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Les auteurs, du débat sur l’inné à l’enfant qui apprend.

Peu de débats scientifiques ont été aussi structurants pour un champ entier que celui opposant les tenants d’une grammaire innée à ceux d’un apprentissage par l’expérience. Ce répertoire évalue les figures de ce débat et ce que les données acquises depuis en confirment ou en nuancent.

Noam Chomsky1928– · MIT · grammaire générative

Figure fondatrice de la grammaire générative, Chomsky défend et popularise l’idée d’une capacité linguistique innée et universelle, une hypothèse qui a structuré un demi-siècle de recherche mais dont la version la plus ambitieuse, celle d’une grammaire universelle précise et unique, reste aujourd’hui vivement débattue.

De la linguistique structurale à la révolution générative Repère historique

Formé à l’université de Pennsylvanie auprès du linguiste structuraliste Zellig Harris, Chomsky obtient son doctorat en 1955 puis rejoint la même année le Massachusetts Institute of Technology, où il enseignera pendant plus de six décennies. En 1957, à 29 ans, il publie Syntactic Structures, un court ouvrage qui introduit la grammaire générative et transformationnelle et que l’histoire de la discipline retient comme le point de départ d’une « révolution cognitive » contre le behaviorisme alors dominant en psychologie du langage.

Chomsky y soutient qu’une grammaire ne décrit pas seulement les phrases effectivement prononcées, mais un système fini de règles capable d’engendrer un nombre infini de phrases nouvelles et grammaticalement correctes, y compris des phrases jamais entendues auparavant. Cette capacité génératrice, selon lui, ne peut s’expliquer par la seule imitation ou le renforcement de comportements observés.

La pauvreté du stimulus et l’hypothèse innéiste Hypothèse fondatrice

Chomsky observe que l’enfant acquiert en quelques années une grammaire complexe à partir d’un matériau linguistique limité, souvent fragmentaire ou fautif, et sans correction systématique de ses erreurs par l’entourage. Cet écart entre la pauvreté des données reçues et la richesse du système finalement acquis, qu’il nomme argument de la pauvreté du stimulus, le conduit à postuler une « grammaire universelle » : un ensemble de propriétés linguistiques innées qui contraindraient et faciliteraient l’acquisition des langues naturelles.

Cette hypothèse a organisé l’essentiel de la recherche en syntaxe théorique pendant des décennies et a donné aux sciences cognitives naissantes un partenaire linguistique de poids, en rupture nette avec l’idée que l’esprit serait à la naissance une simple page blanche.

Une grammaire universelle toujours débattue Grammaire universelle contestée

La forme précise que devrait prendre cette grammaire universelle a été révisée à plusieurs reprises par Chomsky lui-même. Aspects of the Theory of Syntax formule une théorie innéiste générale ; le modèle « principes et paramètres » des années 1980, puis le « programme minimaliste » des années 1990, proposent des architectures plus spécifiques. Cette évolution rend difficile une évaluation empirique stable de l’hypothèse. Des linguistes comme Michael Tomasello, dans une perspective dite fonctionnaliste et « basée sur l’usage », soutiennent à l’inverse que l’enfant peut construire sa grammaire de façon ascendante, à partir de constructions concrètes entendues et de capacités cognitives générales, sans postuler de module grammatical spécifiquement inné.

Ce débat reste ouvert : les travaux fonctionnalistes ont montré que le stimulus linguistique réel est plus riche, et l’enfant plus capable d’en tirer parti, que ne le supposaient les premières formulations de Chomsky, sans pour autant emporter la conviction de tous les linguistes générativistes. L’influence historique du programme chomskyen sur la linguistique et les sciences cognitives, elle, n’est sérieusement contestée par personne, y compris par ses détracteurs.

Sources

  1. Chomsky, N. (1957). Syntactic Structures. Mouton.
  2. Chomsky, N. (1965). Aspects of the Theory of Syntax. MIT Press.
  3. Tomasello, M. (2003). Constructing a Language: A Usage-Based Theory of Language Acquisition. Harvard University Press.
  4. Ambridge, B., Pine, J. M., & Lieven, E. V. M. (2014). Child language acquisition: Why universal grammar doesn’t help. Language, 90(3), e53–e90.
B. F. Skinner1904–1990 · Harvard · analyse expérimentale du comportement

Dans Verbal Behavior (1957), Skinner étend au langage l’analyse fonctionnelle du comportement qu’il a bâtie en laboratoire ; la recension cinglante que Chomsky en fait deux ans plus tard est restée l’un des débats les plus cités de la discipline, un débat que l’histoire du champ a longtemps présenté comme tranché alors qu’il reste, sur plusieurs points, disputé.

Une analyse fonctionnelle du comportement verbal Repère historique

Diplômé de littérature anglaise avant de se tourner vers la psychologie, Skinner obtient un doctorat à Harvard en 1931, où il développe l’analyse expérimentale du comportement à partir de l’étude du conditionnement opérant chez l’animal. Professeur à Harvard jusqu’à sa retraite en 1974, il publie plus de vingt ouvrages qui font de lui, pendant plusieurs décennies, le behavioriste le plus influent de la psychologie américaine.

