

Encore utile

Objet transitionnel et espace potentiel

Concept fécond

L’objet transitionnel (le doudou) désigne ce premier objet « non-moi » que l’enfant investit pour gérer la séparation d’avec la mère, ni tout à fait extérieur ni tout à fait halluciné. Winnicott en tire l’idée d’un « espace potentiel », entre réalité intérieure et extérieure, où se logeraient plus tard le jeu, la créativité et la culture elle-même, développée dans Jeu et réalité (1971).

Ce cadre a été largement repris hors de la psychanalyse stricte, en pédiatrie développementale et dans l’étude du jeu chez l’enfant, et reste l’un des rares concepts psychanalytiques à s’être diffusé sans grande déformation dans le langage courant des parents et des professionnels de la petite enfance.

Discuté

Vrai self, faux self : une intuition difficile à opérationnaliser

Concept séduisant, peu testé

La distinction entre un « vrai self » spontané et un « faux self » construit en réponse aux attentes de l’entourage a une forte résonance clinique intuitive, notamment pour décrire une adaptation excessive et coûteuse à autrui. Elle reste toutefois difficile à opérationnaliser en dehors de la relation clinique elle-même, faute de critère indépendant permettant de la mesurer ou de la départager d’autres notions proches, comme l’authenticité perçue ou la conformité sociale.

Winnicott lui-même présentait ses idées comme des propositions cliniques à éprouver plutôt que comme un système fermé, une posture que ses lecteurs contemporains, notamment dans les approches relationnelles nord-américaines, cherchent à prolonger sans figer son vocabulaire en dogme.

  1. Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock Publications.
  2. Kirshner, L. A. (Ed.). (2011). Between Winnicott and Lacan: A Clinical Engagement. Routledge.
Wilfred Bion1897–1979 · Londres · pensée et contenance

D’abord officier de char traumatisé par la Première Guerre mondiale, puis analyste de groupes et enfin théoricien de la pensée elle-même, Bion élabore l’un des vocabulaires les plus exigeants et les plus repris de la tradition post-kleinienne.

Repère conceptuel

Des groupes de guerre à la théorie de la pensée

Repère historique

Vétéran décoré de la bataille de Cambrai, Bion dirige après la Seconde Guerre mondiale des expériences de thérapie de groupe à l’hôpital militaire de Northfield, dont il tire des observations sur les dynamiques inconscientes collectives, publiées dans Recherches sur les petits groupes (1961). Analysé par Melanie Klein, il en prolonge et en complexifie ensuite les concepts dans une direction très abstraite.

Dans Aux sources de l’expérience (1962), il élabore la « fonction alpha », un processus psychique qui transforme des sensations brutes et non digérées, les éléments bêta, en pensées utilisables : une théorie du travail psychique de transformation plutôt que du seul contenu des fantasmes.

Encore utile

Contenant et contenu, une clinique de la relation

Concept fécond

Le couple contenant/contenu décrit comment un parent, ou un thérapeute, peut recevoir une détresse brute qu’un enfant ou un patient ne peut encore penser seul, la transformer par sa propre capacité de rêverie, et la restituer sous une forme désormais pensable. Ce modèle a directement nourri la théorie contemporaine de la mentalisation.

Il offre aussi un langage clinique précieux pour décrire l’échec de cette fonction : un environnement qui ne contient pas laisse la détresse à l’état brut, ce qui peut favoriser l’agir plutôt que la pensée, un repère utilisé bien au-delà des cercles kleiniens stricts.

Discuté

Une écriture volontairement énigmatique

Accessibilité limitée

Bion revendiquait une écriture délibérément ouverte, presque poétique dans ses derniers textes, pour éviter que le lecteur ne fige sa pensée en système. Cette exigence, défendable sur le plan intellectuel, rend une bonne partie de son œuvre tardive difficile à évaluer empiriquement et parfois difficile d’accès même pour des cliniciens expérimentés.

Les concepts les plus opérationnels (contenant/contenu, fonction alpha comme métaphore clinique) ont survécu et essaimé ; les développements les plus spéculatifs sur la « grille » ou les éléments bêta restent surtout discutés à l’intérieur des cercles bioniens.

  1. Bion, W. R. (1962). Learning from Experience. Heinemann.
  2. Hinshelwood, R. D. (1989). A Dictionary of Kleinian Thought. Free Association Books.
Jacques Lacan1901–1981 · Paris · structuralisme

Figure la plus controversée de la tradition française, Lacan propose un « retour à Freud » par le structuralisme linguistique, dont l’influence intellectuelle est immense et la validité scientifique très largement contestée.

