5 portraits critiques
Les auteurs,
du discours du président
au bien-être mesuré.
La psychologie positive est l’un des rares courants dont la fondation se date presque au jour près, portée par une poignée de chercheurs. Ce répertoire évalue leurs modèles à la lumière de ce que les études ultérieures ont confirmé et de ce que la récupération commerciale du champ a déformé.
Martin Seligmanné en 1942 · Pennsylvanie · fondateur du champ
Ancien spécialiste de l’impuissance apprise devenu, par un texte de mobilisation professionnelle, le fondateur revendiqué de la psychologie positive, Seligman a depuis révisé lui-même sa théorie fondatrice à la lumière de la neuroscience, tout en restant associé à une controverse documentée sur l’usage fait de ses travaux hors du laboratoire.
Repère conceptuel
De l’impuissance apprise au discours fondateur de 1998
Repère historiqueDocteur en psychologie de l’université de Pennsylvanie en 1967, Seligman publie la même année avec Steven Maier, dans le Journal of Experimental Psychology, l’étude « Failure to Escape Traumatic Shock » : des chiens exposés à des chocs électriques inévitables échouent ensuite à apprendre à fuir un choc devenu évitable dans un nouveau dispositif, contrairement à des chiens ayant d’abord pu contrôler le choc initial. Seligman en tire le concept d’impuissance apprise, rapidement mobilisé comme modèle explicatif de la dépression humaine.
Élu en 1996 à la présidence de l’American Psychological Association, Seligman prend ses fonctions en janvier 1998 et publie dans la lettre mensuelle de l’association un texte programmatique, « Building Human Strength: Psychology’s Forgotten Mission », qui appelle la discipline à retrouver deux missions selon lui délaissées au profit du seul traitement de la maladie mentale : aider chacun à mener une vie plus satisfaisante et repérer les talents exceptionnels. Ce texte, qui n’est ni un article à comité de lecture ni la présentation de données nouvelles, devient rétrospectivement l’acte de fondation de la psychologie positive telle qu’elle s’organise ensuite en institut, revue et colloques.
Encore utile
Une théorie qu’il a lui-même fini par renverser
Révision scientifiqueEn 2016, cinquante ans après l’étude fondatrice, Seligman publie de nouveau avec Steven Maier, dans Psychological Review, « Learned Helplessness at Fifty: Insights from Neuroscience ». S’appuyant sur des données de neurosciences accumulées entre-temps, les deux auteurs inversent la lecture initiale : la passivité face à un choc incontrôlable ne serait pas apprise mais constituerait la réponse par défaut de l’organisme, médiée par la libération de sérotonine dans le noyau du raphé dorsal ; ce qui s’apprendrait, à l’inverse, serait la détection du contrôle lui-même, portée par le cortex préfrontal ventromédian, qui vient alors inhiber cette réponse par défaut.
Ce renversement mérite d’être signalé pour ce qu’il est : un chercheur qui accepte, un demi-siècle après avoir proposé un modèle devenu une référence citée dans des milliers d’articles et de manuels, de le corriger publiquement à la lumière de données qu’il ne possédait pas en 1967. Peu de théories fondatrices de la psychologie ont connu une révision aussi tardive et aussi frontale par leur propre auteur.
Discuté
L’impuissance apprise citée dans les mémos sur l’interrogatoire
Controverse documentéeEn 2002, Seligman donne une conférence de trois heures sur l’impuissance apprise à l’école SERE de la marine américaine à San Diego, un programme destiné à préparer des militaires à résister à un interrogatoire hostile. Les psychologues James Mitchell et Bruce Jessen, qui conçoivent ensuite pour la CIA les « techniques d’interrogatoire renforcées » appliquées à des détenus après 2002, ont cité la théorie de l’impuissance apprise comme fondement pour expliquer comment briser la résistance d’un prisonnier en lui ôtant tout sentiment de contrôle sur son environnement, un usage documenté par la presse et par le rapport du Sénat américain sur les programmes de détention de la CIA.
Seligman a publiquement démenti avoir participé à l’élaboration de ces techniques ou à des discussions sur l’interrogatoire, affirmant n’avoir jamais donné son accord à un tel usage de ses travaux et se disant, dans ses propres mots, « affligé et horrifié que de la bonne science, qui a aidé tant de personnes à sortir de la dépression, ait pu servir des fins aussi douteuses ». Un échange direct avec la philosophe Tamsin Shaw, publié en 2016 dans la New York Review of Books, expose les deux positions telles qu’elles restent aujourd’hui : celle qui documente la manière dont sa théorie a circulé jusqu’aux concepteurs du programme, et celle de Seligman, qui maintient n’avoir jamais cautionné cette application, sans que l’un ou l’autre camp ne revienne sur la chronologie des faits eux-mêmes.
