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Les auteurs, des lésions aux réseaux.

La neuropsychologie ne se réduit pas aux cas célèbres ni à une carte immuable du cerveau. Ce répertoire rassemble les cliniciens, théoriciens et spécialistes de l’évaluation qui ont construit le champ : de l’étude des aphasies aux dissociations cognitives, des tests aux modèles de réseaux. Chaque portrait distingue l’apport, son usage actuel et les simplifications à éviter.

Paul Broca1824–1880 · Paris · anatomie clinique et localisation

Avec le patient Leborgne, dit « Tan », Broca a rendu crédible l’idée qu’une atteinte cérébrale circonscrite peut affecter sélectivement une fonction mentale, sans pour autant avoir découvert une case cérébrale unique du langage.

Le patient Tan et la naissance d’une preuve anatomo-clinique Repère historique

En 1861, Broca présente à la Société d’anthropologie de Paris le cas de Leborgne, surnommé « Tan » parce que cette syllabe est à peu près tout ce qu’il parvient encore à prononcer. À l’autopsie, Broca trouve une lésion touchant la troisième circonvolution frontale gauche et propose de relier cette perte de la parole articulée à cette zone précise. Il ne part pas de rien : Jean-Baptiste Bouillaud, puis son gendre Ernest Auburtin, défendaient déjà une localisation frontale du langage sur la base d’observations cliniques, au point qu’Auburtin proposait publiquement de renoncer à ses idées si l’on trouvait une lésion frontale sans trouble de la parole. Ce que Broca apporte de nouveau, quelques mois plus tard avec un second cas (Lelong), c’est une pièce anatomique conservée et un raisonnement documenté qui transforme une hypothèse clinique plausible en démonstration recevable par ses pairs.

Le mot qu’il emploie alors n’est pas « aphasie », terme que proposera Armand Trousseau quelques années plus tard, mais « aphémie ». Le cerveau de Tan, conservé depuis au musée Dupuytren puis au musée d’Anatomie de Paris, restera l’un des objets les plus étudiés de l’histoire de la neurologie.

Une méthode plus durable que la carte elle-même Apport durable

L’apport durable de Broca n’est pas tant une aire aux frontières définitives qu’une méthode : comparer des profils cliniques précis à des lésions vérifiées par dissection, et construire des hypothèses sur l’organisation fonctionnelle à partir de cette confrontation plutôt que de la spéculation phrénologique, qui prétendait lire le caractère et les facultés sur la forme du crâne sans jamais vérifier ses correspondances contre une lésion réelle. Cette rigueur relative a ouvert la voie aux travaux de Wernicke puis à toute la tradition localisationniste du dernier tiers du XIXe siècle.

Il faut aussi noter, pour l’honnêteté du portrait, que Broca a mené en parallèle des travaux de craniométrie et d’anthropologie physique aujourd’hui unanimement considérés comme scientifiquement infondés et empreints des préjugés raciaux de son temps ; cette part de son œuvre n’a pas résisté à l’examen, contrairement à sa méthode anatomo-clinique appliquée au langage.

Ce que l’imagerie moderne du cerveau de Tan a changé Révision contemporaine

En 2007, Nina Dronkers et son équipe ont réexaminé au scanner IRM les cerveaux conservés de Leborgne et de Lelong. La lésion s’étend bien au-delà des limites classiques de l’aire de Broca (BA44-45) : elle atteint l’insula, des structures sous-corticales et une part importante de la substance blanche profonde. Des travaux cliniques antérieurs, notamment ceux de Jay Mohr et ses collègues en 1978, avaient déjà montré qu’une lésion limitée aux seules aires 44 et 45 produit le plus souvent une atteinte transitoire de l’articulation, pas le tableau complet et durable d’aphasie non fluente décrit par Broca.

Les modèles actuels du langage, notamment les modèles à deux voies (Hickok et Poeppel), traitent la région frontale inférieure gauche comme un nœud parmi d’autres d’un réseau distribué impliquant cortex temporal, pariétal et faisceaux sous-corticaux, plutôt que comme un centre de production isolé. La production de la parole dépend de ce réseau dans son ensemble : une lésion de la seule zone classique ne prédit ni à elle seule le type ni l’évolution d’une aphasie.

