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Les auteurs, des causes sociales aux trajectoires.

La criminologie n’explique pas un acte par une essence personnelle. Ces portraits présentent des cadres qui portent sur les relations, les inégalités, le contrôle social et les parcours de vie, en distinguant leurs preuves, leur échelle et leurs limites. Ces théories ne constituent ni une expertise clinique ni un outil de prédiction individuelle. Pour le positivisme biologique de Cesare Lombroso, voir la section historique du dossier : le dupliquer comme auteur actif donnerait un statut injustifié à une théorie invalidée.

Edwin H. Sutherland1883–1950 · Criminologie sociologique · association différentielle

Sutherland déplace la question du « type criminel » vers les relations sociales : les conduites délinquantes s’apprennent dans des groupes et des environnements, comme les conduites conformes, et ne se limitent pas à la délinquance des classes populaires.

Faire de la criminalité un objet social Rupture fondatrice

Dans ses Principles of Criminology, dont la quatrième édition de 1947 fixe la formulation la plus citée, Sutherland définit la criminologie comme l’étude de la fabrication des lois, de leur transgression et des réactions sociales à cette transgression. Cette définition en trois volets oblige à étudier aussi la production du droit pénal et les pratiques de contrôle, plutôt que d’expliquer le crime par une anomalie corporelle ou morale des seules personnes arrêtées, comme le faisait encore l’anthropométrie criminelle de son époque.

Sutherland meurt en 1950 avant d’avoir pu réviser une dernière fois son manuel ; c’est son collègue Donald Cressey qui poursuit et systématise son œuvre, notamment en formalisant l’association différentielle en neuf propositions explicites dans les éditions suivantes, ce qui a permis au cadre de survivre institutionnellement à son auteur et de rester un texte de référence en formation universitaire pendant des décennies.

L’association différentielle Hypothèse explicative

La théorie soutient que l’on apprend, au contact de proches, des techniques, des motifs et des justifications favorables ou défavorables à la transgression des lois, et que le passage à l’acte dépend de l’excès des définitions favorables sur les définitions défavorables auxquelles une personne est exposée. Elle ne dit pas qu’une fréquentation « cause » mécaniquement un acte donné : elle propose un niveau d’explication relationnel, à mettre en regard du quartier, de l’école, des opportunités et de la réaction pénale.

Cette formulation en termes de ratio d’exposition (fréquence, durée, priorité, intensité des associations) a longtemps été jugée difficile à opérationnaliser empiriquement, ce qui a conduit Ronald Akers, dans les années 1970 puis à nouveau en 1998, à la reformuler en théorie de l’apprentissage social intégrant des principes de conditionnement opérant (renforcement, imitation, définitions cognitives), rendant le modèle plus testable sans en abandonner l’intuition centrale.

Le crime en col blanc comme correction de focale Apport durable

Son étude des grandes entreprises le conduit à populariser, dans un discours présidentiel à l’American Sociological Society en 1939 puis dans White Collar Crime (1949), l’expression « crime en col blanc », qu’il définit comme un délit commis par une personne de statut social élevé et de respectabilité dans le cadre de son activité professionnelle. Le terme a rendu visible que les dommages économiques et sanitaires produits par des organisations ne se laissent pas réduire à la délinquance de rue.

La version originale du livre avait été expurgée par son éditeur, qui avait anonymisé les entreprises citées par crainte de poursuites en diffamation ; une édition non censurée, restituant les noms d’origine, n’a été publiée qu’en 1983 par Yale University Press grâce au travail de l’historien Gilbert Geis. Cet épisode éditorial illustre à lui seul la résistance institutionnelle qu’a rencontrée l’idée que la criminalité des puissants mérite le même regard que celle des pauvres.

Une théorie féconde, difficile à mesurer telle quelle Portée à nuancer

Les notions de fréquence, durée, priorité et intensité des associations sont restées difficiles à opérationnaliser, et les liens entre pairs et délinquance reflètent aussi la sélection réciproque : des jeunes déjà semblables peuvent se choisir mutuellement, ce qui rend délicat d’isoler un effet causal de l’apprentissage social pur. Une autre limite, relevée dès les années 1950, est que la théorie explique mal pourquoi les taux de délinquance officiellement enregistrés varient autant selon la classe sociale si le mécanisme d’apprentissage est en principe le même pour tous.

Les recherches contemporaines combinent donc réseaux sociaux, trajectoires longitudinales et modèles d’apprentissage social plus formalisés (Akers notamment) plutôt que de traiter l’association différentielle comme une loi suffisante ; elle reste néanmoins l’un des socles conceptuels qui a permis à la criminologie de sortir d’une lecture individualisante et pathologisante du crime.

Sources

  1. Sutherland, E. H. (1947). Principles of Criminology (4th ed.). Lippincott.
  2. Sutherland, E. H. (1940). White-collar criminality. American Sociological Review, 5(1), 1–12.
  3. Sutherland, E. H. (1983). White Collar Crime: The Uncut Version (G. Geis & C. Goff, Eds.). Yale University Press.
  4. Akers, R. L. (1998). Social Learning and Social Structure: A General Theory of Crime and Deviance. Northeastern University Press.
Robert K. Merton1910–2003 · Sociologie · anomie et strain

Merton explique une part de la déviance par une tension entre des objectifs socialement valorisés et des moyens inégalement accessibles pour les atteindre, non par un défaut individuel, et propose une typologie des façons de composer avec cette tension.