- Seligman, M. E. P., & Maier, S. F. (1967). Failure to escape traumatic shock. Journal of Experimental Psychology, 74(1), 1–9.
- Maier, S. F., & Seligman, M. E. P. (2016). Learned helplessness at fifty: Insights from neuroscience. Psychological Review, 123(4), 349–367.
- Shaw, T., & Seligman, M. E. P. (2016). ‘Learned Helplessness’ and torture: An exchange. The New York Review of Books.
Barbara Fredricksonnée en 1964 · Chapel Hill · émotions positives
Théoricienne des émotions positives à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill, Fredrickson a proposé un cadre encore largement cité pour comprendre leur fonction adaptative, avant de devoir reconnaître publiquement l’invalidité mathématique du résultat le plus célèbre associé à son nom, un ratio de positivité présenté comme scientifiquement démontré pendant huit ans.
Repère conceptuel
Le broaden-and-build : une fonction propre aux émotions positives
Repère historiqueDocteure de Stanford en 1990, formée ensuite en psychophysiologie à Berkeley avant des postes à Duke puis à l’université du Michigan, Fredrickson rejoint l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill où elle mène l’essentiel de sa carrière. Dans une synthèse de 2001 publiée dans American Psychologist, elle formalise la théorie « broaden-and-build » : contrairement aux émotions négatives, qui restreignent le répertoire attentionnel et comportemental pour permettre une réponse rapide à une menace, les émotions positives (joie, intérêt, contentement) élargiraient temporairement le champ attentionnel et l’éventail d’actions envisagées, ce qui, répété dans le temps, construirait des ressources durables, sociales, cognitives et physiques.
Cette théorie s’inscrit dans le mouvement de psychologie positive lancé par Seligman à partir de 1998, dont Fredrickson devient l’une des figures de recherche les plus citées sur le versant des émotions plutôt que sur le versant institutionnel du champ.
Encore utile
Une théorie qui a mieux résisté que son chiffre le plus célèbre
Noyau qualitatif retenuIndépendamment du ratio chiffré, des travaux ultérieurs ont testé des prédictions plus qualitatives issues du broaden-and-build : des inductions expérimentales d’émotions positives brèves élargissent effectivement, dans plusieurs études, l’éventail de pensées ou d’actions envisagées par les participants, et des mesures répétées sur plusieurs semaines associent des niveaux plus élevés d’émotions positives à des gains ultérieurs en ressources psychologiques, comme le soutien social perçu ou la capacité d’attention.
Ce noyau plus qualitatif de la théorie n’a pas connu le même sort que sa formalisation chiffrée et continue d’être repris, avec les précautions habituelles sur la taille des effets rapportés, dans la littérature sur la régulation émotionnelle, ce qui distingue nettement le sort de la théorie générale de celui de son application mathématique la plus spectaculaire.
À abandonner
Le ratio de positivité 3 pour 1 : une équation retirée
RétractéEn 2005, avec l’ingénieur des systèmes Marcial Losada, Fredrickson publie dans American Psychologist un article qui prétend démontrer, à l’aide d’équations différentielles non linéaires empruntées à la dynamique des fluides, qu’un ratio d’émotions positives sur émotions négatives compris entre 2,9013 et 11,6346 caractériserait un fonctionnement psychologique florissant, en deçà comme au-delà duquel une personne s’« étiolerait ». Ce chiffre précis, popularisé dans son livre grand public Positivity (2009), devient l’un des résultats les plus cités de toute la psychologie positive.
En 2013, le physicien Alan Sokal, déjà connu pour avoir démontré par un canular l’absence de rigueur de certaines revues de sciences humaines, publie avec Nicholas Brown et Harris Friedman, dans la même revue, une critique méthodique montrant que l’application de ces équations à des données d’émotions humaines ne repose sur aucune justification mathématique ni empirique, et que le seuil de 2,9013 ne peut être déduit de rien de vérifiable. Fredrickson reconnaît publiquement, dans une réponse parue la même année dans American Psychologist, l’invalidité du volet mathématique de l’article de 2005, dont l’élément de modélisation et les seuils chiffrés sont formellement retirés, tout en continuant de défendre l’existence d’un lien plus général, non quantifié aussi précisément, entre positivité et épanouissement.