Sources

  1. Broca, P. (1861). Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé. Bulletin de la Société Anatomique de Paris.
  2. Dronkers, N. F., Plaisant, O., Iba-Zizen, M. T., & Cabanis, E. A. (2007). Paul Broca’s historic cases: high resolution MR imaging of the brains of Leborgne and Lelong. Brain, 130(5), 1432–1441.
  3. Tremblay, P., & Dick, A. S. (2016). Broca and Wernicke are dead, or moving past the classic model of language neurobiology. Brain and Language.
Carl Wernicke1848–1905 · Breslau · aphasiologie et modèles de réseau

Wernicke a fait passer le langage d’une carte de centres isolés à un problème de connexions : une atteinte peut troubler la compréhension ou la répétition selon le nœud et la voie touchés.

Une aphasie fluente, et une prédiction avant la découverte Repère historique

En 1874, à seulement 26 ans, Wernicke publie « Der aphasische Symptomencomplex », où il décrit des patients dont la parole reste fluide et bien articulée, mais dont la compréhension est profondément touchée et le discours parasité de paraphasies. Il associe ce tableau à une lésion de la partie postérieure de la première circonvolution temporale gauche, proche du cortex auditif, et distingue nettement ce profil de celui décrit par Broca treize ans plus tôt.

Ce qui rend le texte remarquable au-delà de la description clinique, c’est que Wernicke y prédit théoriquement, avant de l’avoir observé, un troisième type de trouble : une atteinte de la répétition avec parole fluente et compréhension relativement préservée, résultant d’une rupture de la voie reliant les deux centres. Cette anticipation, confirmée par la suite sous le nom d’aphasie de conduction, restera l’un des exemples les plus souvent cités d’un modèle neuropsychologique produisant une prédiction vérifiable plutôt qu’une simple description a posteriori.

Le modèle Wernicke-Lichtheim et la naissance du raisonnement en circuits Apport durable

Avec Ludwig Lichtheim, Wernicke formalise en 1885 un schéma en forme de maison reliant des centres de concepts, de production motrice et de réception sensorielle par des voies dont l’atteinte sélective explique différents tableaux cliniques. Ce diagramme, aujourd’hui daté dans son détail anatomique, reste le prototype des modèles en boîtes et flèches encore enseignés, et préfigure directement les approches contemporaines en réseaux distribués et en connectomique.

Wernicke a poursuivi sa carrière vers la psychiatrie clinique, où il a notamment décrit en 1881 un syndrome neurologique aigu par carence en thiamine, aujourd’hui connu sous le nom d’encéphalopathie de Wernicke, sans rapport direct avec ses travaux sur le langage mais témoignant de l’étendue de son œuvre clinique.

Une aire aux frontières mal définies Révision contemporaine

Dès 1976, les neurologues Joseph et Glenn Bogen qualifiaient l’aire de Wernicke de région la plus mal définie de tout le cortex, tant les descriptions varient d’un auteur à l’autre. Des travaux plus récents de cartographie lésionnelle, notamment ceux de Jeffrey Binder en 2015, situent les déficits de compréhension associés à l’aphasie de Wernicke de façon plus large, impliquant le gyrus temporal moyen et le gyrus angulaire, et pas seulement la partie postérieure du gyrus temporal supérieur identifiée par Wernicke.

La division scolaire entre une aire de compréhension et une aire de production reste donc un repère pédagogique utile, mais trop nette pour rendre compte de la réalité clinique : les frontières individuelles, les voies dorsale et ventrale du langage, et les processus sous-corticaux rendent le système bien plus complexe qu’une carte à deux centres.

Sources

  1. Wernicke, C. (1874). Der aphasische Symptomencomplex. Cohn & Weigert.
  2. Binder, J. R. (2015). The Wernicke area: Modern evidence and a reinterpretation. Neurology, 85(24), 2170–2175.
  3. Tremblay, P., & Dick, A. S. (2016). Broca and Wernicke are dead. Brain and Language.
Alexander Luria1902–1977 · Moscou · neuropsychologie clinique et systèmes fonctionnels

Luria a refusé l’alternative trop simple entre une fonction logée dans un point et un cerveau indifférencié : toute fonction complexe repose, selon lui, sur plusieurs systèmes coordonnés.

Des blessures de guerre à une clinique de terrain Cadre fondateur

Formé à la psychologie dans l’orbite de Lev Vygotski et de son école culturelle-historique, Luria se tourne vers la neuropsychologie clinique lorsqu’il est chargé, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la rééducation de soldats blessés à la tête dans des hôpitaux militaires de l’Oural. C’est dans ce contexte, loin des grands laboratoires occidentaux et de leurs batteries standardisées, qu’il développe une méthode d’examen improvisée à partir de l’hypothèse en cours plutôt que fixée à l’avance : modifier une tâche, observer quelles aides changent la performance, comparer la nature des erreurs plutôt que leur seul nombre.

