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10 portraits critiques

Les auteurs,
des causes sociales
aux trajectoires.

La criminologie n’explique pas un acte par une essence personnelle. Ces portraits présentent des cadres qui portent sur les relations, les inégalités, le contrôle social et les parcours de vie, en distinguant leurs preuves, leur échelle et leurs limites. Ces théories ne constituent ni une expertise clinique ni un outil de prédiction individuelle. Pour le positivisme biologique de Cesare Lombroso, voir la section historique du dossier : le dupliquer comme auteur actif donnerait un statut injustifié à une théorie invalidée.

Edwin H. Sutherland1883–1950 · Criminologie sociologique · association différentielle

Sutherland déplace la question du « type criminel » vers les relations sociales : les conduites délinquantes s’apprennent dans des groupes et des environnements, comme les conduites conformes.

Repère conceptuel

Faire de la criminalité un objet social

Rupture fondatrice

Dans ses Principles of Criminology, Sutherland définit la criminologie comme l’étude de la fabrication des lois, de leur transgression et des réactions sociales à cette transgression. Cette définition oblige à étudier aussi la criminalité des élites, les pratiques de contrôle et les catégories juridiques, plutôt que d’expliquer le crime par une anomalie corporelle ou morale des seules personnes arrêtées.

Encore utile

L’association différentielle

Hypothèse explicative

La théorie soutient que l’on apprend, au contact de proches, des techniques, des justifications et des définitions favorables ou défavorables à la transgression. Elle ne dit pas qu’une fréquentation « cause » mécaniquement un acte donné : elle propose un niveau d’explication relationnel, à mettre en regard du quartier, de l’école, des opportunités et de la réaction pénale.

Encore utile

Le crime en col blanc comme correction de focale

Apport durable

Son étude des entreprises le conduit à populariser l’expression « crime en col blanc ». Le terme a rendu visible que les dommages économiques et sanitaires produits par des organisations ne se laissent pas réduire à la délinquance de rue ; il ne dispense toutefois pas de préciser les qualifications juridiques, les mécanismes institutionnels et les données disponibles.

Discuté

Une théorie féconde, difficile à mesurer telle quelle

Portée à nuancer

Les notions de fréquence, durée, priorité et intensité des associations sont restées difficiles à opérationnaliser, et les liens entre pairs et délinquance reflètent aussi la sélection réciproque : des jeunes déjà semblables peuvent se choisir. Les recherches contemporaines combinent donc réseaux sociaux, trajectoires et modèles longitudinaux plutôt que de traiter l’association différentielle comme une loi suffisante.

Sources

  1. Sutherland, E. H. (1947). Principles of Criminology (4th ed.). Lippincott.
  2. Sutherland, E. H. (1940). White-collar criminality. American Sociological Review, 5(1), 1–12.
Robert K. Merton1910–2003 · Sociologie · anomie et strain

Merton explique une part de la déviance par une tension entre des objectifs socialement valorisés et des moyens inégalement accessibles pour les atteindre, non par un défaut individuel.

Repère conceptuel

Reprendre l’anomie autrement

Cadre théorique

Dans « Social Structure and Anomie » (1938), Merton reformule Durkheim : lorsque la réussite matérielle est valorisée mais que les voies légitimes y conduisant sont inégalement ouvertes, certaines personnes peuvent adopter des réponses « innovantes », dont certaines sont illégales. Son modèle porte sur une organisation sociale ; il ne permet pas d’inférer les motifs d’une personne à partir de son revenu.

Encore utile

Ce que la théorie a ouvert

Programme de recherche

Le cadre a inspiré les théories contemporaines de la strain, qui étudient plus directement frustrations, victimisations, émotions et ressources d’adaptation. Il a surtout imposé une question souvent évacuée : quelles inégalités de possibilités, de reconnaissance ou de protection organisent les comportements que le droit pénal désigne comme déviants ?

Discuté

De l’explication structurelle au raccourci

Limite essentielle

La tension économique n’explique ni toutes les infractions ni pourquoi la plupart des personnes exposées à l’inégalité n’en commettent pas. Les associations statistiques entre désavantage et délinquance varient également selon les contextes institutionnels et les pratiques de police. Le modèle éclaire un mécanisme possible à l’échelle sociale ; il ne justifie aucune stigmatisation des classes populaires.

