← Le grand dossier psychologie cognitive

8 portraits critiques

Les auteurs,
de la révolution cognitive
aux biais de décision.

La psychologie cognitive s’est construite contre le behaviorisme radical, puis a été elle-même questionnée de l’intérieur. Ce répertoire couvre les figures qui ont rouvert la boîte noire de l’esprit, formalisé la mémoire et l’attention, et celles qui ont montré les limites systématiques du raisonnement humain.

George Miller1920–2012 · Harvard puis Princeton · révolution cognitive

Avec un article resté célèbre sur les limites de la mémoire immédiate, Miller fournit à la psychologie naissante un acte de naissance symbolique contre le behaviorisme, même si le nombre qu’il a rendu célèbre s’est révélé depuis moins universel qu’on ne l’a longtemps cru.

Repère conceptuel

Un article fondateur contre le behaviorisme dominant

Repère historique

Docteur en psychologie de Harvard en 1946, Miller présente en avril 1955 devant l’Eastern Psychological Association, puis publie en 1956, « The Magical Number Seven, Plus or Minus Two », où il applique la théorie de l’information de Claude Shannon à la mémoire immédiate. Sa conclusion, que la mémoire à court terme retient environ sept unités d’information, quelle que soit leur nature, est reçue comme la démonstration qu’un esprit peut se décrire comme un système de traitement de l’information plutôt que comme un simple répertoire de réponses conditionnées.

L’article introduit aussi le « chunking » (regroupement), l’idée que l’on peut augmenter sa capacité de mémorisation en réorganisant l’information en unités plus grandes mais moins nombreuses. En 1960, avec Jerome Bruner, Miller fonde à Harvard le Center for Cognitive Studies, le premier institut consacré à ce qui deviendra les sciences cognitives ; il rejoint ensuite Princeton en 1979, où il dirigera plus tard le projet WordNet.

Encore utile

Le chunking, un mécanisme resté central

Concept durable

Contrairement au chiffre précis de l’article, le principe du regroupement en unités signifiantes a résisté à l’épreuve du temps : il explique aujourd’hui encore pourquoi un joueur d’échecs expert retient une position de jeu bien mieux qu’un novice, ou pourquoi un numéro de téléphone se retient plus facilement découpé en blocs. Le chunking reste un outil explicatif de référence en psychologie de l’expertise et en pédagogie de la charge cognitive.

Plus largement, la démarche de Miller, emprunter à l’informatique et à la théorie de l’information un vocabulaire pour décrire la cognition, a ouvert la voie aux modèles de traitement de l’information qui structurent une bonne partie de la psychologie cognitive ultérieure, y compris des travaux qui abandonneront ensuite son chiffre précis.

Discuté

Sept, plus ou moins deux : un nombre revu à la baisse

Révision empirique

En 2001, le psychologue Nelson Cowan publie une synthèse de plusieurs décennies de données sur la capacité attentionnelle et conclut que la limite réelle, une fois neutralisés les effets de répétition subvocale et de regroupement, se situe plutôt autour de quatre unités que de sept. Miller lui-même avait présenté son chiffre davantage comme un procédé rhétorique frappant que comme une constante psychologique rigoureusement établie, une nuance souvent perdue dans la vulgarisation ultérieure du « nombre magique ».

Cette révision ne retire rien à l’importance historique de l’article de 1956 comme point de bascule vers une psychologie cognitive, mais elle illustre un cas net où l’examen empirique cumulatif a corrigé, sans le renier, le chiffre le plus cité de tout le champ.

  1. Miller, G. A. (1956). The magical number seven, plus or minus two: Some limits on our capacity for processing information. Psychological Review, 63(2), 81–97.
  2. Cowan, N. (2001). The magical number 4 in short-term memory: A reconsideration of mental storage capacity. Behavioral and Brain Sciences, 24(1), 87–114.
Ulric Neisser1928–2012 · Cornell puis Emory · fondateur et autocritique

Après avoir donné son nom au champ dans Cognitive Psychology (1967), Neisser se retourne moins de dix ans plus tard contre sa propre discipline pour lui reprocher son enfermement en laboratoire, un cas rare d’autocritique fondatrice venue de l’intérieur.

