6 portraits critiques
Les auteurs,
du débat sur l’inné
à l’enfant qui apprend.
Peu de débats scientifiques ont été aussi structurants pour un champ entier que celui opposant les tenants d’une grammaire innée à ceux d’un apprentissage par l’expérience. Ce répertoire évalue les figures de ce débat et ce que les données acquises depuis en confirment ou en nuancent.
Noam Chomsky1928– · MIT · grammaire générative
Fondateur de la grammaire générative, Chomsky impose l’idée d’une capacité linguistique innée et universelle, une hypothèse qui a structuré un demi-siècle de recherche mais dont la version la plus ambitieuse, celle d’une grammaire universelle précise et unique, reste aujourd’hui vivement débattue.
Repère conceptuel
De la linguistique structurale à la révolution générative
Repère historiqueFormé à l’université de Pennsylvanie auprès du linguiste structuraliste Zellig Harris, Chomsky obtient son doctorat en 1955 puis rejoint la même année le Massachusetts Institute of Technology, où il enseignera pendant plus de six décennies. En 1957, à 29 ans, il publie Syntactic Structures, un court ouvrage qui introduit la grammaire générative et transformationnelle et que l’histoire de la discipline retient comme le point de départ d’une « révolution cognitive » contre le behaviorisme alors dominant en psychologie du langage.
Chomsky y soutient qu’une grammaire ne décrit pas seulement les phrases effectivement prononcées, mais un système fini de règles capable d’engendrer un nombre infini de phrases nouvelles et grammaticalement correctes, y compris des phrases jamais entendues auparavant. Cette capacité génératrice, selon lui, ne peut s’expliquer par la seule imitation ou le renforcement de comportements observés.
Encore utile
La pauvreté du stimulus et l’hypothèse innéiste
Hypothèse fondatriceChomsky observe que l’enfant acquiert en quelques années une grammaire complexe à partir d’un matériau linguistique limité, souvent fragmentaire ou fautif, et sans correction systématique de ses erreurs par l’entourage. Cet écart entre la pauvreté des données reçues et la richesse du système finalement acquis, qu’il nomme argument de la pauvreté du stimulus, le conduit à postuler une « grammaire universelle » : un ensemble de principes linguistiques innés, communs à l’espèce, qui contraignent et facilitent l’acquisition de n’importe quelle langue naturelle.
Cette hypothèse a organisé l’essentiel de la recherche en syntaxe théorique pendant des décennies et a donné aux sciences cognitives naissantes un partenaire linguistique de poids, en rupture nette avec l’idée que l’esprit serait à la naissance une simple page blanche.
Discuté
Une grammaire universelle toujours débattue
Grammaire universelle contestéeLa forme précise que devrait prendre cette grammaire universelle a été révisée à plusieurs reprises par Chomsky lui-même, du modèle « principes et paramètres » des années 1980 au « programme minimaliste » des années 1990, ce qui rend difficile une évaluation empirique stable de l’hypothèse. Des linguistes comme Michael Tomasello, dans une perspective dite fonctionnaliste et « basée sur l’usage », soutiennent à l’inverse que l’enfant peut construire sa grammaire de façon ascendante, à partir de constructions concrètes entendues et de capacités cognitives générales (repérer des intentions, détecter des régularités), sans postuler de module grammatical spécifiquement inné.
Ce débat reste ouvert : les travaux fonctionnalistes ont montré que le stimulus linguistique réel est plus riche, et l’enfant plus capable d’en tirer parti, que ne le supposaient les premières formulations de Chomsky, sans pour autant emporter la conviction de tous les linguistes générativistes. L’influence historique du programme chomskyen sur la linguistique et les sciences cognitives, elle, n’est sérieusement contestée par personne, y compris par ses détracteurs.
B. F. Skinner1904–1990 · Harvard · analyse expérimentale du comportement
Dans Verbal Behavior (1957), Skinner étend au langage l’analyse fonctionnelle du comportement qu’il a bâtie en laboratoire ; la recension cinglante que Chomsky en fait deux ans plus tard est restée l’un des débats les plus cités de la discipline, un débat que l’histoire du champ a longtemps présenté comme tranché alors qu’il reste, sur plusieurs points, disputé.