Dans Verbal Behavior (1957), fruit de plus de vingt ans de réflexion, il propose d’étendre à la parole le même type d’analyse fonctionnelle qu’il applique au comportement animal en laboratoire : plutôt que de s’interroger sur ce que signifient les mots, il cherche à identifier les variables environnementales qui contrôlent leur émission. Il distingue ainsi le « mand » (une demande, contrôlée par un état de privation et renforcée par son obtention), le « tact » (une description, contrôlée par un stimulus et renforcée socialement) et plusieurs autres catégories fonctionnelles, présentées comme un programme de recherche à affiner plutôt que comme une théorie linguistique déjà validée.

Ce que visait juste la critique de Chomsky Débat historique

En 1959, dans une recension d’une cinquantaine de pages parue dans la revue Language, Chomsky reproche à Skinner d’avoir étendu des notions mises au point sur des pigeons ou des rats en laboratoire (stimulus, réponse, renforcement) à un objet dont la complexité productive leur échapperait : un enfant ou un adulte produit et comprend sans effort des phrases qu’il n’a jamais entendues, une créativité que le seul renforcement de réponses déjà émises ne peut expliquer. Chomsky souligne aussi que les notions de « stimulus » et de « contrôle » perdent, dans Verbal Behavior, une bonne part de leur rigueur opérationnelle dès qu’on les applique hors du laboratoire.

Cette objection porte sur un point resté central : aucune théorie purement associationniste du renforcement n’a depuis produit un mécanisme convaincant pour expliquer la génération de phrases nouvelles et grammaticalement structurées, ce qui a durablement affaibli la position behavioriste dans l’étude du langage et contribué au basculement de la psychologie vers le cognitivisme à partir des années 1960.

Une critique elle-même contestée Débat historique

En 1970, le psychologue Kenneth MacCorquodale publie une réplique détaillée qui accuse Chomsky d’avoir caricaturé la position skinnerienne : la recension traiterait les termes techniques de Verbal Behavior comme s’ils gardaient leur sens strictement expérimental du laboratoire, alors que Skinner les emploie explicitement de façon élargie et programmatique. MacCorquodale relève aussi que Chomsky ne mentionne pas Science and Human Behavior (1953), l’ouvrage auquel Skinner renvoyait pourtant pour les questions de méthode, ce qui aurait permis d’éviter plusieurs malentendus relevés dans la recension.

Des linguistes et historiens du champ ont depuis noté que l’influence de la recension de Chomsky doit beaucoup à sa force rhétorique et à sa diffusion au moment où la psychologie cherchait une alternative au behaviorisme, plus qu’à un dialogue direct entre les deux auteurs : Skinner n’y a jamais répondu publiquement de façon détaillée, et le débat reste, plus de soixante ans après, rouvert par des commentateurs qui jugent qu’aucun des deux camps n’a pleinement pris la mesure des arguments de l’autre.

Sources

  1. Skinner, B. F. (1957). Verbal Behavior. Appleton-Century-Crofts.
  2. Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner’s Verbal Behavior. Language, 35(1), 26-58.
  3. MacCorquodale, K. (1970). On Chomsky’s review of Skinner’s Verbal Behavior. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 13(1), 83-99.
Eric Lenneberg1921–1975 · Harvard, Cornell · fondements biologiques du langage

Lenneberg élabore l’un des premiers programmes de recherche systématique sur les bases biologiques du langage et popularise l’idée d’une période critique pour son acquisition, une hypothèse dont l’allure précise (un couperet net plutôt qu’un déclin progressif) reste discutée près de soixante ans plus tard.

De l’exil à la fondation de la biolinguistique Repère historique

Né à Düsseldorf dans une famille juive, Lenneberg fuit l’Allemagne nazie encore enfant et grandit au Brésil avant de s’installer aux États-Unis en 1945. Formé à l’université de Chicago puis à Harvard, où il obtient en 1956 un doctorat conjoint en psychologie et en linguistique, il travaille ensuite sur le développement du langage chez des enfants porteurs de troubles neurologiques, avant de rejoindre Cornell comme professeur de psychologie et de neurobiologie. Il meurt en 1975, à 53 ans, en pleine activité scientifique.

Dans Biological Foundations of Language (1967), qui comprend une annexe de Chomsky sur la forme des grammaires, il rassemble des données d’anatomie, de neurophysiologie et de développement pour soutenir que le langage humain repose sur des structures biologiques spécifiques à l’espèce, et non sur une capacité générale d’apprentissage transférable à n’importe quel contenu.

L’hypothèse de la période critique Hypothèse fondatrice

S’appuyant notamment sur les différences de récupération observées après une lésion cérébrale selon l’âge, Lenneberg propose que l’acquisition d’une langue maternelle sans effort et sans accent repose sur une fenêtre développementale allant approximativement de deux ans à la puberté. Il relie cette proposition à des changements neurodéveloppementaux, notamment à la latéralisation des fonctions langagières. Les profils de récupération sont toutefois hétérogènes et cette corrélation historique ne constitue pas, à elle seule, une explication causale établie de la période critique.

Cette hypothèse a durablement structuré la recherche sur l’acquisition du langage, qu’il s’agisse de langue maternelle, de langue des signes acquise tardivement ou de langue seconde, en posant une question testable : existe-t-il un âge au-delà duquel l’acquisition complète d’une langue devient impossible plutôt que seulement plus difficile.