Repère conceptuel

Cognitive Psychology (1967) : nommer un champ

Repère historique

Né en Allemagne en 1928, émigré aux États-Unis en 1933, Neisser étudie à Harvard puis Swarthmore avant d’enseigner à Brandeis, Cornell puis Emory. Son manuel Cognitive Psychology (1967) rassemble pour la première fois sous un même vocabulaire, perception, attention, mémoire, langage, une génération de travaux jusque-là dispersés, et donne son nom au champ qui deviendra la psychologie cognitive.

Le livre installe durablement l’image de l’esprit comme système de traitement de l’information qui construit activement ses perceptions plutôt que de les enregistrer passivement, une thèse développée notamment autour de ses propres travaux sur la lecture et l’attention sélective.

Encore utile

Cognition and Reality (1976) : l’autocritique qui a changé le champ

Autocritique fondatrice

Moins de dix ans après avoir nommé la discipline, Neisser publie Cognition and Reality (1976), où il reproche à la psychologie cognitive naissante de construire des modèles élégants de laboratoire qui ne ressemblent en rien à la manière dont les gens pensent réellement hors du laboratoire. Il plaide pour une validité écologique, des expériences menées dans des situations aussi proches que possible de la vie courante, plutôt que pour des tâches artificielles optimisées pour la clarté expérimentale.

Cette critique, venue du fondateur même du champ plutôt que d’un adversaire extérieur, a durablement pesé sur la discipline et a nourri des pans entiers de la recherche ultérieure sur la mémoire autobiographique, la cognition quotidienne et, plus tard, la cognition située et incarnée.

Discuté

Le témoignage de John Dean : une étude de cas aux limites méthodologiques

Portée d’un cas unique

En 1981, Neisser compare le témoignage donné par John Dean, conseiller de la Maison-Blanche, devant la commission sénatoriale sur le Watergate, aux enregistrements réels des conversations qu’il rapportait. Le résultat est nuancé : Dean se trompe systématiquement sur le détail des échanges, exagérant souvent son propre rôle, mais reste globalement exact sur l’existence et la nature de la dissimulation en cours, illustrant une mémoire reconstructive fidèle sur le fond et infidèle sur la forme.

L’étude, comme la plupart des travaux ultérieurs de Neisser sur la mémoire flash (avec Nicole Harsch, sur l’explosion de la navette Challenger en 1992), repose sur un cas unique ou un petit échantillon suivi dans des conditions non contrôlées expérimentalement : une richesse écologique assumée, mais qui limite ce que l’on peut généraliser à partir d’un individu ou d’un événement particulier.

  1. Neisser, U. (1967). Cognitive Psychology. Appleton-Century-Crofts.
  2. Neisser, U. (1976). Cognition and Reality: Principles and Implications of Cognitive Psychology. W. H. Freeman.
  3. Neisser, U. (1981). John Dean’s memory: A case study. Cognition, 9(1), 1–22.
Daniel Kahneman1934–2024 · Hebrew University puis Princeton · heuristiques et biais

Avec Amos Tversky, Kahneman transforme la manière de penser le jugement et la décision, une contribution saluée par un prix Nobel d’économie en 2002 ; mais une partie du succès populaire de son livre Thinking, Fast and Slow (2011) repose sur des recherches de tiers qui n’ont pas résisté à la crise de la réplication.

Repère conceptuel

De Tel-Aviv à Princeton, une carrière construite en tandem

Repère historique

Né à Tel-Aviv en 1934 dans une famille juive lituanienne installée en France, Kahneman passe une partie de son enfance sous l’Occupation avant l’émigration de sa famille en Palestine mandataire. Diplômé de psychologie à l’université hébraïque de Jérusalem en 1954 puis docteur de Berkeley en 1961, il rencontre Amos Tversky à Jérusalem à la fin des années 1960 ; leur collaboration, qu’ils décrivent eux-mêmes comme une forme d’amitié intellectuelle intense, dure près de trente ans.