- Fredrickson, B. L. (2001). The role of positive emotions in positive psychology: The broaden-and-build theory of positive emotions. American Psychologist, 56(3), 218–226.
- Fredrickson, B. L., & Losada, M. F. (2005). Positive affect and the complex dynamics of human flourishing. American Psychologist, 60(7), 678–686.
- Brown, N. J. L., Sokal, A. D., & Friedman, H. L. (2013). The complex dynamics of wishful thinking: The critical positivity ratio. American Psychologist, 68(9), 801–813.
Ed Diener1946–2021 · Illinois · bien-être subjectif
Surnommé « Dr. Happiness », Diener a fait du bien-être subjectif un objet mesurable avant même que le terme de psychologie positive n’existe, en construisant un instrument encore massivement utilisé aujourd’hui, mais dont la simplicité même, une évaluation globale et rétrospective de sa satisfaction de vie, fait l’objet d’un débat méthodologique qu’il n’a jamais complètement tranché.
Repère conceptuel
Une carrière construite avant le label « psychologie positive »
Repère historiqueNé en 1946 à Glendale, en Californie, docteur de l’université de Washington, Diener enseigne l’essentiel de sa carrière à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign avant de devenir chercheur senior pour l’institut Gallup. Dès 1984, dans une synthèse publiée dans Psychological Bulletin, il décompose le bien-être subjectif en trois composantes mesurables : la fréquence des affects positifs, la rareté des affects négatifs, et une évaluation cognitive globale de sa satisfaction de vie, plus de dix ans avant le discours présidentiel de Seligman qui donnera son nom au champ de la psychologie positive.
En 1985, avec Robert Emmons, Randy Larsen et Sharon Griffin, il publie l’échelle de satisfaction de vie (Satisfaction With Life Scale), un questionnaire de cinq items devenu l’instrument le plus utilisé au monde pour mesurer ce jugement global, cité depuis plus de trente mille fois dans la littérature scientifique.
Encore utile
Rendre le bonheur mesurable, comparable, cumulable
Base cumulativeL’apport le plus solide de Diener n’est pas une théorie du bonheur mais une contribution méthodologique : montrer qu’un jugement aussi subjectif que la satisfaction de vie peut être mesuré de façon fiable par autoquestionnaire, répliqué dans des comparaisons internationales à grande échelle, et suivi dans le temps chez les mêmes individus. Une synthèse de 1999, coécrite avec Suh, Lucas et Smith, dresse le bilan de quinze années de travaux cumulatifs bâtis sur cette base, une rareté dans une discipline par ailleurs traversée par une crise de réplication sévère.
Cette cumulativité a valu à l’échelle de Diener d’être reprise dans des classements internationaux du bonheur par pays et dans des enquêtes de grande ampleur comme le Gallup World Poll, pour lequel Diener a lui-même travaillé après sa retraite universitaire.
Discuté
Un jugement global, pas une mesure de l’expérience vécue
Limite méthodologiqueLe psychologue Daniel Kahneman, avec qui Diener a coédité un ouvrage de référence sur le bien-être hédonique en 1999, a distingué deux façons de mesurer le bien-être qui ne se recoupent pas nécessairement : un « moi qui vit » l’expérience moment après moment, et un « moi qui se souvient », qui reconstruit après coup un jugement global sur la qualité de sa vie. La satisfaction de vie que mesure l’échelle de Diener relève entièrement de ce second registre : un jugement rétrospectif et cognitif, sensible à l’humeur du moment où la question est posée, à la formulation exacte des items et à des normes culturelles d’expression de la satisfaction, plutôt qu’un relevé direct de l’expérience affective vécue au jour le jour.
Diener a reconnu cette limite dans ses travaux les plus tardifs sans jamais recommander d’abandonner l’échelle qu’il avait contribué à populariser, plaidant plutôt pour combiner mesures rétrospectives et mesures d’expérience en temps réel, comme celles issues de la méthode d’échantillonnage développée par ailleurs par Csikszentmihalyi. L’écart entre les deux approches reste aujourd’hui documenté dans la littérature plutôt que résolu, ce qui invite à ne jamais lire un seul chiffre de satisfaction de vie comme une mesure complète du bien-être d’une personne.
- Diener, E. (1984). Subjective well-being. Psychological Bulletin, 95(3), 542–575.
- Diener, E., Emmons, R. A., Larsen, R. J., & Griffin, S. (1985). The Satisfaction With Life Scale. Journal of Personality Assessment, 49(1), 71–75.