Reprendre l’anomie autrement Cadre théorique

Dans « Social Structure and Anomie » (1938), l’un des articles les plus cités de la sociologie du vingtième siècle, Merton reformule la notion durkheimienne d’anomie : lorsque la réussite matérielle est culturellement valorisée pour tous mais que les voies légitimes y conduisant (éducation, emploi stable) sont inégalement ouvertes selon la position sociale, un décalage structurel apparaît entre buts et moyens.

Merton distingue cinq adaptations possibles à ce décalage : la conformité (accepter buts et moyens légitimes), l’innovation (accepter les buts mais recourir à des moyens illégitimes, catégorie la plus directement associée à certaines formes de délinquance), le ritualisme (abandonner les buts tout en respectant les moyens), le retrait (rejeter les deux) et la rébellion (substituer un nouvel ordre de buts et de moyens). Son modèle porte sur une distribution sociale de réponses possibles ; il ne permet pas d’inférer les motifs d’une personne à partir de son seul revenu.

Ce que la théorie a ouvert Programme de recherche

Le cadre a directement inspiré Messner et Rosenfeld, qui proposent en 1994, dans Crime and the American Dream, une extension institutionnelle : une culture qui survalorise la réussite monétaire, combinée à une économie dominant les autres institutions sociales (famille, école, politique) et affaiblissant leur capacité à réguler les comportements, produirait des taux de criminalité plus élevés que des sociétés où ces institutions se contrebalancent davantage.

Le cadre a surtout imposé une question longtemps évacuée de la criminologie américaine de son époque : quelles inégalités de possibilités, de reconnaissance ou de protection organisent les comportements que le droit pénal désigne comme déviants ? Cette question a aussi ouvert la voie aux théories contemporaines de la strain, notamment celle de Robert Agnew, qui étudient plus directement frustrations, victimisations et émotions.

De l’explication structurelle au raccourci Limite essentielle

La tension économique n’explique ni toutes les infractions ni pourquoi la plupart des personnes exposées à l’inégalité n’en commettent pas. Une critique influente formulée par Ruth Kornhauser (1978) souligne que les enquêtes empiriques ne montrent pas systématiquement, chez les jeunes défavorisés, un écart plus marqué entre aspirations et attentes réalistes que chez les jeunes de classe moyenne, ce qui fragilise le mécanisme psychologique précis que Merton suppose.

Les associations statistiques entre désavantage et délinquance varient également selon les contextes institutionnels et les pratiques de police, ce qui a conduit à intégrer le modèle mertonien dans des cadres plus larges plutôt qu’à le traiter comme une théorie autosuffisante. Il éclaire un mécanisme possible à l’échelle sociale ; il ne justifie aucune stigmatisation des classes populaires.

Sources

  1. Merton, R. K. (1938). Social structure and anomie. American Sociological Review, 3(5), 672–682.
  2. Messner, S. F., & Rosenfeld, R. (1994). Crime and the American Dream. Wadsworth.
  3. Kornhauser, R. R. (1978). Social Sources of Delinquency. University of Chicago Press.
  4. Agnew, R. (1992). Foundation for a general strain theory of crime and delinquency. Criminology, 30(1), 47–88.
Travis Hirschi1935–2017 · Contrôle social · délinquance juvénile

Hirschi pose une question inverse de celle des théories de la motivation criminelle : pourquoi la plupart des personnes s’abstiennent-elles de transgresser, même lorsque l’occasion existe ? Il déplacera lui-même sa réponse, vingt ans plus tard, des liens sociaux vers l’autocontrôle individuel.

Les liens sociaux comme frein, non comme essence Théorie du contrôle

Causes of Delinquency (1969) distingue quatre éléments du lien social : attachement (aux parents, aux pairs conformes), engagement (investissement dans une carrière scolaire ou professionnelle qu’un acte délinquant mettrait en péril), implication (temps occupé par des activités conventionnelles) et croyance (adhésion aux normes conventionnelles). Des liens forts avec des institutions et des proches peuvent augmenter le coût perçu de certains actes et soutenir la conformité.

Ce ne sont pas des qualités morales mesurées chez un individu isolé : leur contenu et leur force dépendent de contextes familiaux, scolaires et politiques concrets, ce qui distingue la théorie du contrôle social d’une psychologie de la volonté ou du caractère.

Une enquête influente Mesurer sans naturaliser

Hirschi fonde son argument sur une large enquête par autodéclaration auprès d’adolescents de la région d’Oakland, et contribue à légitimer méthodologiquement l’usage des déclarations anonymes de délinquance, qui ne confondent pas automatiquement comportement, arrestation et condamnation. Cet outil corrige une partie du biais des seules statistiques policières, souvent marquées par des pratiques de contrôle inégales selon les quartiers et les groupes sociaux.

L’outil demeure sensible au rappel, à la formulation des questions et au contexte de passation, ce qui a nourri un champ méthodologique entier sur la fiabilité et la validité des mesures autodéclarées de délinquance, aujourd’hui standard dans la discipline.