Repère conceptuel

Le retour à Freud par le langage

Repère historique

Psychiatre puis psychanalyste, Lacan mène à partir de 1953 un séminaire hebdomadaire à Paris qui devient un événement intellectuel majeur, fréquenté bien au-delà des cercles analytiques. Il y affirme que « l’inconscient est structuré comme un langage » et relit Freud à travers la linguistique de Saussure et l’anthropologie de Lévi-Strauss, distinguant Imaginaire, Symbolique et Réel.

Son concept le plus repris hors du champ clinique, le « stade du miroir » (1936, puis 1949), décrit comment un jeune enfant, en se reconnaissant dans son image spéculaire, anticipe une unité corporelle qu’il ne maîtrise pas encore, fondant un moi structurellement aliéné à une image extérieure.

Discuté

Rupture institutionnelle et pratique des séances courtes

Pratique contestée

Lacan pratique et théorise des séances à durée variable, parfois très courtes, qu’il présente comme un outil technique pour « scander » le discours du patient, mais que l’Association psychanalytique internationale juge incompatible avec ses normes de formation. Il est exclu de la liste des didacticiens en 1963, fonde l’École freudienne de Paris en 1964, qu’il dissout lui-même en 1980, un an avant sa mort, dans un geste resté controversé.

Cette pratique reste aujourd’hui débattue : ses défenseurs y voient un outil clinique légitime pour interrompre une rationalisation défensive ; ses critiques y voient une asymétrie de pouvoir renforcée, où la durée de la séance échappe entièrement au patient et peut servir à couper court à ce qui dérange l’analyste.

Discuté

Formalisation mathématique et vérifiabilité

Rigueur contestée

À partir des années 1970, Lacan mobilise topologie (nœuds borroméens), théorie des ensembles et formules condensées (l’« objet a ») pour formaliser sa pensée. Les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont ont montré en détail que ces emprunts mathématiques, présentés comme rigoureux, reposent sur des analogies non démontrées entre structures mathématiques et structures psychiques, sans que la cohérence formelle du raisonnement soit établie.

Cette critique porte sur l’usage de la mathématique comme caution de scientificité, pas sur l’ensemble de l’apport clinique de Lacan à l’attention portée au langage, aux lapsus et à ce qu’une parole fait dans la relation, qui continue d’irriguer une partie importante de la psychanalyse française et sud-américaine contemporaine.

  1. Lacan, J. (1966/2006). Écrits: The First Complete Edition in English (B. Fink, Trans.). W. W. Norton.
  2. Sokal, A., & Bricmont, J. (1997/1998). Fashionable Nonsense: Postmodern Intellectuals’ Abuse of Science. Picador.
  3. Roudinesco, É. (1993/1997). Jacques Lacan (B. Bray, Trans.). Columbia University Press.
Heinz Kohut1913–1981 · Vienne puis Chicago · psychologie du self

Réfugié viennois devenu figure centrale de la psychanalyse américaine, Kohut fonde la psychologie du self en repensant le narcissisme comme une ligne de développement normale plutôt que comme un simple défaut de caractère.

Repère conceptuel

De Vienne à Chicago, une psychanalyse plus empathique

Repère historique

Juif viennois contraint à l’exil après l’Anschluss de 1938, Kohut s’installe à Chicago où il devient une figure centrale de l’establishment psychanalytique américain avant de s’en écarter. Il reproche à la technique classique une froideur excessive et propose de placer l’empathie du thérapeute, sa capacité à se mettre à la place introspective du patient, au centre de la méthode plutôt qu’en périphérie.

Dans L’Analyse du Soi (1971), il développe une clinique du narcissisme qui rompt avec la vision freudienne d’un repli pathologique sur soi : le narcissisme y devient une ligne de développement propre, avec des besoins normaux (miroir, idéalisation) qui, mal ajustés dans l’enfance, peuvent laisser un Soi fragile à l’âge adulte.

Encore utile

Besoins du Soi et objets du Soi

Concept répandu

Kohut décrit des « objets du Soi », des figures dont la fonction n’est pas d’être aimées pour elles-mêmes mais de soutenir la cohésion du Soi de l’autre, par le miroir (validation admirative) ou l’idéalisation (pouvoir s’appuyer sur une figure forte). Un défaut chronique de ces réponses dans l’enfance, plus qu’un traumatisme ponctuel, expliquerait certaines fragilités narcissiques adultes.