- Kahneman, D., Diener, E., & Schwarz, N. (Eds.). (1999). Well-Being: The Foundations of Hedonic Psychology. Russell Sage Foundation.
Sonja Lyubomirskynée en 1966 · Californie (Riverside) · interventions de bien-être
Chercheuse à l’université de Californie à Riverside, Lyubomirsky a testé par essais contrôlés des pratiques concrètes censées augmenter durablement le bonheur, avant de devenir malgré elle l’autrice du graphique le plus reproduit et le moins solidement établi de toute la psychologie positive, un partage en 50 %, 10 % et 40 % jamais mesuré tel quel.
Repère conceptuel
Des pratiques testées plutôt qu’une seule théorie
Repère historiqueNée en 1966 en Union soviétique, arrivée aux États-Unis à l’âge de neuf ans, diplômée de Harvard puis docteure de Stanford, Lyubomirsky rejoint l’université de Californie à Riverside en 1994, où elle mène l’essentiel de sa carrière. Sa recherche porte sur des « activités intentionnelles » concrètes, tenir un journal de gratitude, pratiquer des actes de gentillesse, savourer un souvenir positif, testées par des essais contrôlés randomisés plutôt que rattachées à une théorie unifiée du bonheur.
Son livre grand public The How of Happiness (2008) synthétise cette approche pour un public non spécialiste, en présentant plusieurs de ces interventions avec les résultats et les limites des études qui les soutiennent, une démarche plus prudente sur le fond que la réception qu’en a faite une partie de l’édition de développement personnel.
Encore utile
Un modèle en trois facteurs raisonnable sur le fond
Cadre conceptuelEn 2005, avec Kennon Sheldon et David Schkade, elle publie dans Review of General Psychology un modèle à trois facteurs du niveau de bonheur chronique d’une personne : un point d’ancrage déterminé génétiquement, des circonstances de vie, et des activités intentionnelles régulières que la personne peut choisir de pratiquer. Ce modèle en trois catégories reste globalement compatible avec la littérature disponible et a eu le mérite de mettre en avant, contre une vision purement dispositionnelle du bonheur, une marge de manœuvre volontaire réelle.
C’est ce même article qui a servi de base à la répartition chiffrée popularisée ensuite sous forme de graphique en camembert, un cas où le modèle qualitatif d’origine a mieux résisté à l’examen que les pourcentages précis qui en ont été tirés.
À abandonner
Le partage 50-10-40 : des pourcentages jamais mesurés tels quels
Chiffres non étayésLe graphique en camembert associé à l’article de 2005, attribuant 50 % du bonheur à la génétique, 10 % aux circonstances et 40 % aux activités intentionnelles, s’est diffusé bien au-delà de la littérature scientifique pour devenir l’un des schémas les plus reproduits du développement personnel. Ce partage précis n’a cependant jamais été démontré par une étude dédiée : le chiffre de 40 % est obtenu par soustraction arithmétique une fois estimées les deux autres parts par des méthodes indépendantes et hétérogènes, non mesuré directement comme composante isolable du bonheur d’un individu donné.
Le chiffre de 50 %, censé représenter la part génétique, est lui-même tiré d’une combinaison d’études de jumeaux dont l’agrégation n’est pas clairement explicitée dans l’article d’origine et dont les estimations individuelles varient sensiblement, de 39 % à environ 80 % selon les travaux combinés, ce qui en fait une borne incertaine présentée avec plus de précision que les données ne le permettent. Une réévaluation méthodologique publiée en 2020 par Nicholas Brown et Julia Rohrer dans le Journal of Happiness Studies détaille ces failles empiriques et conceptuelles point par point. Lyubomirsky elle-même a depuis relativisé la portée de ces pourcentages précis tout en conservant les trois catégories générales de son modèle, une nuance rarement reprise par les versions commerciales du graphique qui continuent de présenter 50-10-40 comme un fait établi.
- Lyubomirsky, S., Sheldon, K. M., & Schkade, D. (2005). Pursuing happiness: The architecture of sustainable change. Review of General Psychology, 9(2), 111–131.
- Lyubomirsky, S. (2008). The How of Happiness: A Scientific Approach to Getting the Life You Want. Penguin Press.
- Brown, N. J. L., & Rohrer, J. M. (2020). Easy as (happiness) pie? A critical evaluation of a popular model of the determinants of well-being. Journal of Happiness Studies, 21(4), 1285–1301.