Du lien social à l’autocontrôle : un déplacement théorique Révision par l’auteur lui-même

En 1990, avec Michael Gottfredson, Hirschi publie A General Theory of Crime, qui rompt en partie avec sa propre théorie de 1969 : il y soutient que la variable explicative centrale n’est plus le lien social maintenu à l’adolescence mais un trait individuel, le faible autocontrôle, formé précocement (avant huit à dix ans) par la qualité de la supervision parentale et stable ensuite tout au long de la vie. Cette théorie a été critiquée, notamment par Ronald Akers (1991), pour un risque de tautologie : le faible autocontrôle y est souvent mesuré par les comportements mêmes qu’il est censé expliquer.

Prise dans son ensemble, l’œuvre de Hirschi illustre une révision assumée de front par son propre auteur, rare en sciences sociales. Les deux théories prédisent imparfaitement les formes diverses de délinquance et peuvent invisibiliser violences structurelles, discriminations ou opportunités inégales en mettant l’accent sur des facteurs individuels ou relationnels ; les travaux ultérieurs sur les parcours de vie, notamment ceux de Sampson et Laub, ont cherché à réintégrer ce que le contrôle social laissait dans l’ombre.

Sources

  1. Hirschi, T. (1969). Causes of Delinquency. University of California Press.
  2. Gottfredson, M. R., & Hirschi, T. (1990). A General Theory of Crime. Stanford University Press.
  3. Akers, R. L. (1991). Self-control as a general theory of crime. Journal of Quantitative Criminology, 7(2), 201–211.
Robert Sampson & John Laub1956– / 1953– · Parcours de vie · désistance

Sampson et Laub ont fait de la désistance un objet central : une trajectoire délinquante n’est pas une identité fixe et peut se reconfigurer au fil des liens et des institutions, un résultat aujourd’hui parmi les mieux établis de la criminologie développementale.

Relire des données sur plusieurs décennies Méthode longitudinale

En retrouvant et en réanalysant, à partir de la fin des années 1980, les archives de l’étude menée par Sheldon et Eleanor Glueck sur cinq cents garçons délinquants et cinq cents garçons non délinquants de Boston, Sampson et Laub suivent des hommes de l’adolescence à l’âge mûr et examinent les changements de trajectoire plutôt qu’un seul statut « délinquant / non-délinquant ». Leur ouvrage Crime in the Making (1993) reconstruit ainsi, cas par cas, des parcours qui n’avaient jamais été analysés dans leur globalité.

Dans Shared Beginnings, Divergent Lives (2003), ils poussent l’exercice plus loin en retrouvant et en interrogeant une partie des hommes de l’échantillon original à l’âge de 70 ans, ce qui en fait l’une des études de criminologie longitudinale au suivi le plus long jamais réalisées. Leur programme a contribué à déplacer la recherche des seuls prédicteurs précoces vers les séquences de vie et les tournants possibles.

Les turning points Hypothèse à tester

Emploi stable, partenariat conjugal, service militaire ou changement de réseau social peuvent, dans certaines conditions, réorganiser la routine quotidienne et le contrôle informel exercé sur une personne, un mécanisme que Sampson et Laub nomment théorie du contrôle social gradué selon l’âge (age-graded theory of informal social control). Les auteurs parlent d’associations et de mécanismes sociaux plausibles, non de prescriptions : un mariage ou un emploi ne sont pas des traitements qui produiraient automatiquement la désistance, l’effet dépendant de la qualité et de la stabilité du lien.

Gottfredson et Hirschi, tenants de la théorie du trait stable d’autocontrôle, ont objecté que ce ne sont pas les événements de vie qui changent les personnes, mais une hétérogénéité individuelle non mesurée (les personnes qui se marient et se stabilisent étant déjà, avant le mariage, différentes de celles qui ne le font pas). Sampson et Laub ont répondu à cette critique par des analyses intra-individuelles, comparant une même personne à des périodes différentes de sa vie, qui montrent des variations de comportement corrélées aux variations de statut marital et professionnel, un argument allant dans le sens d’un effet causal plutôt que d’une pure sélection.

Généraliser sans effacer l’échantillon Limites de portée

L’échantillon historique est composé de garçons blancs de Boston, pour partie issus de milieux très défavorisés des années 1940, suivis dans un contexte social, économique et pénal très particulier. Les trajectoires des femmes, des minorités raciales, des personnes incarcérées plus longtemps ou vivant dans d’autres systèmes de protection sociale ne peuvent pas être déduites directement de ces données.

Des travaux ultérieurs, notamment ceux portant sur des cohortes plus contemporaines et plus diverses, ont globalement confirmé le phénomène général de désistance liée à l’âge et aux liens sociaux, tout en montrant des variations importantes de mécanismes selon le genre, l’origine sociale et le contexte historique. La force du modèle de Sampson et Laub est de rendre les parcours modifiables ; sa limite est de ne pas fournir, à lui seul, une carte universelle de ces parcours.

Sources

  1. Sampson, R. J., & Laub, J. H. (1993). Crime in the Making: Pathways and Turning Points Through Life. Harvard University Press.
  2. Laub, J. H., & Sampson, R. J. (2003). Shared Beginnings, Divergent Lives: Delinquent Boys to Age 70. Harvard University Press.
  3. Sampson, R. J., & Laub, J. H. (2005). A life-course view of the development of crime. The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 602(1), 12–45.
Howard S. Becker1928–2023 · Interactionnisme · étiquetage

Becker rappelle qu’un acte ne devient pas socialement « déviant » par ses seules propriétés : des groupes élaborent des règles, les appliquent de façon inégale et produisent ainsi des catégories de personnes, un déplacement analytique dont la portée empirique reste discutée.