Un couperet plus flou que prévu Discontinuité non confirmée

En 2003, une étude portant sur les données du recensement américain de 1990 et près de 2,3 millions d’immigrants hispanophones et sinophones, menée par Kenji Hakuta, Ellen Bialystok et Edward Wiley, n’a pas retrouvé la discontinuité nette que prédit une période critique au sens strict : la maîtrise de l’anglais décline de façon linéaire avec l’âge d’arrivée, sans rupture de pente marquée à la puberté, ce qui suggère un déclin progressif des capacités d’apprentissage plutôt qu’un couperet biologique nettement daté.

Ces résultats ne réfutent pas l’intuition centrale de Lenneberg, un avantage réel et bien documenté de l’acquisition précoce, mais ils invitent à remplacer l’image d’une fenêtre qui se referme brutalement par celle d’une sensibilité qui décroît progressivement avec l’âge, un débat toujours actif entre spécialistes de l’acquisition des langues secondes.

Sources

  1. Lenneberg, E. H. (1967). Biological Foundations of Language. John Wiley & Sons.
  2. Hakuta, K., Bialystok, E., & Wiley, E. (2003). Critical evidence: A test of the critical-period hypothesis for second-language acquisition. Psychological Science, 14(1), 31-38.
  3. Hartshorne, J. K., Tenenbaum, J. B., & Pinker, S. (2018). A critical period for second language acquisition: Evidence from 2/3 million English speakers. Cognition, 177, 263–277.
Benjamin Lee Whorf1897–1941 · Hartford, Yale · relativité linguistique

Ingénieur devenu linguiste amateur puis référence obligée de la relativité linguistique, Whorf attire l’attention sur l’influence du langage sur la pensée ; sa version la plus radicale, celle d’un déterminisme linguistique strict, n’a pas résisté à l’examen, tandis qu’une version plus mesurée continue d’être testée par la recherche contemporaine.

D’inspecteur en prévention des incendies à linguiste Repère historique

Ingénieur chimiste de formation, Whorf gagne sa vie toute sa carrière comme inspecteur en prévention des incendies pour une compagnie d’assurances de Hartford, dans le Connecticut. C’est dans ce cadre professionnel qu’il observe l’exemple resté célèbre des fûts d’essence : des ouvriers, prudents près des fûts pleins, fumaient sans crainte près de fûts dits « vides », alors que les vapeurs résiduelles qu’ils contenaient les rendaient en réalité plus dangereux, une négligence qu’il attribue à la façon dont le mot « vide » suggère à tort l’absence de risque.

Passionné de linguistique en amateur, il suit à Yale, sans y être inscrit en doctorat, les cours du linguiste Edward Sapir, qui devient son principal interlocuteur théorique, et mène des travaux de terrain sur plusieurs langues amérindiennes, notamment le hopi, dont il tire l’essentiel de son hypothèse sur la relation entre langue et pensée.

De l’hypothèse Sapir-Whorf à la relativité linguistique contemporaine Version faible ravivée par la recherche

On distingue aujourd’hui, dans ce qu’on appelle par commodité l’« hypothèse Sapir-Whorf », une version forte, un déterminisme selon lequel la langue maternelle imposerait des limites strictes à ce qu’un locuteur peut penser ou percevoir, et une version faible, selon laquelle la langue influence certains aspects de la cognition sans l’enfermer. La version forte, telle qu’on l’attribue souvent, parfois de façon caricaturale, à Whorf, est aujourd’hui largement abandonnée.

La version faible, en revanche, a connu un regain d’intérêt empirique depuis les années 2000. Lera Boroditsky a rapporté que les locuteurs du mandarin et de l’anglais traitaient différemment le temps dans certaines tâches de cognition non linguistiques. Cet effet précis a ensuite échoué à se reproduire dans plusieurs tentatives indépendantes, ce qui interdit de le présenter comme une démonstration acquise. D’autres effets plus étroits, notamment sur la catégorisation des couleurs, restent mieux étayés.

Le cas hopi et la fragilité des données de terrain Données de terrain fragiles

L’affirmation la plus commentée de Whorf, selon laquelle la langue hopi n’aurait « aucun mot, forme grammaticale, construction ou expression » référant directement à ce que nous appelons le temps, a été frontalement contestée par le linguiste Ekkehart Malotki, dont l’étude de terrain approfondie (Hopi Time, 1983) documente au contraire de nombreux marqueurs temporels et une distinction grammaticale entre passé-présent et futur.

Cet épisode illustre une fragilité plus générale de la méthode whorfienne : ses conclusions reposent sur des observations qualitatives et des exemples choisis, sans le contrôle expérimental que la psychologie cognitive exige aujourd’hui pour établir un effet du langage sur la pensée. La relativité linguistique reste une hypothèse de recherche active et partiellement validée, pas la démonstration large que sa réception populaire lui prête souvent.

