Lecture guidée · 5 étapes
La théorie de l’attachement, étape par étape
De la théorie éthologique de Bowlby aux quatre classifications observées dans la Situation étrange, en cinq fiches.
La théorie de l’attachement ne s’est pas construite d’un bloc. Une théorie générale a d’abord posé un cadre sans méthode pour l’observer ; une méthode expérimentale a ensuite décrit un premier pattern majoritaire, puis d’autres patterns qui ne s’y réduisaient pas ; une quatrième classification, proposée huit ans plus tard puis formalisée par des critères de codage détaillés en 1990, a montré que les trois premières ne suffisaient pas. Cette lecture suit cet ordre historique, celui dans lequel chaque étape a étendu la description disponible.
John Bowlby publie en 1969 le premier tome d’Attachment and Loss après avoir rompu avec un pan de la théorie psychanalytique dans laquelle il avait pourtant été formé : pour lui, le lien entre un enfant et sa figure de soin n’est pas un sous-produit de la satisfaction des besoins alimentaires, comme le voulait la théorie pulsionnelle classique, mais un système comportemental à part entière, façonné par la sélection naturelle pour maintenir la proximité avec une figure protectrice en cas de danger. Il s’appuie sur l’éthologie de Konrad Lorenz, et sur les films tournés par James Robertson documentant la détresse d’enfants hospitalisés séparés de leurs parents, pour soutenir que cette détresse a une fonction adaptative et non pathologique. Cette théorie reste toutefois une architecture générale, valable pour l’espèce entière ; elle ne dit encore rien sur la manière dont deux enfants peuvent vivre ce même système différemment, faute d’un outil pour observer et comparer ces différences.
Attachement
L’attachement offre un vocabulaire pour observer la recherche de proximité, les réactions à la distance et les attentes qui traversent les liens.
Chercher spontanément le contact d’une personne de confiance après une mauvaise nouvelle.
Interpréter une distance temporaire comme un risque de rupture et multiplier les demandes de confirmation.
C’est Mary Ainsworth, ancienne collaboratrice de Bowlby, qui comble ce manque. À partir d’une étude longitudinale menée à Baltimore entre 1963 et 1967 sur 26 dyades mère-enfant observées à domicile pendant leur première année, elle conçoit un protocole de laboratoire en huit épisodes, la Situation étrange, où l’enfant vit deux brèves séparations puis retrouvailles avec sa mère en présence d’un inconnu. Le pattern le plus fréquent qu’elle y observe, et que la publication complète de la classification en 1978 puis des réplications à plus large échelle confirmeront comme majoritaire dans les échantillons occidentaux (environ deux enfants sur trois), montre une détresse à la séparation suivie d’un réconfort rapide et efficace au retour : c’est l’attachement sécure, celui qui valide empiriquement l’idée que la figure d’attachement fonctionne comme une base de sécurité. Mais dès son échantillon initial, Ainsworth remarque aussi un sous-groupe minoritaire dont le comportement ne correspond pas du tout à ce schéma attendu.
Attachement sécure
L’attachement sécure désigne une classification issue notamment de la procédure de la Situation étrange. L’enfant peut explorer en présence de la figure d’attachement et, après la séparation, rechercher le contact ou le réconfort à son retour puis reprendre l’exploration. Ces comportements s’interprètent dans un contexte d’observation standardisé.
Un enfant explore activement une pièce inconnue tant que son parent est présent, pleure brièvement à son départ puis se calme rapidement et reprend son jeu à son retour.
Un enfant sécure va spontanément chercher du réconfort auprès de sa figure d’attachement après une chute, puis retourne jouer une fois rassuré.
Ce sous-groupe, environ un enfant sur cinq dans les échantillons occidentaux d’Ainsworth, montre étonnamment peu ou pas de détresse visible à la séparation et évite activement le contact avec sa mère au retour, se tournant parfois vers un jouet plutôt que vers elle. Pris au pied de la lettre, ce calme apparent pourrait passer pour une indépendance précoce, mais Ainsworth elle-même le lit déjà comme une stratégie plutôt qu’une absence réelle de détresse. Une étude de Spangler et Grossmann, publiée en 1993, apporte un argument physiologique en faveur de cette lecture : malgré leur calme comportemental, les enfants évitants montrent, aux mesures cardiaques, une activation pendant la séparation, et un taux de cortisol plus élevé que celui des enfants sécures, à l’instar des enfants qui seront classés désorganisés. Le calme apparent de ces enfants n’implique donc pas une absence d’activation physiologique.
Attachement évitant
L’attachement évitant désigne une classification insécure où l’enfant montre peu de détresse apparente à la séparation et évite le contact ou s’en détourne au retour de la figure d’attachement. L’absence de détresse visible ne permet pas, à elle seule, de conclure à une faible activation émotionnelle.