Leur article « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases » (Science, 1974) puis la théorie des perspectives (« Prospect Theory », Econometrica, 1979) fondent un programme de recherche sur les écarts systématiques entre le jugement humain et les modèles normatifs de la décision rationnelle. Kahneman reçoit seul le prix Nobel d’économie en 2002, le règlement du prix ne pouvant l’attribuer à titre posthume à Tversky, mort en 1996 ; Kahneman a répété avoir toujours considéré cette distinction comme un prix conjoint.

Encore utile

Un programme de recherche largement confirmé

Cadre empiriquement robuste

Les heuristiques de représentativité, de disponibilité et d’ancrage, ainsi que l’aversion à la perte au cœur de la théorie des perspectives, comptent parmi les effets les plus largement répliqués de la psychologie du jugement, avec des applications concrètes en finance comportementale, en santé publique et en politiques publiques (« nudges »). Ce noyau expérimental, généralement issu de tâches de jugement numérique et de choix contrôlées en laboratoire, distingue le travail original de Kahneman et Tversky de la littérature plus large qu’il a contribué à populariser.

La théorie des perspectives en particulier reste un des modèles descriptifs de la décision sous risque les mieux corroborés, utilisée aussi bien en économie comportementale qu’en psychologie clinique de la prise de décision.

Discuté

Thinking, Fast and Slow et la crise de la réplication

Révision publique

Le chapitre de Thinking, Fast and Slow (2011) consacré à l’amorçage social, où Kahneman écrit que « le doute n’est pas une option » face à des résultats qu’il présente comme solidement établis, s’appuie en grande partie sur des études de tiers menées par d’autres équipes que la sienne. Une analyse statistique de ce chapitre a montré que la plupart des études citées avaient une puissance statistique très faible, un signal que les effets rapportés étaient probablement surestimés.

Kahneman a publiquement reconnu en 2017 avoir « placé trop de confiance dans des études sous-dimensionnées » et avoir révisé à la baisse sa conviction sur l’ampleur de ces effets d’amorçage. Cette révision porte spécifiquement sur la littérature qu’il relayait, non sur les travaux qu’il a menés lui-même avec Tversky sur les heuristiques et la théorie des perspectives, mais elle illustre combien la notoriété d’un auteur peut prolonger la vie d’effets fragiles avant qu’un examen systématique ne les corrige.

  1. Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–291.
  2. Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
  3. Yong, E. (2012). Nobel laureate challenges psychologists to clean up their act. Nature News.
Amos Tversky1937–1996 · Hebrew University puis Stanford · théorie de la décision

Compagnon de recherche de Kahneman pendant près de trente ans, Tversky meurt six ans avant que leur travail commun ne reçoive le prix Nobel, laissant derrière lui un programme sur les heuristiques dont la portée normative reste activement débattue.

Repère conceptuel

Du parachutisme militaire à la théorie de la décision

Repère historique

Né à Haïfa en 1937, Tversky sert comme officier dans une unité parachutiste de l’armée israélienne et participe à trois guerres avant de se consacrer entièrement à la recherche. Docteur de l’université du Michigan, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem puis à Stanford à partir de 1978, il rencontre Daniel Kahneman à la fin des années 1960 ; leur méthode de travail, écrire et réécrire ensemble chaque phrase plutôt que de se répartir les sections, donnera à leurs articles communs un style reconnaissable entre tous.

Diagnostiqué d’un mélanome métastatique au début de l’année 1996, Tversky continue de travailler jusqu’à quelques semaines avant sa mort, laissant une douzaine d’articles sous presse ; il meurt en juin 1996 à Stanford, à 59 ans.

Encore utile

Des contributions propres au-delà du duo

Apport individuel

Au-delà des travaux signés avec Kahneman, Tversky développe seul des modèles influents du choix et de la similarité : la théorie de l’élimination par aspects (1972) décrit comment on choisit entre plusieurs options en éliminant successivement celles qui ne satisfont pas un critère jugé prioritaire, un modèle qui a marqué la recherche en marketing et en science de la décision. Son modèle de la similarité fondé sur des traits communs et distinctifs, plutôt que sur une distance géométrique, a également renouvelé la psychométrie de la catégorisation.