Cette clinique de l’erreur cherche la nature du processus défaillant plutôt qu’un score isolé : stratégie, langage intérieur, fatigue, persévérations et aides nécessaires renseignent le profil. Elle a fortement influencé la clinique et la rééducation, bien au-delà de l’Union soviétique.

Trois unités fonctionnelles et des récits de cas devenus classiques Apport durable

Dans Higher Cortical Functions in Man (1962) puis The Working Brain (1973), Luria décrit les fonctions complexes comme reposant sur trois unités fonctionnelles coordonnées : une unité de régulation du tonus et de la vigilance associée au tronc cérébral et aux structures limbiques, une unité de réception, traitement et stockage de l’information dans les régions postérieures, et une unité de programmation, régulation et vérification de l’activité, portée par les régions frontales.

Luria est aussi l’auteur de deux récits de cas devenus des classiques du genre : L’Homme dont le monde volait en éclats, consacré à Zassetski, soldat blessé au cerveau qui tint, sur près de vingt-cinq ans, un journal de son expérience fragmentée, et Une prodigieuse mémoire, consacré à Chereshevski, un mnémoniste aux capacités hors norme. Ces deux ouvrages ont contribué à populariser une neuropsychologie attentive au vécu subjectif du patient, plutôt qu’à sa seule performance chiffrée.

Une cartographie féconde mais difficile à répliquer Limite historique

Parce que la méthode de Luria était largement qualitative et idiographique, construite au cas par cas plutôt qu’étalonnée sur de grands échantillons normés, elle est restée difficile à reproduire systématiquement selon les standards psychométriques qui se sont imposés en Occident dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses trois grandes unités fonctionnelles restent pédagogiquement fécondes, mais elles ne correspondent pas à des découpages anatomiques actuels : les réseaux de repos, de saillance et de contrôle exécutif décrits par l’imagerie fonctionnelle contemporaine dessinent une organisation plus fine et plus dynamique que le triptyque lurien.

Ses conclusions doivent donc être reliées aux méthodes modernes de lésion, d’imagerie et de psychométrie, sans que cela retire à sa clinique du processus, elle, une pertinence encore largement reconnue en rééducation.

Sources

  1. Luria, A. R. (1966). Higher Cortical Functions in Man. Basic Books.
  2. Luria, A. R. (1973). The Working Brain. Basic Books.
  3. Luria, A. R. (1968). The Mind of a Mnemonist. Basic Books.
Brenda Milner1918– · Montréal · mémoire et neuropsychologie expérimentale

Les travaux de Brenda Milner avec Henry Molaison ont établi qu’une mémoire ne se résume pas à une capacité unique : on peut ne plus former de souvenirs épisodiques tout en apprenant encore certaines habiletés.

Le cas H.M. et la découverte d’un rôle critique de l’hippocampe Cas fondateur

En 1953, le chirurgien William Scoville pratique sur Henry Molaison une lobectomie temporale bilatérale expérimentale pour traiter une épilepsie sévère et résistante, retirant l’hippocampe, l’amygdale et le cortex environnant des deux côtés. Les conséquences sont inattendues et catastrophiques : une amnésie antérograde massive et quasiment complète. Milner, alors doctorante sous la direction de Donald Hebb, est appelée pour évaluer ce patient ; l’article qu’elle cosigne avec Scoville en 1957 dans le Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry devient le texte fondateur de la neuropsychologie moderne de la mémoire, établissant que les structures temporales médianes, l’hippocampe en particulier, sont nécessaires à la formation de nouveaux souvenirs déclaratifs.

Milner a poursuivi ce travail auprès de nombreux autres patients opérés à l’Institut neurologique de Montréal aux côtés de Wilder Penfield, documentant notamment des déficits caractéristiques après lésions frontales, dont des difficultés spécifiques au test de tri de cartes du Wisconsin (1963).

Dissocier les mémoires par un dessin dans un miroir Apport durable

Au début des années 1960, Milner fait tracer à H.M. le contour d’une étoile en ne regardant que son reflet dans un miroir, un exercice difficile même pour une personne sans trouble de mémoire. Sur plusieurs jours d’essais répétés, sa performance s’améliore régulièrement, comme chez n’importe quel sujet, alors même qu’il n’a aucun souvenir conscient d’avoir déjà pratiqué l’exercice à chaque nouvelle séance.