Mihaly Csikszentmihalyi1934–2021 · Chicago puis Claremont · flow
Réfugié d’une Europe déchirée par la guerre devenu l’un des psychologues les plus cités du vingtième siècle, Csikszentmihalyi a nommé et documenté le flow, un état d’absorption optimale, avant que sa méthode de recueil de données en temps réel, plus que le concept lui-même, ne s’impose comme son apport le plus durable.
Repère conceptuel
De Fiume à l’université de Chicago
Repère historiqueNé en 1934 à Fiume, alors italienne et aujourd’hui la ville croate de Rijeka, fils d’un diplomate hongrois, Csikszentmihalyi grandit dans l’Europe bouleversée de la Seconde Guerre mondiale avant d’émigrer aux États-Unis en 1956 pour étudier la psychologie à l’université de Chicago, où il soutient une thèse sur la créativité artistique. Il y devient professeur puis dirige le département de psychologie, avant de rejoindre en 1999 la Claremont Graduate University, où il fonde le Quality of Life Research Center ; il meurt en 2021 à Claremont, à quatre-vingt-sept ans.
Frappé par l’absorption totale que montrent certains joueurs d’échecs ou artistes plongés dans leur activité, au point d’oublier la faim ou la fatigue, il nomme cet état « flow » et le décrit systématiquement dans son livre Flow: The Psychology of Optimal Experience (1990) : un équilibre perçu entre le défi de la tâche et les compétences disponibles, une perte de conscience de soi, une distorsion du sentiment du temps, un état construit à partir d’entretiens menés auprès d’artistes, de sportifs et de professionnels décrivant leurs expériences les plus absorbantes.
Encore utile
La méthode d’échantillonnage de l’expérience, un outil qui a survécu au concept
Apport méthodologique durableDès le début des années 1970, Csikszentmihalyi développe la méthode d’échantillonnage de l’expérience (Experience Sampling Method) : les participants portent un dispositif, d’abord un bipeur puis un smartphone, qui les sollicite à des moments aléatoires de la journée pour qu’ils notent immédiatement leur activité, leur humeur et leur degré d’engagement. Publiée en détail avec Reed Larson en 1987 dans le Journal of Nervous and Mental Disease, cette méthode réduit le biais de mémoire propre aux questionnaires rétrospectifs, en capturant l’expérience au moment même où elle se produit plutôt qu’un souvenir reconstruit après coup.
Cette contribution méthodologique a essaimé bien au-delà de la recherche sur le flow et reste aujourd’hui l’un des standards de la psychologie du bien-être en temps réel, utilisée pour étudier des questions sans rapport avec l’absorption dans une tâche. Elle constitue, indépendamment du sort réservé au concept qu’elle a d’abord servi à documenter, un apport méthodologique durable à l’ensemble du champ.
Discuté
Un concept séduisant, une mesure restée fragile
Mesure difficileLe flow lui-même reste plus difficile à établir scientifiquement que sa popularité ne le laisse penser. Les instruments développés pour le mesurer, comme le Dispositional Flow Scale-2 et le Flow State Scale-2, reposent presque exclusivement sur de l’autodéclaration, et une revue critique publiée en 2022 par Joy Lee-Shi et Robert Ley dans Frontiers in Psychology relève des problèmes de structure factorielle et des questions non résolues sur ce que ces échelles mesurent réellement d’une étude à l’autre. Une difficulté conceptuelle plus fondamentale demeure : demander à quelqu’un de répondre, en pleine conscience réflexive, à un questionnaire sur un état défini précisément par la perte de conscience de soi pose une tension méthodologique que la discipline n’a jamais complètement résolue.
Le concept a par ailleurs été largement récupéré par une culture de la productivité qui promet d’enseigner à « entrer en flow » sur commande, souvent appuyée sur des explications neuroscientifiques présentées comme définitives, telles qu’une désactivation temporaire de certaines régions préfrontales pendant l’absorption dans une tâche. Ces hypothèses restent débattues et nettement moins établies que ne le suggère leur usage promotionnel, un écart entre le concept prudent documenté par Csikszentmihalyi et sa version commerciale, présentée comme un état déclenchable à volonté par une méthode brevetée.
- Csikszentmihalyi, M. (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience. Harper & Row.
- Csikszentmihalyi, M., & Larson, R. (1987). Validity and reliability of the experience-sampling method. Journal of Nervous and Mental Disease, 175(9), 526–536.
- Lee-Shi, J., & Ley, R. G. (2022). A critique of the Dispositional Flow Scale-2 (DFS-2) and Flow State Scale-2 (FSS-2). Frontiers in Psychology, 13, 992813.