Avec Kahneman, il documente aussi dès 1971 la « croyance en la loi des petits nombres », soit la tendance des chercheurs eux-mêmes, statisticiens compris, à surestimer la représentativité de petits échantillons, un article qui anticipe de plusieurs décennies certains diagnostics de la crise de la réplication en psychologie.

Discuté

Heuristiques ou rationalité écologique : un débat non tranché

Controverse théorique

Le psychologue Gerd Gigerenzer a développé, à partir des années 1990, une critique de fond du programme heuristiques-et-biais : selon lui, des notions comme la représentativité restent trop vagues pour avoir une réelle valeur explicative, et qualifier systématiquement d’« erreurs » des écarts aux normes de la théorie des probabilités méconnaît le caractère souvent mal défini des jugements de probabilité pour un cas unique. Gigerenzer propose à la place des heuristiques « rapides et frugales », dont il montre qu’elles peuvent être plus précises que des calculs complexes dans certains environnements réels.

Ce débat, qui oppose une lecture des heuristiques comme sources d’erreurs systématiques à une lecture comme adaptations efficaces à un environnement donné, reste ouvert : les deux camps s’accordent sur l’existence des heuristiques décrites par Tversky et Kahneman, mais divergent sur la question de savoir si elles doivent être présentées avant tout comme des défauts de rationalité ou comme des solutions ajustées à des contraintes cognitives réelles.

  1. Tversky, A. (1972). Elimination by aspects: A theory of choice. Psychological Review, 79(4), 281–299.
  2. Tversky, A., & Kahneman, D. (1971). Belief in the law of small numbers. Psychological Bulletin, 76(2), 105–110.
  3. Gigerenzer, G. (1996). On narrow norms and vague heuristics: A reply to Kahneman and Tversky. Psychological Review, 103(3), 592–596.
Elizabeth Loftus1944– · Stanford puis UC Irvine · mémoire reconstructive

Pionnière de l’étude expérimentale des faux souvenirs, Loftus a démontré qu’une mémoire peut être partiellement réécrite après coup, une découverte solide sur le fond qui l’a placée, au cœur des « guerres de la mémoire » des années 1990, en collision frontale avec des enjeux cliniques et judiciaires bien réels.

Repère conceptuel

De la psychologie mathématique au témoignage oculaire

Repère historique

Née en 1944 à Bel Air, en Californie, Loftus obtient une licence de mathématiques et de psychologie à UCLA en 1966 puis un doctorat de psychologie à Stanford en 1970, avant de se spécialiser dans l’étude expérimentale de la mémoire des témoins oculaires. Sa méthode, exposer des participants à un événement filmé ou mis en scène puis manipuler l’information qui leur est présentée ensuite, en fait l’une des rares chercheuses à faire le pont entre laboratoire universitaire et salle d’audience.

Elle deviendra une consultante régulière dans des procès très médiatisés aux États-Unis, où son expertise sur la fiabilité limitée du témoignage oculaire a contribué à faire évoluer certaines pratiques judiciaires, notamment sur les protocoles d’identification en série.

Encore utile

L’effet de désinformation, un résultat largement répliqué

Effet robuste

Dans l’étude désormais classique de Loftus et Palmer (1974), des participants ayant vu la même vidéo d’un accident de la route estiment une vitesse plus élevée quand la question leur demande à quelle vitesse les voitures se sont « écrasées » plutôt que « touchées » ; certains, interrogés une semaine plus tard, affirment même avoir vu du verre brisé qui n’apparaissait pas dans la vidéo. Ce résultat fonde l’« effet de désinformation », l’un des phénomènes les plus solidement répliqués de toute la psychologie de la mémoire.

L’effet a des conséquences concrètes bien documentées : la manière de formuler une question à un témoin, ou l’exposition à des informations postérieures aux faits (autres témoignages, articles de presse), peut altérer durablement le souvenir rapporté, sans que la personne ait conscience de cette contamination.