Sources

  1. Whorf, B. L. (1956). Language, Thought, and Reality: Selected Writings of Benjamin Lee Whorf (J. B. Carroll, Ed.). MIT Press.
  2. Malotki, E. (1983). Hopi Time: A Linguistic Analysis of the Temporal Concepts in the Hopi Language. Mouton.
  3. Boroditsky, L. (2001). Does language shape thought? Mandarin and English speakers’ conceptions of time. Cognitive Psychology, 43(1), 1-22.
  4. January, D., & Kako, E. (2007). Re-evaluating evidence for linguistic relativity: Reply to Boroditsky (2001). Cognition, 104(2), 417–426.
Steven Pinker1954– · MIT, Harvard · nativisme, psychologie évolutionniste

Psycholinguiste et vulgarisateur, Pinker popularise et prolonge le programme nativiste de Chomsky en y ajoutant un pari évolutionniste que Chomsky lui-même ne partage pas, au prix d’une synthèse plus assurée que ne le sont, prises isolément, chacune de ses sources.

Du laboratoire de psycholinguistique au succès grand public Repère historique

Né au Canada en 1954, Pinker fait carrière comme psycholinguiste cognitif, d’abord au MIT puis à Harvard, où il dirige des travaux expérimentaux sur l’acquisition du langage et la morphologie verbale. En 1994, The Language Instinct traduit pour un large public une génération de recherches chomskyennes sur l’innéité du langage, présentées comme une faculté mentale spécialisée au même titre que la vision ou l’audition, plutôt que comme un simple sous-produit de l’intelligence générale.

Le livre connaît un succès considérable et installe durablement, hors des cercles universitaires, l’idée d’une grammaire universelle innée, au point de devenir pour beaucoup de lecteurs la référence la plus accessible sur la question, davantage encore que les textes originaux de Chomsky.

Le débat sur le passé des verbes : un cas d’école Débat empirique bien documenté

Avec le linguiste Alan Prince, Pinker défend dans les années 1980 et 1990 un modèle à double filière pour la formation du passé des verbes anglais : les formes régulières (walk/walked) seraient produites par une règle combinatoire, tandis que les formes irrégulières (go/went) seraient simplement mémorisées comme des mots. Ce modèle s’oppose frontalement aux réseaux de neurones connexionnistes proposés par David Rumelhart et James McClelland, qui prétendent apprendre les deux types de formes avec un seul mécanisme associatif, sans règle explicite.

Ce débat, détaillé dans Words and Rules (1999), reste l’un des cas les mieux documentés de confrontation empirique entre une théorie symbolique (règles plus exceptions) et une théorie connexionniste du traitement du langage, un modèle de discussion scientifique cumulative assez rare dans ce dossier.

Une synthèse contestée jusque dans son propre camp Synthèse contestée

La thèse de Pinker selon laquelle le langage serait une adaptation façonnée par la sélection naturelle, défendue avec Paul Bloom dès 1990, est explicitement rejetée par Chomsky lui-même, plus enclin à voir le langage comme un sous-produit d’autres capacités cognitives que comme un organe sculpté pas à pas pour la communication : la synthèse pinkerienne unifie donc deux positions que ses propres sources théoriques ne partagent pas entièrement.

Le linguiste Vyvyan Evans, dans The Language Myth (2014), reproche plus largement au « langage instinct » de simplifier la diversité grammaticale réelle des langues du monde et de minimiser les approches fonctionnalistes et basées sur l’usage. Comme pour Chomsky, la solidité du noyau nativiste que Pinker popularise dépend largement de débats internes à la linguistique qui restent, eux, non tranchés.

Sources

  1. Pinker, S. (1994). The Language Instinct: How the Mind Creates Language. William Morrow.
  2. Pinker, S., & Prince, A. (1988). On language and connectionism: Analysis of a parallel distributed processing model of language acquisition. Cognition, 28(1-2), 73–193.
  3. Rumelhart, D. E., & McClelland, J. L. (1986). On learning the past tenses of English verbs. In Parallel Distributed Processing: Explorations in the Microstructure of Cognition (Vol. 2). MIT Press.
  4. Pinker, S., & Bloom, P. (1990). Natural language and natural selection. Behavioral and Brain Sciences, 13(4), 707–784.
  5. Evans, V. (2014). The Language Myth: Why Language Is Not an Instinct. Cambridge University Press.
Jean Berko Gleason1931– · Boston University · psycholinguistique du développement

En inventant des mots qui n’existent pas, Berko Gleason apporte dès 1958 une indication expérimentale précoce que les jeunes enfants appliquent des régularités morphologiques productives plutôt que de seulement répéter des formes déjà entendues ; des travaux ultérieurs en ont nuancé la portée.

Une interprète devenue psycholinguiste Repère historique

Née en 1931 à Cleveland, Berko Gleason raconte que son intérêt pour le langage remonte à l’enfance, lorsqu’elle servait d’interprète à son frère aîné atteint de paralysie cérébrale. Elle obtient un doctorat en linguistique et psychologie sociale à Radcliffe College en 1958, sous la direction du psychologue Roger Brown, avant de faire l’essentiel de sa carrière à l’université de Boston, où elle est aujourd’hui considérée comme l’une des fondatrices de la psycholinguistique expérimentale du développement.

Sa thèse, publiée la même année sous le titre « The Child’s Learning of English Morphology » dans la revue Word, sous son nom de jeune fille Jean Berko, introduit une méthode devenue un classique de la discipline : le test du « wug ».