Repère conceptuel
Une analyse fonctionnelle du comportement verbal
Repère historiqueDiplômé de littérature anglaise avant de se tourner vers la psychologie, Skinner obtient un doctorat à Harvard en 1931, où il développe l’analyse expérimentale du comportement à partir de l’étude du conditionnement opérant chez l’animal. Professeur à Harvard jusqu’à sa retraite en 1974, il publie plus de vingt ouvrages qui font de lui, pendant plusieurs décennies, le behavioriste le plus influent de la psychologie américaine.
Dans Verbal Behavior (1957), fruit de plus de vingt ans de réflexion, il propose d’étendre à la parole le même type d’analyse fonctionnelle qu’il applique au comportement animal en laboratoire : plutôt que de s’interroger sur ce que signifient les mots, il cherche à identifier les variables environnementales qui contrôlent leur émission. Il distingue ainsi le « mand » (une demande, contrôlée par un état de privation et renforcée par son obtention), le « tact » (une description, contrôlée par un stimulus et renforcée socialement) et plusieurs autres catégories fonctionnelles, présentées comme un programme de recherche à affiner plutôt que comme une théorie linguistique déjà validée.
Discuté
Ce que visait juste la critique de Chomsky
Débat historiqueEn 1959, dans une recension d’une cinquantaine de pages parue dans la revue Language, Chomsky reproche à Skinner d’avoir étendu des notions mises au point sur des pigeons ou des rats en laboratoire (stimulus, réponse, renforcement) à un objet dont la complexité productive leur échapperait : un enfant ou un adulte produit et comprend sans effort des phrases qu’il n’a jamais entendues, une créativité que le seul renforcement de réponses déjà émises ne peut expliquer. Chomsky souligne aussi que les notions de « stimulus » et de « contrôle » perdent, dans Verbal Behavior, une bonne part de leur rigueur opérationnelle dès qu’on les applique hors du laboratoire.
Cette objection porte sur un point resté central : aucune théorie purement associationniste du renforcement n’a depuis produit un mécanisme convaincant pour expliquer la génération de phrases nouvelles et grammaticalement structurées, ce qui a durablement affaibli la position behavioriste dans l’étude du langage et contribué au basculement de la psychologie vers le cognitivisme à partir des années 1960.
Discuté
Une critique elle-même contestée
Débat historiqueEn 1970, le psychologue Kenneth MacCorquodale publie une réplique détaillée qui accuse Chomsky d’avoir caricaturé la position skinnerienne : la recension traiterait les termes techniques de Verbal Behavior comme s’ils gardaient leur sens strictement expérimental du laboratoire, alors que Skinner les emploie explicitement de façon élargie et programmatique. MacCorquodale relève aussi que Chomsky ne mentionne pas Science and Human Behavior (1953), l’ouvrage auquel Skinner renvoyait pourtant pour les questions de méthode, ce qui aurait permis d’éviter plusieurs malentendus relevés dans la recension.
Des linguistes et historiens du champ ont depuis noté que l’influence de la recension de Chomsky doit beaucoup à sa force rhétorique et à sa diffusion au moment où la psychologie cherchait une alternative au behaviorisme, plus qu’à un dialogue direct entre les deux auteurs : Skinner n’y a jamais répondu publiquement de façon détaillée, et le débat reste, plus de soixante ans après, rouvert par des commentateurs qui jugent qu’aucun des deux camps n’a pleinement pris la mesure des arguments de l’autre.
Eric Lenneberg1921–1975 · Harvard, Cornell · fondements biologiques du langage
Lenneberg élabore l’un des premiers programmes de recherche systématique sur les bases biologiques du langage et popularise l’idée d’une période critique pour son acquisition, une hypothèse dont l’allure précise (un couperet net plutôt qu’un déclin progressif) reste discutée près de soixante ans plus tard.