Cette lecture a nourri une clinique plus centrée sur la réparation empathique que sur l’interprétation frontale du conflit, une inflexion qui a directement influencé les courants relationnels et intersubjectifs nord-américains ultérieurs.

Discuté

Une théorie construite loin des données de développement observées

Peu testé empiriquement

Comme la plupart des théories du développement précoce issues de la seule reconstruction en séance avec des adultes, celle de Kohut n’a pas été directement confrontée à l’observation systématique de nourrissons ou de jeunes enfants, contrairement, par exemple, aux travaux ultérieurs sur l’attachement.

Son insistance sur l’empathie, si elle a corrigé une forme de froideur clinique excessive, peut aussi, mal utilisée, glisser vers une validation permanente qui évite la confrontation nécessaire à certains changements ; ses propres continuateurs ont depuis cherché à préciser où s’arrête l’empathie utile et où commence l’évitement du conflit.

  1. Kohut, H. (1971). The Analysis of the Self. International Universities Press.
  2. Review: Heinz Kohut, The Making of a Psychoanalyst. American Journal of Psychiatry, 158(11), 1944.
Jean Laplanche1924–2012 · Paris · séduction généralisée

Philosophe de formation devenu psychanalyste, Laplanche reprend et généralise la théorie freudienne de la séduction pour en faire un modèle général de la constitution de l’inconscient par le message énigmatique de l’adulte.

Repère conceptuel

De la philosophie à la relecture serrée de Freud

Repère historique

Normalien, proche un temps du séminaire de Lacan avant de s’en éloigner sur le plan théorique, Laplanche codirige avec Jean-Bertrand Pontalis le Vocabulaire de la psychanalyse (1967), ouvrage de référence qui impose une exigence de rigueur conceptuelle inhabituelle dans le champ.

Sa méthode, qu’il appelle « aller-retour », consiste à relire systématiquement les textes de Freud pour en dégager ce qu’il nomme les « fils d’or », les intuitions les plus fécondes, et à écarter ce qu’il juge être des retours en arrière biologisants, notamment la théorie pulsionnelle la plus spéculative.

Encore utile

La théorie de la séduction généralisée

Reformulation influente

Dans Nouveaux fondements pour la psychanalyse (1987), Laplanche propose que l’inconscient de l’enfant se constitue par l’implantation de messages « énigmatiques » envoyés par l’adulte, des messages compromis par l’inconscient sexuel de l’adulte lui-même et que l’enfant ne peut pas encore traduire. Cette « séduction généralisée » ne suppose pas nécessairement un abus réel : elle porte sur l’asymétrie structurelle entre un adulte doté d’un inconscient sexuel et un enfant qui n’en a pas encore.

Cette reformulation permet de sortir de l’alternative binaire entre trauma réel et pur fantasme qui avait opposé Freud à Ferenczi, en déplaçant la focale vers ce que le message de l’adulte laisse de non traduit chez l’enfant, plutôt que vers la seule réalité factuelle de l’événement.

Discuté

Une théorie difficile à distinguer empiriquement d’autres cadres

Portée surtout théorique

La séduction généralisée reste une reconstruction théorique de grande portée philosophique, mais elle ne produit pas de prédiction clinique clairement distincte de celles issues, par exemple, de la théorie de l’attachement sur l’asymétrie parent-enfant et la transmission de contenus non métabolisés.

Son intérêt principal est de clarifier un point conceptuel précis, pourquoi tout enfant, indépendamment d’un abus caractérisé, doit traduire des messages adultes déjà compromis, plus que d’offrir un protocole clinique nouveau.

  1. Laplanche, J. (1987). Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
  2. Scarfone, D. (2013). A brief introduction to the work of Jean Laplanche. International Journal of Psychoanalysis, 94(3), 545–566.
André Green1927–2012 · Paris · post-lacanien

Président de la Société psychanalytique de Paris et figure majeure du post-lacanisme français, Green déplace l’attention vers l’absence, la négativité et l’intersubjectivité, au-delà du seul structuralisme linguistique de Lacan.

Repère conceptuel

Une synthèse entre Lacan et l’école britannique

Repère historique

Né au Caire dans une famille juive francophone, Green s’installe à Paris, suit un temps le séminaire de Lacan avant de s’en distancier théoriquement tout en restant marqué par l’importance accordée au langage. Il se rapproche ensuite des idées britanniques, Winnicott en particulier, pour élaborer une position originale entre les deux traditions, longtemps dominante à la tête de la Société psychanalytique de Paris.