Le test du wug Preuve expérimentale précoce

Berko Gleason présente à des enfants de quatre à sept ans des images d’animaux et d’actions imaginaires accompagnées de mots inventés (un « wug », un « gutch », l’action de « bodder ») puis leur demande de compléter une phrase impliquant plusieurs exemplaires ou un temps passé. Le fait que des enfants produisent des formes comme « deux wugs » ou « il a bodded » fournit un indice qu’ils généralisent des régularités morphologiques au-delà des formes mémorisées, sans isoler à lui seul toutes les composantes de ce raisonnement linguistique.

Les enfants testés produisent bien, dans une large mesure, les formes attendues. Le résultat constitue un indice expérimental précoce de productivité morphologique au-delà de la seule imitation, compatible avec les arguments nativistes de la même période sans isoler à lui seul le mécanisme qui permet cette généralisation.

Une productivité réelle mais plus partielle que la légende Productivité à nuancer

Le test original de Berko Gleason montre en réalité des taux de réussite très variables selon les items : seuls 28 % des enfants de quatre-cinq ans, et 38 % des plus âgés, produisent le pluriel attendu de « gutch », et environ 31 % seulement étendent la règle du passé à un verbe comme « mott », des chiffres bien plus modestes que ce que la présentation habituelle du test laisse penser.

Des réplications ultérieures dans d’autres langues ajoutent une nuance supplémentaire : une étude de 2013 sur des locuteurs natifs du japonais montre que ni les locuteurs adultes japonais ni, dans certaines conditions, les enfants anglophones ne réussissent aussi uniformément le test qu’on le suppose souvent, ce qui suggère que la productivité morphologique documentée par Berko Gleason est réelle mais graduelle, sensible à la fréquence et à la structure phonologique des items, plutôt qu’une application de règle absolue et automatique.

Sources

  1. Berko, J. (1958). The child’s learning of English morphology. Word, 14(2-3), 150-177.
  2. Klafehn, T. (2013). Myth of the wug test: Japanese speakers can’t pass it and English-speaking children can’t pass it either. Proceedings of the 37th Annual Meeting of the Berkeley Linguistics Society, 170-184.
Michael Tomasello1950– · Leipzig puis Duke · approche basée sur l’usage

Michael Tomasello a proposé l’une des alternatives les plus influentes au nativisme linguistique : l’enfant construirait graduellement ses connaissances grammaticales à partir des usages qu’il entend, de ses capacités d’apprentissage et de sa compréhension des intentions d’autrui.

Des constructions avant des règles abstraites Programme concurrent

Dans l’approche basée sur l’usage, l’unité initialement apprise n’est pas une règle syntaxique générale, mais une construction concrète associant une forme et une fonction communicative, par exemple « encore du X » ou « X veut Y ». L’enfant étendrait progressivement ces schémas en comparant des énoncés entendus, en repérant leurs similarités et en les adaptant à de nouveaux contextes.

Tomasello place ainsi la cognition sociale au cœur de l’acquisition. Comprendre qu’un interlocuteur veut attirer l’attention, demander ou informer aiderait l’enfant à associer des formes linguistiques aux intentions communicatives qu’elles réalisent, sans faire de cette compréhension une explication suffisante de toute la grammaire.

Une acquisition initialement locale et graduelle Appui empirique

Les corpus de langage enfantin ont montré que les premières productions sont souvent très dépendantes de mots et de constructions particuliers. Un enfant peut employer correctement un verbe dans une structure sans généraliser immédiatement cette structure aux verbes nouvellement appris. Ce caractère item par item est difficile à concilier avec l’image d’un système grammatical abstrait immédiatement disponible dans sa forme adulte.

L’apport de Tomasello est d’avoir transformé cette observation en programme de recherche : il faut étudier la distribution réelle des énoncés adressés à l’enfant, les généralisations qu’il effectue et les conditions sociales de l’échange, au lieu d’inférer directement une architecture innée à partir de la créativité linguistique finale.

Une alternative qui ne résout pas toutes les contraintes du langage Portée discutée

Les données en faveur d’un apprentissage graduel réfutent une version trop simple du nativisme, mais elles ne démontrent pas que des mécanismes généraux suffisent à rendre compte de toutes les régularités syntaxiques. Les défenseurs de contraintes linguistiques spécifiques soulignent notamment la rapidité de certaines généralisations, la diversité des langues et la difficulté à identifier, dans l’input seul, les informations pertinentes.

La position prudente consiste donc à retenir la force descriptive du programme basé sur l’usage, particulièrement pour les premières constructions, sans le transformer en preuve que toute spécialisation cognitive pour le langage est absente. Le désaccord porte encore sur la part respective de l’apprentissage, des capacités sociales et de contraintes plus propres au langage.

Sources

  1. Tomasello, M. (2003). Constructing a Language: A Usage-Based Theory of Language Acquisition. Harvard University Press.
  2. Tomasello, M. (2000). First Verbs: A Case Study of Early Grammatical Development. Cambridge University Press.
  3. Ambridge, B., Pine, J. M., & Lieven, E. V. M. (2014). Child language acquisition: Why universal grammar doesn’t help. Language, 90(3), e53–e90.
Jenny Saffran, Richard Aslin et Elissa Newportactifs aux XXe et XXIe siècles · Rochester · apprentissage statistique du langage

Jenny Saffran, Richard Aslin et Elissa Newport ont montré qu’à huit mois des nourrissons peuvent segmenter un flux de parole continu à partir des probabilités de transition entre syllabes. Leur expérience de 1996 a fait de l’apprentissage statistique un mécanisme incontournable dans les théories contemporaines de l’acquisition du langage.