Repère conceptuel
De l’exil à la fondation de la biolinguistique
Repère historiqueNé à Düsseldorf dans une famille juive, Lenneberg fuit l’Allemagne nazie encore enfant et grandit au Brésil avant de s’installer aux États-Unis en 1945. Formé à l’université de Chicago puis à Harvard, où il obtient en 1956 un doctorat conjoint en psychologie et en linguistique, il travaille ensuite sur le développement du langage chez des enfants porteurs de troubles neurologiques, avant de rejoindre Cornell comme professeur de psychologie et de neurobiologie. Il meurt en 1975, à 53 ans, en pleine activité scientifique.
Dans Biological Foundations of Language (1967), qui comprend une annexe de Chomsky sur la forme des grammaires, il rassemble des données d’anatomie, de neurophysiologie et de développement pour soutenir que le langage humain repose sur des structures biologiques spécifiques à l’espèce, et non sur une capacité générale d’apprentissage transférable à n’importe quel contenu.
Encore utile
L’hypothèse de la période critique
Hypothèse fondatriceS’appuyant notamment sur les profils de récupération observés après une lésion cérébrale infantile (une aphasie précoce se résorbe souvent presque totalement, contrairement à une aphasie acquise à l’âge adulte), Lenneberg propose que l’acquisition d’une langue maternelle sans effort et sans accent repose sur une fenêtre développementale allant approximativement de deux ans à la puberté, période associée à la latéralisation progressive des fonctions langagières dans l’hémisphère gauche.
Cette hypothèse a durablement structuré la recherche sur l’acquisition du langage, qu’il s’agisse de langue maternelle, de langue des signes acquise tardivement ou de langue seconde, en posant une question testable : existe-t-il un âge au-delà duquel l’acquisition complète d’une langue devient impossible plutôt que seulement plus difficile.
Discuté
Un couperet plus flou que prévu
Discontinuité non confirméeEn 2003, une étude portant sur les données du recensement américain de 1990 et près de 2,3 millions d’immigrants hispanophones et sinophones, menée par Kenji Hakuta, Ellen Bialystok et Edward Wiley, n’a pas retrouvé la discontinuité nette que prédit une période critique au sens strict : la maîtrise de l’anglais décline de façon linéaire avec l’âge d’arrivée, sans rupture de pente marquée à la puberté, ce qui suggère un déclin progressif des capacités d’apprentissage plutôt qu’un couperet biologique nettement daté.
Ces résultats ne réfutent pas l’intuition centrale de Lenneberg, un avantage réel et bien documenté de l’acquisition précoce, mais ils invitent à remplacer l’image d’une fenêtre qui se referme brutalement par celle d’une sensibilité qui décroît progressivement avec l’âge, un débat toujours actif entre spécialistes de l’acquisition des langues secondes.
Benjamin Lee Whorf1897–1941 · Hartford, Yale · relativité linguistique
Ingénieur devenu linguiste amateur puis référence obligée de la relativité linguistique, Whorf attire l’attention sur l’influence du langage sur la pensée ; sa version la plus radicale, celle d’un déterminisme linguistique strict, n’a pas résisté à l’examen, tandis qu’une version plus mesurée continue d’être testée par la recherche contemporaine.
Repère conceptuel
D’inspecteur en prévention des incendies à linguiste
Repère historiqueIngénieur chimiste de formation, Whorf gagne sa vie toute sa carrière comme inspecteur en prévention des incendies pour une compagnie d’assurances de Hartford, dans le Connecticut. C’est dans ce cadre professionnel qu’il observe l’exemple resté célèbre des fûts d’essence : des ouvriers, prudents près des fûts pleins, fumaient sans crainte près de fûts dits « vides », alors que les vapeurs résiduelles qu’ils contenaient les rendaient en réalité plus dangereux, une négligence qu’il attribue à la façon dont le mot « vide » suggère à tort l’absence de risque.
Passionné de linguistique en amateur, il suit à Yale, sans y être inscrit en doctorat, les cours du linguiste Edward Sapir, qui devient son principal interlocuteur théorique, et mène des travaux de terrain sur plusieurs langues amérindiennes, notamment le hopi, dont il tire l’essentiel de son hypothèse sur la relation entre langue et pensée.