Outsiders et l’étiquetage Changement d’objet

Dans Outsiders (1963), Becker étudie notamment les musiciens de danse et les consommateurs de marijuana, deux populations qu’il a lui-même côtoyées comme pianiste de jazz avant de devenir sociologue. Il y introduit la notion d’« entrepreneur de morale », personne ou groupe qui œuvre activement à faire adopter et appliquer une règle (croisés moraux à l’origine de la loi, puis agents chargés de la faire respecter).

Becker ne nie ni les dommages de certains actes ni la responsabilité des personnes ; il déplace l’analyse vers les entrepreneurs de morale, les procédures de contrôle et les conséquences d’être publiquement désigné comme déviant, y compris la construction d’une carrière déviante en plusieurs étapes, du novice à la personne durablement identifiée à son étiquette.

Une question pour la police et la justice Apport durable

Le cadre incite à distinguer prévalence d’un comportement, probabilité d’être contrôlé, arrestation, condamnation et inscription durable dans un dossier judiciaire ou scolaire. Ces étapes ne sont pas équivalentes et peuvent modifier les trajectoires scolaires, professionnelles et relationnelles indépendamment de la gravité de l’infraction initiale.

Des travaux empiriques plus récents, notamment ceux de Bernburg et Krohn (2003) sur les effets de l’intervention judiciaire officielle à l’adolescence, retrouvent des associations entre étiquetage formel précoce et difficultés ultérieures d’insertion scolaire et professionnelle, ce qui a redonné un ancrage empirique plus solide à une théorie longtemps jugée surtout descriptive.

Ni excuse générale ni théorie complète Limite de portée

L’étiquetage explique moins bien l’émergence première de certains actes graves, en particulier les infractions violentes préméditées, et ne permet pas d’inférer qu’une intervention formelle produit nécessairement davantage de récidive : les effets varient selon le type d’infraction, l’âge, le contexte institutionnel et les ressources disponibles après le contact avec la justice.

Une critique méthodologique classique, formulée dès les années 1970 par des auteurs comme Charles Tittle, souligne aussi la difficulté à tester rigoureusement la théorie de l’étiquetage faute de groupes de comparaison adéquats. Ses propositions doivent être testées selon les contextes, les sanctions, les ressources et les trajectoires antérieures, plutôt que d’être invoquées comme une explication générale de toute déviance.

Sources

  1. Becker, H. S. (1963). Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance. Free Press.
  2. Bernburg, J. G., & Krohn, M. D. (2003). Labeling, life chances, and adult crime: The direct and indirect effects of official intervention in adolescence on crime in early adulthood. Criminology, 41(4), 1287–1318.
  3. Link, B. G., Cullen, F. T., Struening, E., Shrout, P. E., & Dohrenwend, B. P. (1989). A modified labeling theory approach to mental disorders. American Sociological Review, 54(3), 400–423.
Lawrence Cohen & Marcus Felson1941– / 1938– · Activités routinières · opportunités

Cohen et Felson ont montré que les variations de criminalité peuvent dépendre d’occasions quotidiennes : un acte requiert la convergence d’un auteur motivé, d’une cible accessible et l’absence de gardiennage efficace, une lecture qui a durablement recentré la prévention sur le contexte plutôt que sur la personne.

Expliquer la variation sans chercher un « type » de délinquant Modèle situationnel

Leur article de 1979, publié dans American Sociological Review, relie le paradoxe de la hausse de certaines infractions prédatrices aux États-Unis dans l’après-guerre, alors même que les indicateurs de bien-être matériel s’amélioraient, aux transformations des activités quotidiennes : davantage de biens portables et de valeur, davantage d’absences du domicile liées au travail des femmes et aux loisirs, davantage d’exposition de cibles attractives et peu surveillées.

Le modèle porte sur la distribution des opportunités dans l’espace et le temps, non sur une cause psychologique du passage à l’acte d’une personne donnée ; il s’inscrit dans une famille plus large de théories dites « de l’opportunité », aux côtés du choix rationnel formalisé par Cornish et Clarke et de la théorie du modèle géométrique du crime développée par Paul et Patricia Brantingham.

Prévenir par le contexte Levier concret

Le modèle a soutenu l’évaluation de mesures de prévention situationnelle telles que la sécurisation d’un lieu, la réduction d’une occasion (verrouillage, éclairage, vidéosurveillance ciblée) ou la présence de tiers jouant un rôle de gardiennage naturel, sans que ce rôle nécessite un contrôle actif ni même une intention explicite de surveiller.

Il a l’avantage d’offrir des hypothèses vérifiables à court terme, contrairement à des théories centrées sur des causes lointaines difficiles à manipuler expérimentalement. Une baisse localisée d’un type d’infraction doit toutefois être examinée avec les déplacements possibles vers d’autres lieux, horaires ou cibles (effet de déplacement), un phénomène documenté de façon inégale selon les études et les contextes.