Segmenter des mots sans pause ni dictionnaire Expérience fondatrice

Dans l’expérience de 1996, des nourrissons écoutent pendant deux minutes une suite continue de syllabes synthétiques, dépourvue de pauses, d’intonation naturelle ou de mots connus. Certaines syllabes se suivent régulièrement parce qu’elles appartiennent au même pseudo-mot, tandis que les frontières entre pseudo-mots sont moins prévisibles.

Au test, les nourrissons distinguent les séquences qui correspondaient aux pseudo-mots de celles qui traversaient une frontière. Le résultat indique qu’ils sont sensibles aux régularités distributionnelles du signal auditif et peuvent les exploiter pour commencer à découper un flux sonore continu.

Un mécanisme établi, au-delà du seul langage Résultat robuste

Les travaux ultérieurs ont confirmé que des nourrissons et des adultes extraient des régularités statistiques dans des séquences linguistiques, musicales et visuelles. Cette généralité constitue un résultat important : l’apprentissage du langage dispose au minimum d’outils sensibles à la structure de l’environnement, plutôt que de dépendre uniquement d’une imitation de séquences complètes.

L’étude a aussi modifié la manière de poser le débat sur l’innéité. La question n’est plus de savoir si l’enfant apprend des régularités, ce qui est bien documenté, mais de déterminer quelles régularités sont effectivement disponibles dans les langues naturelles et ce que ce mécanisme explique, ou n’explique pas, dans l’acquisition de la syntaxe.

La segmentation n’est pas une théorie complète de la grammaire Inférence à limiter

Le matériel initial est volontairement simplifié : il isole des probabilités entre syllabes, alors que la parole ordinaire associe prosodie, lexique, sens, interaction sociale et variations de débit. Réussir cette tâche ne montre pas que le nourrisson apprend une langue naturelle par un calcul statistique unique et suffisant.

L’apprentissage statistique est donc une capacité démontrée, non un verdict contre toute contrainte linguistique spécialisée. Sa contribution exacte dépend de l’âge, du type de régularité, du support perceptif et de la manière dont l’enfant combine les informations statistiques avec les indices sociaux et phonologiques.

Sources

  1. Saffran, J. R., Aslin, R. N., & Newport, E. L. (1996). Statistical learning by 8-month-old infants. Science, 274(5294), 1926–1928.
  2. Saffran, J. R., Newport, E. L., & Aslin, R. N. (1996). Word segmentation: The role of distributional cues. Journal of Memory and Language, 35(4), 606–621.
  3. Saffran, J. R. (2002). Constraints on statistical language learning. Journal of Memory and Language, 47(1), 172–196.
Willem J. M. Levelt1938– · Nimègue · production de la parole et accès lexical

Willem Levelt a proposé une architecture influente de la production de parole, décrivant le passage d’une intention communicative à la sélection des mots, à leur encodage phonologique puis à l’articulation. Son programme a donné des outils précis pour étudier la parole en temps réel, sans rendre ses étapes définitivement établies comme des modules cérébraux séparés.

De l’intention au mot prononcé Modèle de production

Dans Speaking puis dans un article de synthèse avec Ardi Roelofs et Antje Meyer, Levelt distingue la conceptualisation du message, la sélection d’une entrée lexicale abstraite, souvent appelée lemme, la récupération de sa forme phonologique et la préparation articulatoire. Cette décomposition fournit un langage commun pour interpréter les temps de dénomination, les erreurs de parole, les hésitations et les effets d’amorçage.

Le modèle ne décrit pas un dictionnaire mental immobile. Il cherche au contraire à expliquer comment un locuteur choisit parmi des milliers de candidats, encode rapidement une forme sonore et surveille sa propre production pendant qu’il continue à préparer la suite de son énoncé.

Rendre la production de parole expérimentalement testable Apport méthodologique

Les travaux associés à Levelt ont fait de la dénomination d’images, de l’interférence image-mot et de l’amorçage phonologique des outils centraux de la psycholinguistique adulte. Ils ont permis de dériver des prédictions temporelles : certains facteurs sémantiques devraient agir plus tôt que des facteurs phonologiques si les étapes proposées sont, dans une certaine mesure, successives.

Cette approche a également rapproché les données de laboratoire des erreurs de parole ordinaires et de l’aphasiologie. Elle demeure très utile pour formuler des hypothèses précises sur l’accès lexical, même lorsque les modèles contemporains modifient l’ordre ou le degré d’indépendance des processus décrits.

Des étapes utiles qui ne sont pas un découpage définitivement prouvé Architecture discutée

Les modèles connexionnistes et interactifs contestent qu’il faille concevoir la sélection lexicale, la syntaxe et la phonologie comme des étapes strictement sérielles. Des effets de rétroaction et d’activation parallèle sont observés dans certaines tâches, et la nature même du lemme reste discutée selon les langues et les unités de production étudiées.

Le modèle de Levelt est donc surtout une hypothèse architecturale féconde, non une carte anatomique directe du cerveau parlant. Sa force tient à la précision de ses prédictions et à la quantité de travaux qu’il a suscités ; sa limite serait de réifier ses catégories analytiques en entités uniques et universelles.