Discuté

« Perdu dans le centre commercial » et les guerres de la mémoire

Controverse clinique et méthodologique

Avec Jacqueline Pickrell, Loftus publie en 1995 l’étude dite du « centre commercial » : sur vingt-quatre participants à qui l’on présente trois souvenirs d’enfance réels et un récit fabriqué d’enfant perdu dans un centre commercial, environ un quart en viennent à « se souvenir », parfois avec des détails vivides, d’un événement qui n’a jamais eu lieu. Publiée en plein débat sur les souvenirs de maltraitance prétendument refoulés puis récupérés en thérapie, l’étude vaut à Loftus des poursuites, des menaces de mort et une hostilité durable de la part de cliniciens défendant la réalité de la mémoire traumatique refoulée.

Des réanalyses méthodologiques plus récentes, notamment celle de Andrews et Brewin (2024), ont depuis relevé des faiblesses dans le protocole d’origine, petit échantillon, classification des souvenirs faite par les chercheurs plutôt que rapportée par les participants, absence de contrôle sur la plausibilité du scénario, qui suggèrent que le taux d’implantation de faux souvenirs a probablement été surestimé dans l’étude initiale. Le phénomène de mémoire implantée reste néanmoins bien établi ; c’est surtout son ampleur exacte, telle que mesurée par ce protocole précis, qui continue d’être affinée.

  1. Loftus, E. F., & Palmer, J. C. (1974). Reconstruction of automobile destruction: An example of the interaction between language and memory. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 13(5), 585–589.
  2. Loftus, E. F., & Pickrell, J. E. (1995). The formation of false memories. Psychiatric Annals, 25(12), 720–725.
  3. Andrews, B., & Brewin, C. R. (2024). Lost in the mall? Interrogating judgements of false memory. Applied Cognitive Psychology.
Alan Baddeley1934– · Cambridge puis York · mémoire de travail

En proposant avec Graham Hitch un modèle multicomposant de la mémoire de travail, Baddeley construit l’une des architectures les plus durables de toute la psychologie cognitive, une théorie qu’il continue lui-même de réviser plutôt que de figer en dogme.

Repère conceptuel

Un modèle pensé contre la mémoire à court terme unitaire

Repère historique

Né en 1934 à Leeds, Baddeley étudie la psychologie à University College London puis obtient un master à Princeton avant de préparer un doctorat à l’Applied Psychology Unit de Cambridge, unité qu’il dirigera plus tard pendant vingt et un ans (1974–1995). Avec Graham Hitch, il publie en 1974 un modèle qui remplace la notion d’une mémoire à court terme unique, héritée du modèle multi-magasins d’Atkinson et Shiffrin (1968), par un système à plusieurs composants spécialisés.

Le modèle distingue une boucle phonologique pour l’information verbale et acoustique, un calepin visuo-spatial pour l’information visuelle, et un administrateur central chargé de coordonner ces deux systèmes et d’allouer l’attention, une architecture testée depuis un demi-siècle par des protocoles de double tâche.

Encore utile

Une architecture toujours dominante et largement testée

Cadre empiriquement robuste

Le modèle de Baddeley et Hitch reste le cadre de référence de la recherche sur la mémoire de travail, avec des applications cliniques directes : les mesures de capacité de mémoire de travail prédisent des variables aussi diverses que la compréhension de lecture, le raisonnement fluide ou certaines difficultés d’apprentissage, et sont utilisées en évaluation neuropsychologique de patients cérébrolésés.

La dissociation entre boucle phonologique et calepin visuo-spatial a en outre été confirmée par des études de double tâche et par des cas de patients présentant des déficits sélectifs de l’un ou l’autre système, une convergence entre données comportementales et neuropsychologiques rare pour un modèle cognitif de cette ancienneté.

Discuté

L’administrateur central, un tampon épisodique et une révision continue

Modèle en construction

Dès 1996, Baddeley reconnaît lui-même que l’administrateur central, le composant le plus important du modèle, reste « mal spécifié » et risque de fonctionner comme un homoncule, une instance explicative fourre-tout invoquée chaque fois qu’un résultat ne s’explique pas autrement. Il en propose une décomposition en fonctions plus précises (inhibition, mise à jour, flexibilité attentionnelle) sans que le débat sur sa nature exacte soit aujourd’hui clos.