Le gardiennage n’est pas neutre Enjeu politique

Définir qui « garde » une cible peut faire glisser la prévention vers la surveillance généralisée, l’exclusion de certains groupes de l’espace public ou le déplacement du risque sur les populations déjà les plus contrôlées par la police. L’efficacité situationnelle mesurée dans une étude ne règle ni les inégalités qui structurent la distribution des opportunités, ni les questions de droits et de proportionnalité que pose une surveillance accrue.

Une critique complémentaire souligne le risque de raisonnement circulaire lorsque l’absence de gardiennage est déduite après coup du fait qu’un délit a eu lieu, plutôt que mesurée indépendamment ; les études les plus solides du champ prennent soin de mesurer gardiennage, cible et motivation de façon indépendante avant d’observer l’issue criminelle.

Sources

  1. Cohen, L. E., & Felson, M. (1979). Social change and crime rate trends: A routine activity approach. American Sociological Review, 44(4), 588–608.
  2. Felson, M., & Clarke, R. V. (1998). Opportunity Makes the Thief. Police Research Series Paper 98.
  3. Hindelang, M. J., Gottfredson, M. R., & Garofalo, J. (1978). Victims of Personal Crime: An Empirical Foundation for a Theory of Personal Victimization. Ballinger.
Robert Agnew1953– · General strain theory · émotions et contraintes

Agnew a élargi la théorie de la strain au-delà du seul échec économique : la délinquance peut être associée à des expériences négatives variées et aux émotions qu’elles suscitent, mais seulement selon les ressources, les normes et les occasions disponibles pour y répondre.

Au-delà du seul échec économique Révision théorique

La general strain theory, formulée en 1992 dans Criminology, distingue trois grandes sources de tension : l’impossibilité d’atteindre des buts valorisés (proche du modèle mertonien), la perte de stimuli positifs valorisés (rupture affective, échec scolaire, deuil) et la présence de stimuli négatifs (maltraitance, harcèlement, victimisation). Elle élargit ainsi considérablement le répertoire des expériences susceptibles de générer une tension, bien au-delà du seul décalage entre aspirations économiques et moyens.

La théorie propose que ces contraintes puissent susciter des émotions négatives, la colère occupant une place centrale car elle est associée à un sentiment d’injustice et à une orientation vers l’action, mais aussi la dépression, l’anxiété ou le désespoir, qui augmentent, dans certaines conditions, la probabilité de réponses délinquantes ou d’un repli sur soi de type retraitiste selon l’émotion dominante et les ressources d’ajustement disponibles.

Un mécanisme conditionnel Ce que le modèle permet de tester

Le modèle oblige à mesurer séparément l’exposition à la contrainte, l’interprétation de l’événement, les affects ressentis, les soutiens sociaux disponibles, l’autocontrôle et les opportunités concrètes de réponse délinquante ou non délinquante. Il évite ainsi de traiter pauvreté, victimisation ou colère comme des causes directes et homogènes du crime.

Broidy et Agnew (1997) prolongent le cadre pour expliquer l’écart de genre dans la délinquance : les femmes rapportent des types de tensions en partie différents (davantage liés aux relations interpersonnelles) et des styles de réponse émotionnelle plus souvent internalisés (anxiété, dépression) que les hommes, ce qui contribuerait, selon cette hypothèse, à des taux de délinquance extériorisée plus faibles sans que les femmes soient moins exposées à la tension en général.

Une théorie large, un risque de dilution Limite empirique

Plus une théorie inclut de contraintes et de médiateurs, plus elle gagne en réalisme descriptif mais plus ses prédictions peuvent devenir difficiles à départager d’autres cadres théoriques concurrents. Les tests empiriques retrouvent des associations, souvent modestes et variables selon les échantillons et les mesures, entre tension cumulée et délinquance.

Ils ne donnent pas un mécanisme unique de l’agression ou de la récidive, et la théorie peine encore à préciser pourquoi, face à une tension comparable, certaines personnes répondent par la délinquance et d’autres non, au-delà de facteurs généraux comme l’autocontrôle ou le soutien social déjà mobilisés par d’autres cadres.

Sources

  1. Agnew, R. (1992). Foundation for a general strain theory of crime and delinquency. Criminology, 30(1), 47–88.
  2. Broidy, L., & Agnew, R. (1997). Gender and crime: A general strain theory perspective. Journal of Research in Crime and Delinquency, 34(3), 275–306.
  3. Agnew, R. (2006). Pressured into Crime: An Overview of General Strain Theory. Oxford University Press.
John Braithwaite1951– · Justice restaurative · honte réintégrative

Braithwaite distingue une désapprobation de l’acte qui maintient la place de la personne dans le collectif d’une stigmatisation qui l’en expulse. Cette distinction a nourri la justice restaurative, sans valider toute pratique qui s’en réclame, ni régler les questions de sécurité que posent certains types de délits.

Honte réintégrative et stigmatisation Hypothèse normative et empirique

Crime, Shame and Reintegration (1989) propose que la réprobation sociale d’un acte puisse soutenir la conformité future lorsqu’elle est suivie de gestes de réintégration (pardon, réacceptation dans le groupe), alors que l’humiliation et l’étiquette durable, qui exclut la personne du groupe sans lui offrir de voie de retour, peuvent au contraire fragiliser les liens sociaux et favoriser la récidive.