Sources

  1. Levelt, W. J. M. (1989). Speaking: From Intention to Articulation. MIT Press.
  2. Levelt, W. J. M., Roelofs, A., & Meyer, A. S. (1999). A theory of lexical access in speech production. Behavioral and Brain Sciences, 22(1), 1–75.
  3. Dell, G. S. (1986). A spreading-activation theory of retrieval in sentence production. Psychological Review, 93(3), 283–321.
Patricia Kuhl1946– · Washington · perception de la parole et apprentissage précoce

Patricia Kuhl a montré que l’exposition précoce à une langue transforme progressivement la perception des sons de parole chez le nourrisson. Ses travaux ont fourni une base expérimentale majeure à l’idée d’une période sensible, sans justifier l’image d’une fenêtre qui se fermerait brutalement.

De contrastes largement disponibles à des catégories spécialisées Développement perceptif

Des études de Kuhl et de ses collègues montrent que, durant la première année, les nourrissons deviennent plus sensibles aux contrastes phonétiques fréquents dans leur environnement et moins sensibles à certains contrastes absents de leur langue d’exposition. Des nourrissons américains et suédois ne répondent ainsi pas de façon identique aux prototypes phonétiques de leurs langues respectives dès la seconde moitié de leur première année.

La théorie de l’aimant du langage natif propose que les exemplaires fréquemment entendus deviennent des prototypes perceptifs. Les sons voisins sont alors perçus comme plus semblables à ce prototype qu’ils ne le seraient sur la seule base de leur distance acoustique.

L’expérience linguistique modifie tôt le traitement auditif Résultat robuste

La spécialisation perceptive précoce est solidement documentée et oblige toute théorie de l’acquisition à prendre l’expérience linguistique au sérieux. Le nourrisson ne se contente pas d’attendre de parler pour apprendre : l’écoute répétée de la parole organise déjà son traitement de catégories sonores pertinentes pour sa langue.

Kuhl a aussi étudié les conditions sociales de cet apprentissage. Dans certaines expériences d’exposition à une langue étrangère, l’apprentissage phonétique des nourrissons est plus net lors d’interactions avec un adulte que dans des présentations enregistrées. Ces résultats ont stimulé l’étude des liens entre apprentissage perceptif, attention et engagement social.

Une période sensible, non une fermeture irréversible Interprétation à nuancer

La spécialisation perceptive n’implique pas qu’un enfant perde définitivement toute capacité à apprendre des contrastes nouveaux à la fin de la première année. Les trajectoires varient selon l’exposition, le bilinguisme, la qualité des interactions et les mesures retenues. Les capacités ultérieures peuvent diminuer ou nécessiter un apprentissage plus explicite sans disparaître.

Il serait également excessif de tirer des études de laboratoire sur les contrastes phonétiques une théorie complète de l’acquisition du langage ou une prescription éducative générale. Les travaux de Kuhl établissent une plasticité perceptive précoce ; ils ne démontrent pas qu’une exposition brève, un support donné ou un âge précis suffisent à produire une compétence linguistique durable.

Sources

  1. Kuhl, P. K., Williams, K. A., Lacerda, F., Stevens, K. N., & Lindblom, B. (1992). Linguistic experience alters phonetic perception in infants by 6 months of age. Science, 255(5044), 606–608.
  2. Kuhl, P. K., Tsao, F.-M., & Liu, H.-M. (2003). Foreign-language experience in infancy: Effects of short-term exposure and social interaction on phonetic learning. Proceedings of the National Academy of Sciences, 100(15), 9096–9101.
  3. Kuhl, P. K. (2004). Early language acquisition: Cracking the speech code. Nature Reviews Neuroscience, 5(11), 831–843.
Elizabeth Bates1947–2003 · San Diego · développement du langage et modèle de compétition

Elizabeth Bates a étudié l’acquisition et le traitement du langage comme des processus graduels, sensibles à la distribution des indices dans chaque langue. Avec Brian MacWhinney, elle a proposé le modèle de compétition et contribué aux inventaires MacArthur-Bates, deux apports qui ont rapproché théorie fonctionnelle, comparaison interlinguistique et mesure à grande échelle du développement.

Comprendre une phrase en pondérant plusieurs indices Modèle de compétition

Le modèle de compétition propose que le lecteur ou l’auditeur ne s’appuie pas sur une règle syntaxique isolée pour identifier qui fait quoi à qui. Il pondère en temps réel plusieurs indices, comme l’ordre des mots, la morphologie, l’accord, l’animation des référents et la plausibilité sémantique. Le poids accordé à ces indices dépend de leur fiabilité et de leur fréquence dans la langue concernée.

Cette proposition a rendu la comparaison interlinguistique centrale pour la psycholinguistique. Une stratégie adaptée à l’anglais, où l’ordre des mots est très informatif, ne peut pas être généralisée sans précaution à des langues où la morphologie casuelle ou l’accord donnent des indices plus fiables.