Sources

  1. Merton, R. K. (1938). Social structure and anomie. American Sociological Review, 3(5), 672–682.
  2. Agnew, R. (1992). Foundation for a general strain theory of crime and delinquency. Criminology, 30(1), 47–88.
Travis Hirschi1935–2017 · Contrôle social · délinquance juvénile

Hirschi pose une question inverse de celle des théories de la motivation criminelle : pourquoi la plupart des personnes s’abstiennent-elles de transgresser, même lorsque l’occasion existe ?

Repère conceptuel

Les liens sociaux comme frein, non comme essence

Théorie du contrôle

Causes of Delinquency (1969) distingue attachement, engagement, implication et croyance. Des liens avec des institutions et des proches peuvent augmenter le coût social de certains actes et soutenir la conformité. Ce ne sont pas des qualités morales mesurées chez un individu : leur contenu et leur force dépendent de contextes familiaux, scolaires et politiques.

Encore utile

Une enquête influente

Mesurer sans naturaliser

Hirschi fonde son argument sur une enquête auprès d’adolescents et contribue à légitimer l’usage des déclarations anonymes de délinquance, qui ne confondent pas automatiquement comportement, arrestation et condamnation. Cet outil corrige une partie du biais des seules statistiques policières, mais demeure sensible au rappel, à la formulation et au contexte de réponse.

Discuté

Ce que le contrôle laisse dans l’ombre

Révision nécessaire

La théorie prédit imparfaitement les formes diverses de délinquance et peut invisibiliser violences, discriminations ou opportunités structurelles en décrivant surtout les liens protecteurs. Les travaux ultérieurs ont aussi séparé contrôle social, autocontrôle et trajectoires de vie au lieu d’en faire une explication unique.

Sources

  1. Hirschi, T. (1969). Causes of Delinquency. University of California Press.
  2. Kempf, K. L. (1993). The empirical status of Hirschi’s control theory. In F. Adler & W. S. Laufer (Eds.), New Directions in Criminological Theory.
Robert Sampson & John Laub1956– / 1953– · Parcours de vie · désistance

Sampson et Laub ont fait de la désistance un objet central : une trajectoire délinquante n’est pas une identité fixe et peut se reconfigurer au fil des liens et des institutions.

Repère conceptuel

Relire des données sur plusieurs décennies

Méthode longitudinale

En réanalysant les archives de l’étude de Glueck, ils suivent des hommes de l’adolescence à l’âge adulte et examinent les changements de trajectoire plutôt qu’un seul statut « délinquant / non-délinquant ». Leur programme a contribué à déplacer la recherche des prédicteurs précoces vers les séquences de vie et les tournants possibles.

Encore utile

Les turning points

Hypothèse à tester

Emploi stable, partenariat, service militaire ou changement de réseau social peuvent, dans certaines conditions, réorganiser la routine et le contrôle informel. Les auteurs parlent d’associations et de mécanismes sociaux plausibles, non de prescriptions : un mariage ou un emploi ne sont pas des traitements qui produiraient automatiquement la désistance.

Discuté

Généraliser sans effacer l’échantillon

Limites de portée

L’échantillon historique est composé de garçons de Boston suivis dans un contexte social très particulier. Les trajectoires des femmes, des minorités, des personnes incarcérées plus longtemps ou vivant dans d’autres systèmes de protection sociale ne peuvent pas être déduites de ces données. La force du modèle est de rendre les parcours modifiables ; sa limite est de ne pas fournir une carte universelle de ces parcours.

Sources

  1. Sampson, R. J., & Laub, J. H. (1993). Crime in the Making: Pathways and Turning Points Through Life. Harvard University Press.
  2. Laub, J. H., & Sampson, R. J. (2003). Shared Beginnings, Divergent Lives. Harvard University Press.
Howard S. Becker1928–2023 · Interactionnisme · étiquetage

Becker rappelle qu’un acte ne devient pas socialement « déviant » par ses seules propriétés : des groupes élaborent des règles, les appliquent de façon inégale et produisent ainsi des catégories de personnes.

Repère conceptuel

Outsiders et l’étiquetage

Changement d’objet

Dans Outsiders (1963), Becker étudie notamment les musiciens de danse et les consommateurs de marijuana. Il ne nie ni les dommages de certains actes ni la responsabilité des personnes ; il déplace l’analyse vers les entrepreneurs de morale, les procédures de contrôle et les conséquences d’être désigné comme déviant.

Encore utile

Une question pour la police et la justice

Apport durable

Le cadre incite à distinguer prévalence d’un comportement, probabilité d’être contrôlé, arrestation, condamnation et inscription durable dans un dossier. Ces étapes ne sont pas équivalentes et peuvent modifier les trajectoires scolaires, professionnelles et relationnelles indépendamment de l’infraction initiale.