Le modèle tente d’articuler réaction morale, structure communautaire (sociétés dites « communautaristes », à forts réseaux d’interdépendance, où la honte réintégrative serait plus efficace) et trajectoire individuelle, plutôt que d’assimiler toute sanction à une dissuasion univoque valable dans tous les contextes culturels.

Une influence sur la justice restaurative Usage encadré

Le cadre a directement inspiré des pratiques de médiation et de conférence entre personnes concernées (auteur, victime, proches), en particulier pour certains délits et avec des mineurs, notamment via le programme RISE mené à Canberra dans les années 1990, l’une des premières expérimentations randomisées à grande échelle de la justice restaurative.

La participation doit être libre, informée et protégée : une rencontre ne vaut pas réparation si elle reproduit pression, peur ou déséquilibre de pouvoir, une réserve particulièrement soulignée pour les affaires de violence conjugale ou intrafamiliale, où des criminologues féministes comme Kathleen Daly ont averti des risques spécifiques d’une approche restaurative mal encadrée.

Une preuve plus complexe que le slogan À ne pas idéaliser

Les programmes restauratifs diffèrent beaucoup par leurs publics, animateurs, garanties procédurales et critères de succès retenus. La méta-analyse de Latimer, Dowden et Muise (2005), portant sur plusieurs dizaines d’évaluations, conclut à des effets globalement positifs mais modestes sur la récidive et plus nets sur la satisfaction des victimes et le paiement des réparations, avec une hétérogénéité importante selon la qualité méthodologique des études incluses.

Quelques évaluations sont prometteuses, mais elles ne justifient ni une promesse générale de baisse de récidive applicable à tout type de délit, ni l’idée que victimes et auteurs doivent nécessairement se rencontrer : la justice restaurative reste un ensemble de dispositifs à évaluer au cas par cas, non un principe universellement supérieur à la justice pénale classique.

Sources

  1. Braithwaite, J. (1989). Crime, Shame and Reintegration. Cambridge University Press.
  2. Sherman, L. W., & Strang, H. (2007). Restorative Justice: The Evidence. The Smith Institute.
  3. Latimer, J., Dowden, C., & Muise, D. (2005). The effectiveness of restorative justice practices: A meta-analysis. The Prison Journal, 85(2), 127–144.
David Farrington1944–2024 · Criminologie développementale · prévention

Farrington a fait de la cohorte suivie dans le temps un outil majeur de la criminologie : les corrélats précoces et les parcours ultérieurs peuvent être étudiés sans confondre un facteur de risque avec une destinée, un principe qu’il a lui-même formalisé dans une théorie intégrative du potentiel antisocial.

La Cambridge Study in Delinquent Development Cohorte longitudinale

La Cambridge Study in Delinquent Development, débutée en 1961, a suivi 411 garçons londoniens de familles majoritairement ouvrières depuis l’âge de huit ans, avec des vagues d’entretiens et de mesures répétées jusqu’à l’âge adulte avancé. Elle a documenté des associations entre délinquance ultérieure, difficultés familiales (supervision parentale déficiente, criminalité parentale), échec scolaire, fréquentation de pairs délinquants et comportements antisociaux précoces.

Farrington en a tiré une théorie intégrative, l’Integrated Cognitive Antisocial Potential (ICAP), qui combine facteurs à long terme (impulsivité, tension, apprentissage social) et facteurs situationnels immédiats pour expliquer pourquoi un potentiel antisocial se traduit, ou non, en acte concret dans une situation donnée. Ce travail a consolidé la criminologie développementale en rendant visibles des continuités autant que des changements de trajectoire.

Prédire pour prévenir, pas pour trier Condition éthique

Les facteurs de risque identifiés par ce type de cohorte peuvent aider à organiser des soutiens universels ou ciblés (programmes de soutien à la parentalité, interventions scolaires précoces) et à évaluer rigoureusement leur efficacité, dans le cadre de ce que Farrington a appelé le paradigme de la prévention par les facteurs de risque.

Ils produisent des probabilités de groupe, jamais des certitudes individuelles ; les employer pour punir, surveiller ou exclure une personne au nom de son avenir supposé confond prédiction imparfaite et décision juste. Des critiques, notamment celles d’Alan France et Ross Homel, ont souligné que ce paradigme, mal encadré, peut aussi conduire à une pathologisation de la pauvreté et à une surveillance accrue des familles déjà les plus précaires, un risque que Farrington reconnaissait lui-même comme un écueil à éviter.

Le problème de la généralisation Limites de cohorte

Les conclusions d’une cohorte de garçons blancs d’un quartier populaire de Londres dans les années 1960 ne se transportent pas sans examen aux filles, à d’autres pays ou à des systèmes pénaux différents. Les modèles contemporains doivent aussi tenir compte de l’attrition de l’échantillon au fil des décennies, des changements de mesure entre les vagues d’enquête et du fait que police et justice ne captent pas tous les mêmes comportements selon les époques et les contextes.

Farrington lui-même a participé à des répliques et extensions internationales du modèle (notamment aux Pays-Bas et aux États-Unis), qui confirment globalement certains facteurs de risque robustes (supervision parentale, échec scolaire précoce) tout en montrant des variations sensibles d’ampleur et parfois de nature selon les contextes nationaux.