En 2000, constatant que le modèle à trois composants n’expliquait pas comment des informations verbales et visuelles se combinent en une représentation intégrée (le souvenir cohérent d’un film ou d’un récit), Baddeley ajoute un quatrième composant, le tampon épisodique, faisant le lien avec la mémoire à long terme. Ce cas, où l’auteur du modèle le révise lui-même publiquement plutôt que d’attendre une réfutation externe, distingue la trajectoire de ce cadre de celle de théories plus figées.

  1. Baddeley, A. D., & Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), The Psychology of Learning and Motivation (Vol. 8, pp. 47–89). Academic Press.
  2. Baddeley, A. D. (2000). The episodic buffer: A new component of working memory? Trends in Cognitive Sciences, 4(11), 417–423.
  3. Baddeley, A. D. (1996). Exploring the central executive. The Quarterly Journal of Experimental Psychology, 49(1), 5–28.
Endel Tulving1927–2023 · Toronto · mémoire épisodique et sémantique

Réfugié estonien devenu figure centrale de la recherche canadienne sur la mémoire, Tulving fonde une distinction, entre mémoire épisodique et mémoire sémantique, si influente qu’elle continue de structurer le champ bien après qu’il en a lui-même nuancé les contours d’origine.

Repère conceptuel

De l’Estonie occupée à l’université de Toronto

Repère historique

Né en 1927 à Petseri, en Estonie, Tulving traverse adolescent l’occupation allemande puis termine sa scolarité secondaire dans un camp de personnes déplacées avant d’émigrer au Canada en 1949. Diplômé de l’université de Toronto puis docteur de Harvard en 1957, il y retourne comme enseignant et y dirigera le département de psychologie de 1974 à 1980, avant de rejoindre en 1992 le Rotman Research Institute de Baycrest, où il poursuivra ses recherches jusqu’à sa retraite en 2010.

Sa trajectoire biographique, marquée par le déracinement et l’exil, a nourri son intérêt précoce pour la nature de la mémoire autobiographique et pour ce qui distingue se souvenir d’un événement vécu de simplement savoir un fait.

Encore utile

Mémoire épisodique et mémoire sémantique : une distinction fondatrice

Cadre structurant

Dans un chapitre de 1972, Tulving propose de distinguer un système de mémoire épisodique, qui enregistre des événements datés et situés dans le temps et l’espace, d’un système de mémoire sémantique, le savoir général sur le monde et le langage, indépendant du contexte de son acquisition. Cette distinction, affinée en 1985 autour du concept de « conscience autonoétique » (la conscience de se projeter soi-même dans son propre passé), est devenue un cadre de référence pour interpréter des dissociations observées chez des patients amnésiques capables de retenir des faits nouveaux sans se souvenir des circonstances de leur apprentissage.

Cette taxonomie a profondément structuré la neuropsychologie de la mémoire, orientant des décennies de recherche en imagerie cérébrale sur les circuits distincts associés à ces deux formes de souvenir.

Discuté

Une frontière plus floue qu’annoncée, y compris pour son auteur

Distinction nuancée

La définition de la mémoire épisodique par la conscience autonoétique, une expérience subjective de voyage mental dans le temps, rend la catégorie difficile à établir chez des sujets qui ne peuvent verbaliser leur expérience, notamment les animaux non humains : des recherches sur des geais buissonniers, capables de retrouver la nourriture qu’ils ont cachée en tenant compte à la fois du lieu et du moment de la cache, ont relancé un débat qui oppose toujours les tenants d’un critère strictement humain et subjectif à ceux qui préfèrent un critère comportemental plus large.

Tulving lui-même a révisé sa position initiale : dans un chapitre ultérieur de son livre Elements of Episodic Memory (1983), intitulé de façon révélatrice « Inchoate distinction », il reconnaît que sa caractérisation de 1972 avait sous-estimé les points communs entre mémoire épisodique et mémoire sémantique, insistant désormais sur leur interdépendance plutôt que sur leur seule séparation.