Discuté

Ni excuse générale ni théorie complète

Limite de portée

L’étiquetage explique moins bien l’émergence première de certains actes graves et ne permet pas d’inférer qu’une intervention formelle produit nécessairement davantage de récidive. Ses propositions doivent être testées selon les contextes, les sanctions, les ressources et les trajectoires antérieures.

Sources

  1. Becker, H. S. (1963). Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance. Free Press.
  2. Link, B. G., Cullen, F. T., Struening, E., Shrout, P. E., & Dohrenwend, B. P. (1989). A modified labeling theory approach to mental disorders. American Sociological Review, 54(3), 400–423.
Lawrence Cohen & Marcus Felson1941– / 1938– · Activités routinières · opportunités

Cohen et Felson ont montré que les variations de criminalité peuvent dépendre d’occasions quotidiennes : un acte requiert la convergence d’un auteur motivé, d’une cible accessible et l’absence de gardiennage efficace.

Repère conceptuel

Expliquer la variation sans chercher un « type » de délinquant

Modèle situationnel

Leur article de 1979 relie la hausse de certaines infractions prédatrices aux transformations des activités quotidiennes : davantage de biens portables, d’absences du domicile et d’exposition de cibles. Il porte sur la distribution des opportunités, non sur une cause psychologique du passage à l’acte d’une personne donnée.

Encore utile

Prévenir par le contexte

Levier concret

Le modèle a soutenu l’évaluation de mesures telles que sécurisation d’un lieu, réduction d’une occasion ou présence de tiers. Il a l’avantage d’offrir des hypothèses vérifiables à court terme ; une baisse localisée doit toutefois être examinée avec les déplacements possibles vers d’autres lieux, horaires ou cibles.

Discuté

Le gardiennage n’est pas neutre

Enjeu politique

Définir qui « garde » une cible peut faire glisser la prévention vers la surveillance, l’exclusion ou le déplacement du risque sur les groupes déjà contrôlés. L’efficacité situationnelle ne règle ni les inégalités qui structurent les opportunités, ni les questions de droits et de proportionnalité.

Sources

  1. Cohen, L. E., & Felson, M. (1979). Social change and crime rate trends: A routine activity approach. American Sociological Review, 44(4), 588–608.
  2. Felson, M., & Clarke, R. V. (1998). Opportunity Makes the Thief. Police Research Series Paper 98.
Robert Agnew1953– · General strain theory · émotions et contraintes

Agnew a élargi la théorie de la strain : la délinquance peut être associée à des expériences négatives et à des émotions telles que la colère, mais seulement selon les ressources, les normes et les occasions disponibles.

Repère conceptuel

Au-delà du seul échec économique

Révision théorique

La general strain theory distingue l’impossibilité d’atteindre des buts valorisés, la perte de stimuli positifs et la présence de stimuli négatifs. Elle propose que ces contraintes puissent susciter des émotions qui augmentent, dans certaines conditions, la probabilité de réponses délinquantes.

Encore utile

Un mécanisme conditionnel

Ce que le modèle permet de tester

Le modèle oblige à mesurer séparément l’exposition, l’interprétation de l’événement, les affects, les soutiens sociaux, l’autocontrôle et les opportunités. Il évite ainsi de traiter pauvreté, victimisation ou colère comme des causes directes et homogènes du crime.

Discuté

Une théorie large, un risque de dilution

Limite empirique

Plus une théorie inclut de contraintes et de médiateurs, plus elle gagne en réalisme mais plus ses prédictions peuvent devenir difficiles à départager. Les tests empiriques retrouvent des associations, souvent modestes et variables ; ils ne donnent pas un mécanisme unique de l’agression ou de la récidive.

Sources

  1. Agnew, R. (1992). Foundation for a general strain theory of crime and delinquency. Criminology, 30(1), 47–88.
  2. Agnew, R. (2006). Pressured into Crime: An Overview of General Strain Theory. Oxford University Press.
John Braithwaite1951– · Justice restaurative · honte réintégrative

Braithwaite distingue une désapprobation de l’acte qui maintient la place de la personne dans le collectif d’une stigmatisation qui l’en expulse. Cette distinction a nourri la justice restaurative, sans valider toute pratique qui s’en réclame.