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De l’hypothèse Sapir-Whorf à la relativité linguistique contemporaine
Version faible ravivée par la rechercheOn distingue aujourd’hui, dans ce qu’on appelle par commodité l’« hypothèse Sapir-Whorf », une version forte, un déterminisme selon lequel la langue maternelle imposerait des limites strictes à ce qu’un locuteur peut penser ou percevoir, et une version faible, selon laquelle la langue influence certains aspects de la cognition sans l’enfermer. La version forte, telle qu’on l’attribue souvent, parfois de façon caricaturale, à Whorf, est aujourd’hui largement abandonnée.
La version faible, en revanche, a connu un regain d’intérêt empirique depuis les années 2000 : la psychologue Lera Boroditsky a montré que les locuteurs du mandarin et de l’anglais, dont les langues organisent différemment les métaphores temporelles (verticales ou horizontales), traitent le temps de façon mesurablement différente dans des tâches de cognition non linguistiques, et que le genre grammatical d’un nom influence la manière dont ses locuteurs décrivent l’objet correspondant.
Discuté
Le cas hopi et la fragilité des données de terrain
Données de terrain fragilesL’affirmation la plus commentée de Whorf, selon laquelle la langue hopi n’aurait « aucun mot, forme grammaticale, construction ou expression » référant directement à ce que nous appelons le temps, a été frontalement contestée par le linguiste Ekkehart Malotki, dont l’étude de terrain approfondie (Hopi Time, 1983) documente au contraire de nombreux marqueurs temporels et une distinction grammaticale entre passé-présent et futur.
Cet épisode illustre une fragilité plus générale de la méthode whorfienne : ses conclusions reposent sur des observations qualitatives et des exemples choisis, sans le contrôle expérimental que la psychologie cognitive exige aujourd’hui pour établir un effet du langage sur la pensée. La relativité linguistique reste une hypothèse de recherche active et partiellement validée, pas la démonstration large que sa réception populaire lui prête souvent.
- Whorf, B. L. (1956). Language, Thought, and Reality: Selected Writings of Benjamin Lee Whorf (J. B. Carroll, Ed.). MIT Press.
- Malotki, E. (1983). Hopi Time: A Linguistic Analysis of the Temporal Concepts in the Hopi Language. Mouton.
- Boroditsky, L. (2001). Does language shape thought? Mandarin and English speakers’ conceptions of time. Cognitive Psychology, 43(1), 1-22.
Steven Pinker1954– · MIT, Harvard · nativisme, psychologie évolutionniste
Psycholinguiste et vulgarisateur, Pinker popularise et prolonge le programme nativiste de Chomsky en y ajoutant un pari évolutionniste que Chomsky lui-même ne partage pas, au prix d’une synthèse plus assurée que ne le sont, prises isolément, chacune de ses sources.
Repère conceptuel
Du laboratoire de psycholinguistique au succès grand public
Repère historiqueNé au Canada en 1954, Pinker fait carrière comme psycholinguiste cognitif, d’abord au MIT puis à Harvard, où il dirige des travaux expérimentaux sur l’acquisition du langage et la morphologie verbale. En 1994, The Language Instinct traduit pour un large public une génération de recherches chomskyennes sur l’innéité du langage, présentées comme une faculté mentale spécialisée au même titre que la vision ou l’audition, plutôt que comme un simple sous-produit de l’intelligence générale.
Le livre connaît un succès considérable et installe durablement, hors des cercles universitaires, l’idée d’une grammaire universelle innée, au point de devenir pour beaucoup de lecteurs la référence la plus accessible sur la question, davantage encore que les textes originaux de Chomsky.
Encore utile
Le débat sur le passé des verbes : un cas d’école
Débat empirique bien documentéAvec le linguiste Alan Prince, Pinker défend dans les années 1980 et 1990 un modèle à double filière pour la formation du passé des verbes anglais : les formes régulières (walk/walked) seraient produites par une règle combinatoire, tandis que les formes irrégulières (go/went) seraient simplement mémorisées comme des mots. Ce modèle s’oppose frontalement aux réseaux de neurones connexionnistes proposés par David Rumelhart et James McClelland, qui prétendent apprendre les deux types de formes avec un seul mécanisme associatif, sans règle explicite.