Un enfant continue de jouer avec les jouets sans réagir visiblement lorsque son parent quitte la pièce, puis l’ignore ou se détourne légèrement à son retour.
Un enfant évitant ne cherche pas le contact physique avec son parent même après une chute, contrairement à un enfant sécure dans la même situation.
Un troisième groupe, plus rare, environ un enfant sur dix, occupe la position presque inverse de celle des enfants évitants sur la dimension comportementale la plus visible, la détresse exprimée : ici la détresse est ouverte, intense et prolongée, mais elle ne se résout pas au retour de la figure d’attachement. L’enfant cherche le contact tout en le repoussant, alternant agrippement et coups, sans jamais atteindre l’apaisement que les enfants sécures obtiennent en quelques instants. Ainsworth relie ce pattern, l’attachement ambivalent (ou résistant), à une histoire de disponibilité imprévisible de la figure de soin, tantôt réactive, tantôt absente, une hypothèse explicative plutôt qu’une relation de cause à effet établie. Avec le sécure et l’évitant, ce troisième pattern complète en 1978 une typologie présentée comme exhaustive.
Attachement ambivalent
L’attachement ambivalent, aussi appelé résistant, désigne un style d’attachement insécure où l’enfant montre une détresse intense lors de la séparation et reste difficile à consoler au retour de la figure d’attachement, alternant recherche de contact et résistance colérique.
Un enfant pleure intensément au départ de son parent et continue de pleurer et de se débattre lorsqu’il tente de le réconforter à son retour.
Un enfant ambivalent alterne entre s’accrocher à son parent et le repousser avec colère lors des retrouvailles, sans se laisser apaiser durablement.
Cette exhaustivité tient huit ans. Mary Main avait commencé, dès les années 1970, à rencontrer des enfants difficilement classables dans les trois catégories existantes ; avec Judith Solomon, elle étudie systématiquement ces cas et propose en 1986 une quatrième catégorie, désorganisée/désorientée, avant d’en publier les critères de codage détaillés en 1990. Ces critères ne décrivent pas un enfant privé de toute stratégie : la plupart du temps, un enfant classé désorganisé montre un comportement organisé, sécure, évitant ou ambivalent, mais manifeste, en présence ou au retour de la figure d’attachement, des ruptures momentanées dans cette organisation, mouvements interrompus ou contradictoires, figement, postures anormales maintenues quelques secondes, appréhension ou désorientation manifeste. Main formule ensuite avec Erik Hesse, autour de 1990, l’hypothèse explicative d’une « peur sans solution » : lorsque la figure d’attachement devient elle-même une source d’alarme, l’enfant se retrouve pris dans un conflit entre approcher et fuir la même personne, faute d’une autre stratégie disponible. Des comportements parentaux effrayants ou effrayés, une maltraitance ou certains états non résolus chez le parent sont des facteurs associés à cette catégorie, sans qu’un attachement désorganisé permette à lui seul de conclure à leur présence. Il n’ajoute donc pas une quatrième case à une grille qui aurait simplement oublié une possibilité : il révèle que la classification en trois stratégies organisées, aussi solide soit-elle statistiquement, ne pouvait pas rendre compte de ces ruptures ponctuelles du système d’attachement lui-même.
Attachement désorganisé
L’attachement désorganisé (ou désorienté) désigne une classification où l’enfant manifeste, en présence ou au retour de la figure d’attachement, des ruptures momentanées de stratégie : mouvements interrompus ou contradictoires, figement, appréhension ou désorientation manifeste. Ces comportements demandent une interprétation prudente et contextualisée ; ils ne permettent pas à eux seuls d’inférer la cause relationnelle ou familiale.
Un enfant s’approche de son parent au retour puis se fige brusquement ou détourne le regard, sans compléter le mouvement d’approche ni de fuite.
Un enfant présente des comportements contradictoires, comme tendre les bras tout en reculant en même temps, lors des retrouvailles avec la figure d’attachement.
En conclusion
Une méta-analyse de van IJzendoorn et Kroonenberg publiée en 1988, portant sur 32 échantillons et près de 2 000 classifications dans huit pays, a retrouvé l’attachement sécure comme pattern majoritaire dans la plupart des échantillons, tout en montrant des variations dans la répartition des trois autres catégories. Son résultat le plus cité va cependant à l’inverse de l’intuition : les différences observées entre échantillons d’un même pays étaient plus importantes que les différences moyennes entre pays, ce qui invite à ne pas réduire ces variations à la seule culture. La stabilité de la classification dans le temps est elle aussi modérée plutôt qu’absolue : un enfant classé sécure à un an ne le reste pas nécessairement à six ans, en particulier si les circonstances familiales changent entre-temps. Ces quatre catégories décrivent donc des patterns statistiques observés dans un paradigme précis, la Situation étrange, pas des diagnostics permanents ni des verdicts sur la vie relationnelle future d’un enfant.
Le grand dossier psychologie développementale