Sources

  1. Farrington, D. P. (1995). The development of offending and antisocial behaviour from childhood: Key findings from the Cambridge Study in Delinquent Development. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 36(6), 929–964.
  2. Farrington, D. P., & Welsh, B. C. (2007). Saving Children from a Life of Crime: Early Risk Factors and Effective Interventions. Oxford University Press.
  3. France, A., & Homel, R. (2006). Societal access routes and developmental pathways: Putting social structure and young people’s voice into the analysis of pathways into and out of crime. Australian & New Zealand Journal of Criminology, 39(3), 295–309.
Kathleen Daly1951– · Criminologie féministe · justice restaurative

Kathleen Daly a montré que les théories criminologiques construites principalement sur des garçons et des hommes ne deviennent pas universelles par défaut. Elle analyse les parcours, les violences subies et les réponses pénales sans essentialiser les femmes ni traiter le genre comme une simple variable de contrôle à ajouter aux modèles existants.

Les « pathways » et leurs précautions Correction de focale

Dans « Gender, Crime, and Punishment » (1994) et dans ses travaux ultérieurs sur les parcours judiciaires féminins, Daly examine comment violences subies, dépendances, responsabilités de soin envers des enfants ou des proches, pauvreté et relations de dépendance affective peuvent s’entrecroiser dans certains parcours de femmes judiciarisées, à partir de dossiers judiciaires et d’entretiens détaillés plutôt que de statistiques agrégées seules.

Il s’agit de configurations observées empiriquement dans des échantillons précis, non de types fixes ni d’un récit qui transformerait automatiquement une victimisation antérieure en explication suffisante d’une infraction ultérieure : Daly insiste sur le fait que la recherche sur les « pathways » féminins décrit des trajectoires plurielles, pas un profil unique de la femme délinquante.

Évaluer la justice restaurative depuis les rapports de pouvoir Vigilance nécessaire

Daly a insisté sur les différences entre procédure affichée et expérience vécue : consentement réel, sécurité physique et psychologique, dynamiques de genre, relation antérieure entre auteur et victime, et attentes institutionnelles modifient fortement ce qu’une rencontre réparatrice peut produire, en particulier dans les affaires de violence sexuelle ou conjugale où elle a documenté à la fois des risques réels et des cas où les victimes rapportaient un sentiment de reconnaissance que la procédure pénale classique ne leur avait pas offert.

Cette perspective évite de présenter la restauration comme intrinsèquement douce ou émancipatrice : elle la traite comme un dispositif dont les effets dépendent des rapports de pouvoir présents dans la salle, et non d’une vertu inhérente au format de la rencontre.

Une critique qui élargit le champ Portée méthodologique

Étudier le genre n’ajoute pas simplement une variable à une théorie existante : cela oblige à revoir qui est inclus dans les échantillons de recherche (les grandes cohortes fondatrices de la criminologie développementale, comme celles de Glueck ou de Farrington, portaient exclusivement sur des garçons), quels actes sont mesurés, et quelles institutions définissent le problème à étudier.

Les résultats issus de cette perspective ne doivent pas être réifiés en « profils féminins » de criminalité qui remplaceraient un stéréotype par un autre ; la contribution durable de Daly tient moins à une théorie unique qu’à une exigence méthodologique, désormais largement reprise, de ne pas généraliser à partir d’échantillons non représentatifs.

Sources

  1. Daly, K. (1992). Women’s pathways to felony court: Feminist theories of lawbreaking and problems of representation. Southern California Review of Law and Women’s Studies, 2, 11–52.
  2. Daly, K. (1994). Gender, Crime, and Punishment. Yale University Press.
  3. Daly, K. (2002). Restorative justice: The real story. Punishment & Society, 4(1), 55–79.
Clifford Shaw & Henry McKay1895–1957 / 1899–1980 · École de Chicago · désorganisation sociale

Sociologues de l’École de Chicago, Shaw et McKay montrent, en cartographiant des décennies de délinquance juvénile sur la ville, que le taux de criminalité reste stable dans certains quartiers indépendamment des groupes ethniques qui s’y succèdent, déplaçant l’explication du crime de l’individu déviant vers la structure du quartier lui-même.

Cartographier la délinquance plutôt que les délinquants Découverte fondatrice

Dans Juvenile Delinquency and Urban Areas (1942), fruit de plus de vingt ans de relevés à l’Institute for Juvenile Research de Chicago, Shaw et McKay reportent sur une carte les adresses de dizaines de milliers de jeunes délinquants et constatent que les taux les plus élevés se concentrent invariablement dans les mêmes zones, proches du centre industriel et commercial, marquées par la pauvreté, le renouvellement rapide de la population et l’hétérogénéité ethnique.

Leur découverte la plus déstabilisante pour l’époque : lorsqu’un groupe ethnique quitte ces quartiers pour des zones plus aisées, son taux de délinquance baisse, tandis que le groupe suivant qui s’y installe voit le sien augmenter. Le facteur explicatif n’est donc ni une prédisposition individuelle ni une caractéristique culturelle d’un groupe, mais une propriété du quartier lui-même.