Cette dissociation entre un apprentissage moteur préservé et une absence totale de souvenir épisodique de l’avoir acquis a fourni la démonstration la plus nette d’une distinction entre mémoire déclarative, consciemment accessible, et apprentissages procéduraux, indépendants de cette conscience. Elle a structuré durablement la recherche sur les systèmes multiples de mémoire, formalisée ensuite par Larry Squire et Neal Cohen sous les termes de mémoire déclarative et non déclarative.

Un cas exceptionnel, mais une lésion plus complexe qu’il n’y paraissait Prudence méthodologique

H.M. a produit des hypothèses extraordinairement fécondes, mais une seule histoire médicale ne fixe pas une carte définitive. Une étude IRM de 1997 menée par Suzanne Corkin, David Amaral et leurs collègues a montré que l’amygdale et le cortex adjacent étaient plus étendument atteints qu’on ne le pensait initialement, et que l’hippocampe n’avait pas été retiré dans sa totalité. Un examen histologique post mortem publié en 2014 par Jacopo Annese et son équipe dans Nature Communications a par ailleurs révélé une lésion inattendue du cortex orbitofrontal gauche, probablement due à la chirurgie elle-même, compliquant l’attribution exclusive de son amnésie à la seule perte hippocampique.

Ces révisions successives illustrent une leçon plus générale que le champ a progressivement intégrée : un cas, même suivi avec un soin exceptionnel pendant des décennies, appelle la réplication sur d’autres patients amnésiques avant qu’une conclusion structurale puisse être considérée comme solide.

Sources

  1. Scoville, W. B., & Milner, B. (1957). Loss of recent memory after bilateral hippocampal lesions. Journal of Neurology, Neurosurgery, and Psychiatry, 20(1), 11–21.
  2. Milner, B., Corkin, S., & Teuber, H.-L. (1968). Further analysis of the hippocampal amnesic syndrome. Neuropsychologia, 6(3), 215–234.
  3. Annese, J. et al. (2014). Postmortem examination of patient H.M.’s brain based on histological sectioning and digital 3D reconstruction. Nature Communications, 5, 3122.
Roger Sperry & Michael Gazzaniga1913–1994 / 1939– · Caltech et Dartmouth · cerveau divisé

Leurs études de patients commissurotomisés ont montré que les hémisphères peuvent traiter certaines informations de manière différenciée, sans autoriser le récit populaire de deux personnes vivant dans un seul cerveau.

Un dernier recours chirurgical devenu terrain d’expérience Démonstration classique

La section du corps calleux, pratiquée par les neurochirurgiens Philip Vogel et Joseph Bogen chez un petit nombre de patients souffrant d’épilepsie sévère et pharmaco-résistante, était un traitement de dernier recours, non une intervention conçue pour la recherche. Sperry, puis son étudiant Gazzaniga, ont testé ces patients à l’aide d’une présentation tachistoscopique très brève et strictement latéralisée d’un stimulus à un seul champ visuel : un patient pouvait ainsi désigner de la main gauche un objet présenté à son hémisphère droit sans parvenir à le nommer verbalement, l’information n’ayant plus accès à l’hémisphère gauche dominant pour le langage.

Sperry reçoit en 1981 le prix Nobel de physiologie ou médecine pour cet ensemble de travaux et ses recherches antérieures sur la spécificité neuronale.

L’interprète : un récit construit après coup Apport durable

Avec Joseph LeDoux en 1978, Gazzaniga propose l’idée d’un « interprète » : l’hémisphère gauche construit spontanément une explication cohérente et verbalisée d’un comportement, y compris lorsqu’il n’a en réalité aucun accès à la cause réelle de ce comportement, dictée dans certaines expériences à l’hémisphère droit seul. Ce mécanisme de confabulation, observé de façon particulièrement nette chez les patients au cerveau divisé, a depuis été mobilisé pour comprendre des phénomènes de rationalisation post hoc bien au-delà de ce contexte chirurgical spécifique.