Ce débat, détaillé dans Words and Rules (1999), reste l’un des cas les mieux documentés de confrontation empirique entre une théorie symbolique (règles plus exceptions) et une théorie connexionniste du traitement du langage, un modèle de discussion scientifique cumulative assez rare dans ce dossier.
Discuté
Une synthèse contestée jusque dans son propre camp
Synthèse contestéeLa thèse de Pinker selon laquelle le langage serait une adaptation façonnée par la sélection naturelle, défendue avec Paul Bloom dès 1990, est explicitement rejetée par Chomsky lui-même, plus enclin à voir le langage comme un sous-produit d’autres capacités cognitives que comme un organe sculpté pas à pas pour la communication : la synthèse pinkerienne unifie donc deux positions que ses propres sources théoriques ne partagent pas entièrement.
Le linguiste Vyvyan Evans, dans The Language Myth (2014), reproche plus largement au « langage instinct » de simplifier la diversité grammaticale réelle des langues du monde et de minimiser les approches fonctionnalistes et basées sur l’usage. Comme pour Chomsky, la solidité du noyau nativiste que Pinker popularise dépend largement de débats internes à la linguistique qui restent, eux, non tranchés.
Jean Berko Gleason1931– · Boston University · psycholinguistique du développement
En inventant des mots qui n’existent pas, Berko Gleason apporte dès 1958 une indication expérimentale précoce que les jeunes enfants appliquent des régularités morphologiques productives plutôt que de seulement répéter des formes déjà entendues ; des travaux ultérieurs en ont nuancé la portée.
Repère conceptuel
Une interprète devenue psycholinguiste
Repère historiqueNée en 1931 à Cleveland, Berko Gleason raconte que son intérêt pour le langage remonte à l’enfance, lorsqu’elle servait d’interprète à son frère aîné atteint de paralysie cérébrale. Elle obtient un doctorat en linguistique et psychologie sociale à Radcliffe College en 1958, sous la direction du psychologue Roger Brown, avant de faire l’essentiel de sa carrière à l’université de Boston, où elle est aujourd’hui considérée comme l’une des fondatrices de la psycholinguistique expérimentale du développement.
Sa thèse, publiée la même année sous le titre « The Child’s Learning of English Morphology » dans la revue Word, sous son nom de jeune fille Jean Berko, introduit une méthode devenue un classique de la discipline : le test du « wug ».
Encore utile
Le test du wug
Preuve expérimentale précoceBerko Gleason présente à des enfants de quatre à sept ans des images d’animaux et d’actions imaginaires accompagnées de mots inventés (un « wug », un « gutch », l’action de « bodder ») puis leur demande de compléter une phrase impliquant plusieurs exemplaires ou un temps passé. Comme ces mots n’ont jamais été entendus auparavant, un enfant ne peut y répondre correctement (« deux wugs », « il a bodded ») qu’en appliquant une règle morphologique productive, et non en se souvenant d’une forme déjà mémorisée.
Les enfants testés produisent bien, dans une large mesure, les formes attendues, ce qui a été reçu comme une preuve empirique précoce et directe que l’acquisition du langage repose sur l’extraction de règles générales plutôt que sur la seule imitation, un résultat compatible avec les arguments nativistes de la même période et largement repris depuis dans l’étude de l’acquisition du langage à travers de nombreuses langues.
Discuté
Une productivité réelle mais plus partielle que la légende
Productivité à nuancerLe test original de Berko Gleason montre en réalité des taux de réussite très variables selon les items : seuls 28 % des enfants de quatre-cinq ans, et 38 % des plus âgés, produisent le pluriel attendu de « gutch », et environ 31 % seulement étendent la règle du passé à un verbe comme « mott », des chiffres bien plus modestes que ce que la présentation habituelle du test laisse penser.
Des réplications ultérieures dans d’autres langues ajoutent une nuance supplémentaire : une étude de 2013 sur des locuteurs natifs du japonais montre que ni les locuteurs adultes japonais ni, dans certaines conditions, les enfants anglophones ne réussissent aussi uniformément le test qu’on le suppose souvent, ce qui suggère que la productivité morphologique documentée par Berko Gleason est réelle mais graduelle, sensible à la fréquence et à la structure phonologique des items, plutôt qu’une application de règle absolue et automatique.