  1. Tulving, E. (1972). Episodic and semantic memory. In E. Tulving & W. Donaldson (Eds.), Organization of Memory (pp. 381–403). Academic Press.
  2. Tulving, E. (1985). Memory and consciousness. Canadian Psychology, 26(1), 1–12.
  3. Suddendorf, T., & Corballis, M. C. (1997). Mental time travel and the evolution of the human mind. Genetic, Social, and General Psychology Monographs, 123(2), 133–167.
Herbert Simon & Allen Newell1916–2001 / 1927–1992 · Carnegie Mellon · traitement de l’information, IA symbolique

Économiste devenu psychologue et informaticien pionnier, Simon et Newell posent les bases d’une psychologie de la résolution de problèmes calquée sur le traitement symbolique de l’information, un programme qui a fondé l’intelligence artificielle classique avant de se heurter à des limites que ses propres critiques avaient anticipées.

Repère conceptuel

De la théorie de la décision aux premiers programmes d’intelligence artificielle

Repère historique

Herbert Simon, économiste et politiste de formation à l’université Carnegie Mellon, reçoit en 1978 le prix Nobel d’économie pour sa théorie de la « rationalité limitée » : contre l’idée d’un agent économique capable de calculer une décision optimale, Simon montre que les capacités cognitives, le temps et l’information disponibles sont toujours limités, ce qui conduit les individus à rechercher une solution simplement satisfaisante (le « satisficing »), plutôt que la meilleure solution possible.

Avec Allen Newell, informaticien formé à la RAND Corporation, et Cliff Shaw, Simon développe dès 1956 le Logic Theorist, considéré comme l’un des tout premiers programmes d’intelligence artificielle, capable de démontrer des théorèmes de logique formelle, puis en 1957 le General Problem Solver, qui généralise une méthode de résolution de problèmes par sous-buts et analyse fins-moyens. Simon et Newell reçoivent conjointement le prix Turing en 1975 pour leurs contributions à l’intelligence artificielle et à la psychologie de la cognition humaine.

Encore utile

Une théorie du traitement de l’information devenue psychologie

Cadre fondateur

Dans Human Problem Solving (1972), Newell et Simon formalisent l’hypothèse du « système de symboles physiques » : tout système, biologique ou électronique, capable de manipuler des symboles selon des règles disposerait des moyens nécessaires et suffisants pour une action intelligente générale. Leur méthode, l’analyse de protocoles verbaux recueillis pendant que des sujets résolvent un problème à voix haute, reste utilisée pour étudier les stratégies de résolution de problèmes.

Ce cadre a directement inspiré des architectures cognitives encore actives aujourd’hui, comme Soar, développée par Newell, ou la famille des modèles de production héritée de leurs travaux, qui continuent de simuler des tâches cognitives complexes par des règles symboliques.

Discuté

Une hypothèse contestée par l’incarnation et la situation

Limite théorique

Dès 1972, le philosophe Hubert Dreyfus publie What Computers Can’t Do, où il soutient que l’hypothèse du système de symboles physiques repose sur une conception erronée de l’intelligence humaine, largement faite de savoir-faire tacite, intuitif et situé dans un corps et un environnement, plutôt que de manipulation explicite de symboles. Cette critique, jugée provocatrice à l’époque, a anticipé de plusieurs décennies le tournant vers une cognition incarnée que les modèles purement symboliques ont ensuite eu du mal à intégrer.

Les limites pratiques de l’intelligence artificielle symbolique, notamment sa difficulté à traiter le savoir de sens commun et à s’adapter à des environnements non formalisés à l’avance, ont contribué aux « hivers de l’intelligence artificielle » des décennies suivantes, avant que des approches connexionnistes puis d’apprentissage profond ne prennent le relais sur nombre de tâches. La théorie de la rationalité limitée de Simon, en revanche, indépendante de ce pari symbolique précis, a survécu à ces reflux et reste un pilier reconnu de l’économie comportementale contemporaine.

  1. Newell, A., & Simon, H. A. (1972). Human Problem Solving. Prentice-Hall.
  2. Newell, A., & Simon, H. A. (1976). Computer science as empirical inquiry: Symbols and search. Communications of the ACM, 19(3), 113–126.
  3. Dreyfus, H. L. (1972). What Computers Can’t Do: A Critique of Artificial Reason. Harper & Row.