Repère conceptuel

Honte réintégrative et stigmatisation

Hypothèse normative et empirique

Crime, Shame and Reintegration (1989) propose que la réprobation puisse soutenir la conformité lorsqu’elle est suivie de réintégration, alors que l’humiliation et l’étiquette durable peuvent fragiliser les liens sociaux. Le modèle tente d’articuler réaction morale, communauté et trajectoire plutôt que d’assimiler toute sanction à une dissuasion.

Encore utile

Une influence sur la justice restaurative

Usage encadré

Le cadre a contribué à des pratiques de médiation et de conférence entre personnes concernées, particulièrement pour certains délits et avec des mineurs. La participation doit être libre, informée et protégée : une rencontre ne vaut pas réparation si elle reproduit pression, peur ou déséquilibre de pouvoir.

Discuté

Une preuve plus complexe que le slogan

À ne pas idéaliser

Les programmes restauratifs diffèrent beaucoup par leurs publics, animateurs, garanties et critères de succès. Quelques évaluations sont prometteuses, mais elles ne justifient ni une promesse générale de baisse de récidive ni l’idée que victimes et auteurs doivent nécessairement se rencontrer.

Sources

  1. Braithwaite, J. (1989). Crime, Shame and Reintegration. Cambridge University Press.
  2. Sherman, L. W., & Strang, H. (2007). Restorative Justice: The Evidence. The Smith Institute.
David Farrington1944–2024 · Criminologie développementale · prévention

Farrington a fait de la cohorte suivie dans le temps un outil majeur de la criminologie : les corrélats précoces et les parcours ultérieurs peuvent être étudiés sans confondre un facteur de risque avec une destinée.

Repère conceptuel

La Cambridge Study in Delinquent Development

Cohorte longitudinale

La cohorte de Cambridge a suivi des garçons londoniens depuis l’enfance et documenté des associations entre délinquance ultérieure, difficultés familiales, école, pairs et comportements précoces. Elle a consolidé la criminologie développementale en rendant visibles des continuités autant que des changements de trajectoire.

Encore utile

Prédire pour prévenir, pas pour trier

Condition éthique

Les facteurs de risque peuvent aider à organiser des soutiens universels ou ciblés et à évaluer des programmes. Ils produisent des probabilités de groupe ; les employer pour punir, surveiller ou exclure une personne au nom de son avenir supposé confond prédiction imparfaite et décision juste.

Discuté

Le problème de la généralisation

Limites de cohorte

Les conclusions d’une cohorte de garçons d’un lieu et d’une époque ne se transportent pas sans examen aux filles, à d’autres pays ou à des systèmes pénaux différents. Les modèles contemporains doivent aussi tenir compte de l’attrition, des changements de mesure et du fait que police et justice ne captent pas tous les mêmes comportements.

Sources

  1. Farrington, D. P. (1995). The development of offending and antisocial behaviour from childhood. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 36(6), 929–964.
  2. Farrington, D. P., & Welsh, B. C. (2007). Saving Children from a Life of Crime. Oxford University Press.
Kathleen Daly1951– · Criminologie féministe · justice restaurative

Kathleen Daly a montré que les théories criminologiques construites principalement sur des garçons et des hommes ne deviennent pas universelles par défaut. Elle analyse les parcours, les violences subies et les réponses pénales sans essentialiser les femmes.

Repère conceptuel

Les « pathways » et leurs précautions

Correction de focale

Les recherches sur les pathways examinent comment violences, dépendances, responsabilités de soin, pauvreté et relations peuvent s’entrecroiser dans certains parcours de femmes judiciarisées. Il s’agit de configurations observées, non de types fixes ni d’un récit qui transformerait automatiquement une victimisation en explication d’une infraction.

Encore utile

Évaluer la justice restaurative depuis les rapports de pouvoir

Vigilance nécessaire

Daly a insisté sur les différences entre procédure affichée et expérience vécue : consentement, sécurité, genre, relation antérieure et attentes institutionnelles modifient ce qu’une rencontre réparatrice peut produire. Cette perspective évite de présenter la restauration comme intrinsèquement douce ou émancipatrice.

Discuté

Une critique qui élargit le champ

Portée méthodologique

Étudier le genre n’ajoute pas simplement une variable à une théorie existante : cela oblige à revoir qui est inclus dans les échantillons, quels actes sont mesurés et quelles institutions définissent le problème. Les résultats ne doivent pas être réifiés en « profils féminins » de criminalité.

Sources

  1. Daly, K. (1992). Women’s pathways to felony court. Feminist Legal Studies, 1, 11–52.
  2. Daly, K. (2002). Restorative justice: The real story. Punishment & Society, 4(1), 55–79.