Mesurer le développement ordinaire au-delà des études de cas Infrastructure de recherche

Bates a contribué à l’élaboration des inventaires de développement communicatif MacArthur-Bates. Ces questionnaires parentaux recueillent systématiquement des informations sur la compréhension, le vocabulaire produit, les gestes et les débuts de la grammaire, puis les comparent à des données normatives. Ils ont rendu visible la grande variabilité des trajectoires précoces à une échelle inaccessible aux seules observations de laboratoire.

Ces instruments restent précieux pour décrire et suivre le développement, en recherche comme dans certains contextes cliniques. Leur apport est méthodologique : ils ne transforment pas un âge moyen ou un percentile en diagnostic, mais offrent un repère quantifié qui doit être interprété avec l’histoire linguistique et développementale de l’enfant.

Des pondérations descriptives, pas une explication unique Portée théorique

Le modèle de compétition explique utilement comment plusieurs indices peuvent guider le traitement, mais il ne tranche pas à lui seul l’origine des représentations grammaticales ou la manière dont les enfants acquièrent des généralisations abstraites. Les modèles ultérieurs ont proposé des mécanismes d’apprentissage, des architectures connexionnistes ou des contraintes syntaxiques plus explicites pour compléter cette description.

Les inventaires MacArthur-Bates ont également des limites prévisibles : ils reposent sur des déclarations parentales, des normes dépendantes des langues et des contextes, et une couverture plus solide de certains âges que d’autres. Leur validité est bien étayée pour l’usage prévu, mais ils ne doivent ni être transplantés sans adaptation culturelle ni être utilisés comme unique base d’une décision clinique.

Sources

  1. Bates, E., & MacWhinney, B. (1989). Functionalism and the competition model. In B. MacWhinney & E. Bates (Eds.), The Crosslinguistic Study of Sentence Processing (pp. 3–73). Cambridge University Press.
  2. Fenson, L., Dale, P. S., Reznick, J. S., Bates, E., Thal, D. J., & Pethick, S. J. (1994). Variability in early communicative development. Monographs of the Society for Research in Child Development, 59(5), 1–173.
  3. Bates, E., & Goodman, J. C. (1997). On the inseparability of grammar and the lexicon: Evidence from acquisition, aphasia and real-time processing. Language and Cognitive Processes, 12(5-6), 507–584.
Marta Kutas1949– · San Diego · électrophysiologie du langage

Avec Steven Hillyard, Marta Kutas a mis en évidence la N400, une composante électrophysiologique dont l’amplitude varie notamment quand un mot s’intègre difficilement au contexte. Cette découverte a permis d’étudier la dynamique temporelle du traitement du sens, sans faire de la N400 un détecteur simple et universel de compréhension.

Une réponse cérébrale aux mots inattendus Découverte de la N400

En 1980, Kutas et Hillyard enregistrent l’activité électroencéphalographique de participants lisant des phrases dont le dernier mot est plus ou moins attendu. Des terminaisons sémantiquement incongrues, comme « il a mis du sucre dans ses chaussettes », produisent une déflexion négative plus ample environ quatre cents millisecondes après le mot critique, ensuite appelée N400.

La découverte a apporté une mesure temporelle à l’étude du langage. Elle permet d’observer des différences de traitement avant une réponse explicite et de comparer, dans des conditions contrôlées, la facilité avec laquelle un mot est relié au contexte qui le précède.

Une fenêtre sur l’accès et l’intégration du sens Outil de recherche

Les recherches de Kutas et de ses collègues montrent que la N400 varie non seulement avec l’incongruité manifeste, mais aussi avec la prévisibilité d’un mot, ses associations sémantiques et les connaissances activées par le contexte. Elle est donc devenue un outil majeur pour étudier en temps réel le traitement lexical et sémantique chez l’adulte, l’enfant et dans certaines populations cliniques.

Son intérêt méthodologique est de rendre visibles des effets graduels. Un mot parfaitement possible mais peu attendu peut susciter une N400 plus ample qu’un mot très prévisible, ce qui oblige à penser la compréhension comme une activité sensible à des degrés d’attente et d’activation, plutôt que comme une simple décision binaire entre sens et non-sens.

Ni mesure directe du sens, ni diagnostic individuel Interprétation encadrée

La N400 ne localise pas à elle seule le sens dans le cerveau et ne permet pas de conclure qu’une personne a compris ou non une phrase particulière. Son amplitude est influencée par plusieurs dimensions, notamment la fréquence des mots, la répétition, les associations et les attentes contextuelles. Une différence de N400 exige donc un contrôle soigneux des variables linguistiques concernées.

Elle ne tranche pas non plus entre toutes les théories de la compréhension. La composante offre une contrainte temporelle robuste pour les modèles, mais son interprétation dépend de la tâche, de la modalité et de la comparaison expérimentale. Sa valeur est maximale comme mesure comparative dans un protocole solide, non comme marqueur isolé de compétence ou de conscience.

Sources

  1. Kutas, M., & Hillyard, S. A. (1980). Reading senseless sentences: Brain potentials reflect semantic incongruity. Science, 207(4427), 203–205.
  2. Kutas, M., & Federmeier, K. D. (2011). Thirty years and counting: Finding meaning in the N400 component of the event-related brain potential (ERP). Annual Review of Psychology, 62, 621–647.
  3. Kutas, M., & Hillyard, S. A. (1984). Brain potentials during reading reflect word expectancy and semantic association. Nature, 307, 161–163.