La désorganisation sociale comme mécanisme Cadre explicatif

Shaw et McKay proposent que ces quartiers produisent de la délinquance parce qu’ils empêchent l’émergence d’un contrôle social informel efficace : pauvreté, instabilité résidentielle et diversité ethnique fragilisent les réseaux de voisinage, les institutions locales et la transmission de normes communes entre adultes et jeunes, rendant plus difficile la supervision collective des enfants du quartier.

Cette théorie a directement inspiré, des décennies plus tard, le concept d’efficacité collective développé par Robert Sampson et ses collègues, qui reprend l’idée d’un contrôle social de quartier tout en précisant les mécanismes concrets (confiance mutuelle entre voisins, disposition à intervenir) par lesquels il s’exerce ou fait défaut.

Une explication du lieu, pas de la personne, aux limites propres Portée à circonscrire

La théorie explique pourquoi un quartier concentre la délinquance, mais pas pourquoi tel jeune y devient délinquant et tel autre non : elle reste une théorie du niveau écologique (le quartier), difficilement transposable telle quelle au niveau individuel sans commettre ce que les statisticiens appellent une erreur écologique. Elle a aussi été critiquée pour minimiser le rôle des politiques urbaines et du désinvestissement économique délibéré dans la production même de ces quartiers « désorganisés ».

La réplication de leurs cartes dans des villes non américaines et dans des contextes urbains contemporains donne des résultats plus mitigés qu’à Chicago dans les années 1930, ce qui invite à traiter la désorganisation sociale comme un mécanisme parmi d’autres plutôt que comme une loi universelle de la géographie du crime.

Sources

  1. Shaw, C. R., & McKay, H. D. (1942). Juvenile Delinquency and Urban Areas. University of Chicago Press.
  2. Sampson, R. J., Raudenbush, S. W., & Earls, F. (1997). Neighborhoods and violent crime: A multilevel study of collective efficacy. Science, 277(5328), 918–924.
  3. Bursik, R. J. (1988). Social disorganization and theories of crime and delinquency: Problems and prospects. Criminology, 26(4), 519–551.
Gresham Sykes & David Matza1922–2010 / 1930–2018 · Techniques de neutralisation

Sykes et Matza montrent que la plupart des délinquants adhèrent, comme tout le monde, aux normes conventionnelles, mais neutralisent temporairement leur emprise morale par un petit répertoire de justifications récurrentes, avant de commettre un acte plutôt qu’après coup pour se disculper.

Un répertoire de justifications, pas une sous-culture délinquante Repère théorique

Dans « Techniques of Neutralization: A Theory of Delinquency » (1957, American Sociological Review), Sykes et Matza s’opposent à la théorie alors dominante d’une sous-culture délinquante dotée de valeurs propres opposées aux normes conventionnelles. Ils observent au contraire que les délinquants expriment souvent de la honte ou de la culpabilité, respectent certaines figures d’autorité et distinguent des victimes « légitimes » de victimes qui ne le seraient pas, des signes que les normes conventionnelles restent actives chez eux plutôt qu’abolies.

Ils identifient cinq techniques récurrentes par lesquelles un individu neutralise par avance la portée morale de son acte : le déni de responsabilité (« je n’ai pas pu faire autrement »), le déni du préjudice (« personne n’a vraiment été lésé »), le déni de la victime (« elle l’avait bien cherché »), la condamnation des condamnateurs (« qui sont-ils pour me juger ») et l’appel à des loyautés supérieures (« je l’ai fait pour mes amis »).

La dérive plutôt que l’engagement définitif Concept durable

Cette théorie introduit une notion durable, la dérive (« drift ») : la plupart des jeunes délinquants ne sont pas fermement engagés dans une identité déviante à temps plein, mais dérivent entre conformité et transgression selon les occasions, ce qui explique pourquoi une majorité d’entre eux cessent leurs activités délinquantes en vieillissant sans intervention particulière.

Le concept de neutralisation a essaimé bien au-delà de la délinquance juvénile : il structure aujourd’hui l’analyse de la criminalité en col blanc, de la fraude fiscale ou de la triche académique, partout où des individus par ailleurs conventionnels s’autorisent ponctuellement une transgression sans renoncer à leurs valeurs déclarées.

Neutraliser avant ou après l’acte : une question non tranchée Limite méthodologique

La théorie suppose que les techniques de neutralisation précèdent l’acte et le rendent possible, mais la plupart des données disponibles sont recueillies après coup, par entretien avec des personnes déjà condamnées, ce qui ne permet pas de trancher si ces justifications ont réellement facilité le passage à l’acte ou si elles ne sont qu’une manière a posteriori de présenter une conduite déjà commise sous un jour acceptable.

Des travaux ultérieurs ont aussi souligné que toutes les techniques de neutralisation ne se valent pas : certaines corrèlent plus fortement que d’autres avec la répétition des actes délinquants, ce qui a conduit à affiner plutôt qu’à abandonner le cadre initial de Sykes et Matza.

Sources

  1. Sykes, G. M., & Matza, D. (1957). Techniques of neutralization: A theory of delinquency. American Sociological Review, 22(6), 664–670.
  2. Matza, D. (1964). Delinquency and Drift. Wiley.
  3. Maruna, S., & Copes, H. (2005). What have we learned from five decades of neutralization research? Crime and Justice, 32, 221–320.