Il insiste sur la dimension intersubjective de la séance, contre une lecture trop exclusivement intrapsychique ou trop exclusivement structurale du langage, une position qui a ouvert un dialogue avec les courants relationnels nord-américains malgré des vocabulaires très différents.

Encore utile

La mère morte : un concept clinique précis

Concept fécond

Dans « La mère morte » (1980), Green décrit une configuration où une mère, restée en vie mais psychiquement absorbée par un deuil ou une dépression, se retire affectivement de son enfant sans que rien ne le signale extérieurement. L’enfant, confronté à ce vide sans explication, peut développer une inhibition durable, une difficulté à investir affectivement autrui de peur de revivre ce retrait.

Ce concept a une valeur clinique précise et repérable, distincte de la dépression maternelle elle-même : il décrit l’expérience de l’enfant face à un objet vivant mais psychiquement indisponible, une situation cliniquement fréquente et jusque-là mal nommée.

Discuté

Une métapsychologie de la pulsion de mort maintenue

Fidélité freudienne discutée

Contrairement à une grande partie des courants post-freudiens qui abandonnent la pulsion de mort freudienne, Green la conserve et la développe dans Narcissisme de vie, narcissisme de mort (1983), postulant un « narcissisme négatif » qui tend vers l’annulation du Moi. Cette fidélité à une notion largement jugée spéculative par d’autres traditions rend une partie de son œuvre difficile à intégrer hors du cercle post-lacanien français.

Ses concepts les plus cliniques, comme la mère morte, ont cependant été adoptés bien au-delà de cette filiation théorique précise, preuve qu’un concept clinique peut survivre indépendamment de la métapsychologie qui l’a produit.

  1. Green, A. (1983). Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Éditions de Minuit.
  2. Kohon, G. (Ed.). (1999). The Dead Mother: The Work of André Green. Routledge.
Gilles Deleuze & Félix Guattari1925–1995 / 1930–1992 · Paris · schizoanalyse

Philosophe et psychanalyste institutionnel, Deleuze et Guattari attaquent frontalement le complexe d’Œdipe et l’autorité de l’analyste dans L’Anti-Œdipe (1972), proposant une critique socio-politique de la psychanalyse plutôt qu’une école clinique.

Repère conceptuel

Un philosophe et un psychanalyste de terrain

Repère historique

Gilles Deleuze enseigne la philosophie et travaille depuis les années 1960 sur Nietzsche, Spinoza et une théorie de la différence. Félix Guattari, lui, est psychanalyste de formation lacanienne et praticien de terrain à la clinique de La Borde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle fondée par Jean Oury, où patients et soignants partagent des tâches quotidiennes pour dissoudre la hiérarchie asilaire classique.

Leur rencontre après Mai 68 donne naissance à Capitalisme et schizophrénie, dont le premier tome, L’Anti-Œdipe (1972), et le second, Mille Plateaux (1980), critiquent conjointement la psychanalyse et la structure familiale bourgeoise comme instruments de normalisation du désir.

Discuté

Le désir comme production, contre le manque œdipien

Critique radicale

Contre Freud et Lacan, qui pensent le désir comme manque organisé autour du triangle œdipien, Deleuze et Guattari le pensent comme une force productive, faite de « machines désirantes » et de flux, que la psychanalyse et le capitalisme réduiraient artificiellement à la seule scène familiale. Ils proposent la « schizoanalyse » comme alternative : une pratique qui cherche à libérer le désir plutôt qu’à l’interpréter selon une grille œdipienne fixe.

Le titre est délibérément provocateur : ils ne défendent pas la schizophrénie comme état désirable, mais utilisent le « schizo » comme figure limite de ce que la société, la famille et la psychanalyse cherchent à contenir. Leur usage du terme a été critiqué comme flou et parfois confondu, dans sa réception populaire, avec un éloge naïf de la folie.

Discuté

Une critique féconde mais peu clinique

Portée surtout politique

L’ouvrage a eu une influence considérable en philosophie, en sciences sociales et dans certains mouvements de désinstitutionnalisation psychiatrique, en résonance avec l’antipsychiatrie de l’époque. Une analyse critique publiée en 2007 dans une revue de soins infirmiers note toutefois que la « schizoanalyse » qu’ils proposent est mieux adaptée à une critique théorique qu’à une pratique thérapeutique reproductible, et que la « schizophrénie » qu’ils discutent ressemble peu à ce que rencontrent cliniquement les équipes de psychiatrie.

Leur mérite le plus solide, indépendant du reste, est d’avoir nommé avec précision un risque réel de la psychanalyse classique : réduire toute souffrance à une seule grille familiale et faire du désir un manque à combler plutôt qu’une force à comprendre dans son contexte social et politique plus large.

  1. Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). L’Anti-Œdipe : Capitalisme et schizophrénie. Éditions de Minuit.
  2. Roberts, M. (2007). Capitalism, psychiatry, and schizophrenia: A critical introduction to Deleuze and Guattari’s Anti-Oedipus. Nursing Philosophy, 8(2), 114–127.
Julia Kristeva1941– · Paris · sémiotique, féminisme

Linguiste bulgare devenue psychanalyste et philosophe à Paris, Kristeva articule sémiotique, psychanalyse et théorie littéraire pour penser ce qui, dans le langage et le corps, échappe à la structure symbolique.

Repère conceptuel

De la linguistique à la psychanalyse

Repère historique

Arrivée en France en 1965, Kristeva participe au groupe Tel Quel et développe une sémiologie qui distingue le « sémiotique », rythmes et pulsions antérieurs au sens fixé, du « symbolique », la langue structurée et l’ordre social, une distinction élaborée dans La Révolution du langage poétique (1974). Elle se forme ensuite comme psychanalyste, articulant cette théorie du langage à une clinique.

Sa position est double et parfois inconfortable pour les mouvements qui voudraient la revendiquer sans réserve : elle emprunte largement à Lacan tout en le déplaçant vers le corps et le pré-verbal, et elle se dit critique de certains courants féministes qu’elle juge trop identitaires, tout en produisant une œuvre considérée comme fondatrice pour la théorie féministe.

Encore utile

L’abjection : un concept clinique et culturel

Concept fécond

Dans Pouvoirs de l’horreur (1980), elle développe le concept d’abjection : ce qui doit être rejeté, déchet, cadavre, certaines sécrétions, pour qu’un sujet puisse maintenir la frontière entre soi et non-soi, avant même la logique du manque ou du désir. Cette notion a été reprise très largement en études littéraires, en théorie du cinéma d’horreur et en analyse culturelle.

Elle a aussi une portée clinique, notamment pour penser certains vécus de dégoût de soi ou d’effondrement des limites corporelles rencontrés en clinique des troubles alimentaires ou des états limites, même si Kristeva elle-même mobilise le concept davantage dans un registre théorique et esthétique que strictement thérapeutique.

Discuté

Une théorie dense, peu opérationnalisée en clinique

Difficulté d’application

Le vocabulaire kristevien, chôra sémiotique, sujet en procès, est dense et emprunte autant à la linguistique et à la philosophie qu’à la clinique, ce qui rend ses concepts puissants pour l’analyse culturelle mais difficiles à traduire en protocole clinique évaluable.

Sa proximité avec Lacan et le structuralisme hérite aussi de certaines des mêmes limites en matière de vérifiabilité empirique, un arbitrage entre profondeur théorique et opérationnalisation clinique que Kristeva elle-même n’a jamais cherché à résoudre, revendiquant une œuvre à la frontière de plusieurs disciplines.

  1. Kristeva, J. (1980/1982). Powers of Horror: An Essay on Abjection (L. S. Roudiez, Trans.). Columbia University Press.
  2. McAfee, N. (2004). Julia Kristeva. Routledge.
Nancy Chodorow1944– · États-Unis · sociologie féministe

Sociologue et psychanalyste américaine, Chodorow propose d’expliquer la répartition fortement genrée du soin aux enfants en articulant relations d’objet et sociologie du genre, contribuant à la psychanalyse féministe contemporaine.

Repère conceptuel

Une sociologue qui se forme à la psychanalyse

Repère historique

Formée en sociologie puis en psychanalyse aux États-Unis, Chodorow publie en 1978 La Reproduction de la maternité, où elle croise la théorie des relations d’objet britannique avec une analyse sociologique de la division genrée du travail parental, à une époque où ces deux champs se parlaient peu.

Son ouvrage devient une référence centrale pour les études de genre, la sociologie de la famille et la psychanalyse elle-même, un cas rare de théorie psychanalytique directement mise à l’épreuve d’une analyse sociale structurelle plutôt que de la seule clinique individuelle.

Encore utile

Pourquoi les femmes « materment »

Thèse structurante

Sa thèse centrale : parce que les mères s’occupent presque partout principalement des enfants, les filles se construisent en continuité identificatoire avec elles, favorisant empathie et souci relationnel, tandis que les garçons doivent s’en séparer plus radicalement pour construire une identité masculine distincte, favorisant autonomie et distance émotionnelle. Ce mécanisme relationnel et social reproduirait, génération après génération, la même répartition genrée du soin, sans qu’aucune loi biologique ne l’impose.

La force de l’argument tient à ce qu’il explique une régularité sociale massive, la prise en charge genrée des enfants, par un mécanisme psychologique plausible, plutôt que par un renvoi à la seule nature ou à la seule contrainte économique.

Discuté

Une universalité à nuancer

Portée à contextualiser

La thèse a été critiquée, y compris par des lectrices sympathisantes, pour son ancrage dans une famille nucléaire hétérosexuelle occidentale de la fin du XXe siècle, difficilement généralisable à d’autres organisations familiales, à la garde partagée, aux familles homoparentales ou aux structures de soin collectif de l’enfance présentes dans d’autres cultures.

Chodorow elle-même a révisé sa position dans ses travaux ultérieurs, insistant davantage sur la subjectivité individuelle et la variété des configurations familiales, tout en maintenant l’intuition centrale que les pratiques de soin, pas seulement l’anatomie, façonnent des trajectoires de genre différenciées.

  1. Chodorow, N. (1978). The Reproduction of Mothering: Psychoanalysis and the Sociology of Gender. University of California Press.
  2. DiQuinzio, P. (1993). Exclusion and essentialism in feminist theory: The problem of mothering. Hypatia, 8(3), 1–20.
Peter Fonagy1952– · Londres · mentalisation

Psychologue et psychanalyste basé à Londres, Fonagy relie théorie de l’attachement, sciences cognitives et psychanalyse autour du concept de mentalisation, avec des traitements directement testés par essais contrôlés.

Repère conceptuel

Un pont entre attachement et psychanalyse

Repère historique

Formé à la fois en psychologie du développement et en psychanalyse, Fonagy dirige à Londres des recherches qui articulent les mesures empiriques de l’attachement, issues de Bowlby et Ainsworth, avec le vocabulaire clinique psychanalytique, une passerelle que la plupart des traditions précédentes n’avaient pas construite systématiquement.

Avec György Gergely, Elliot Jurist et Mary Target, il publie en 2002 Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self, qui synthétise cette approche intégrative et devient une référence majeure de la psychanalyse contemporaine orientée vers la preuve.

Encore utile

Mentalisation et fonction réflexive

Concept opérationnalisé

La mentalisation désigne la capacité à se représenter ses propres états mentaux et ceux d’autrui comme des états mentaux (croyances, désirs, intentions) plutôt que comme des faits, une capacité qui se développe dans la relation précoce à un parent qui « pense » l’enfant. Fonagy et ses collègues ont construit une échelle, la fonction réflexive, permettant de mesurer cette capacité à partir d’entretiens standardisés.

Contrairement à la plupart des concepts psychanalytiques présentés dans ce dossier, la mentalisation a directement débouché sur un traitement structuré, la thérapie basée sur la mentalisation, évaluée par des essais randomisés contrôlés, notamment pour le trouble de la personnalité borderline.

Discuté

Une intégration qui reste minoritaire dans le mouvement analytique

Réception mitigée

Cette approche, qui accepte le principe d’une évaluation empirique externe des résultats thérapeutiques, reste minoritaire dans une partie du mouvement psychanalytique plus attachée à la seule validation clinique interne défendue par Freud. Elle a aussi été critiquée pour reformuler, sous un vocabulaire cognitiviste, des intuitions déjà présentes chez Bion (contenant/contenu) ou Winnicott (miroir), sans toujours créditer suffisamment cette filiation.

Son apport principal reste méthodologique autant que théorique : montrer qu’un concept d’origine psychanalytique peut être opérationnalisé, mesuré et testé sans perdre toute sa profondeur clinique, une démonstration que ce dossier retient comme un modèle possible pour le reste du champ.

  1. Fonagy, P., Gergely, G., Jurist, E. L., & Target, M. (2002). Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self. Other Press.
  2. Bateman, A., & Fonagy, P. (2009). Randomized controlled trial of outpatient mentalization-based treatment versus structured clinical management for borderline personality disorder. American Journal of Psychiatry, 166(12), 1355–1364.