Ni cerveau gauche créatif, ni cerveau droit logique Neuromythe à abandonner

Les différences hémisphériques observées dans ces cas chirurgicaux très particuliers ne fondent aucune typologie des personnes. Chez un cerveau intact, les hémisphères coopèrent massivement par le corps calleux, et les latéralisations observées varient selon la tâche, l’individu et l’âge. L’ensemble des données historiques repose en outre sur un nombre extrêmement restreint de patients, certaines études portant sur deux à quatre personnes seulement, chacune avec une histoire épileptique, un âge d’opération et une étendue de section calleuse propres, ce qui limite fortement la généralisation à la population générale.

Une étude de 2017 menée par Yair Pinto et ses collègues dans Brain a même montré que certains patients au cerveau divisé conservent un degré surprenant d’unité perceptive entre les deux champs visuels, remettant en question la lecture initiale de Sperry et Gazzaniga en termes de deux consciences séparées et étanches.

Sources

  1. Sperry, R. W. (1968). Hemisphere deconnection and unity in conscious awareness. American Psychologist, 23(10), 723–733.
  2. Gazzaniga, M. S., & LeDoux, J. E. (1978). The Integrated Mind. Plenum Press.
  3. Pinto, Y., Neville, D. A., Otten, M., Corballis, P. M., Lamme, V. A. F., de Haan, E. H. F., Foschi, N., & Fabri, M. (2017). Split brain: divided perception but undivided consciousness. Brain, 140(5), 1231–1237.
Norman Geschwind1926–1984 · Boston · syndromes de déconnexion

Geschwind a réactualisé l’idée que certains déficits ne sont pas causés par la perte d’un centre, mais par l’interruption des voies qui coordonnent des régions encore relativement préservées.

Faire revivre une idée tombée en désuétude Repère théorique

Dans deux longs articles publiés dans Brain en 1965, « Disconnexion syndromes in animals and man », Geschwind reprend et systématise des idées du XIXe siècle, celles de Wernicke, Dejerine et Liepmann, largement abandonnées durant la première moitié du XXe siècle sous l’influence du holisme de Karl Lashley et de son principe d’équipotentialité corticale. Geschwind réinterprète des syndromes tels que l’aphasie de conduction, l’alexie sans agraphie ou l’apraxie callosale comme des ruptures de communication entre des centres de traitement par ailleurs intacts, plutôt que comme la destruction d’un centre unique, et leur donne un vocabulaire théorique cohérent.

Un précurseur direct des modèles en réseau Apport durable

Cette relecture a déplacé l’attention de la neurologie clinique vers les faisceaux de substance blanche, le faisceau arqué et le corps calleux notamment, comme objets d’étude à part entière plutôt que comme simples connexions accessoires entre régions grises. Geschwind est aujourd’hui régulièrement cité comme un précurseur direct des approches contemporaines en connectomique et en imagerie de diffusion, qui cartographient précisément ces voies de substance blanche.

Une hypothèse spéculative sur le cerveau et les hormones Révision contemporaine

La postérité de Geschwind ne se limite pas à la déconnexion : avec Peter Behan et Albert Galaburda, il propose dans les années 1980 l’hypothèse dite de Geschwind-Galaburda, publiée à titre posthume en 1985 dans Archives of Neurology, selon laquelle un excès de testostérone prénatale ralentirait le développement de l’hémisphère gauche et produirait un ensemble corrélé de latéralité gauche, de troubles immunitaires et de talents exceptionnels. Cette hypothèse a suscité un grand intérêt mais les études à grande échelle menées depuis, notamment la revue critique de Bryden, McManus et Bulman-Fleming en 1994, n’ont trouvé qu’un soutien empirique faible et inconsistant aux associations proposées.

Elle reste aujourd’hui considérée comme une extension spéculative intéressante mais empiriquement non confirmée de son travail plus solide sur la déconnexion, une nuance que les résumés grand public de son œuvre omettent souvent.

Sources

  1. Geschwind, N. (1965). Disconnexion syndromes in animals and man. Brain, 88(2–3), 237–294, 585–644.
  2. Geschwind, N., & Galaburda, A. M. (1985). Cerebral lateralization: Biological mechanisms, associations, and pathology. Archives of Neurology, 42(5), 428–459.
  3. Bryden, M. P., McManus, I. C., & Bulman-Fleming, M. B. (1994). Evaluating the empirical support for the Geschwind-Behan-Galaburda model of cerebral lateralization. Brain and Cognition, 26(2), 103–167.
Tim Shallice1940– · Londres · neuropsychologie cognitive et fonctions exécutives

Shallice a fait des cas isolés un outil plus rigoureux pour tester des modèles cognitifs, notamment dans l’étude de la planification, de l’attention et des difficultés frontales.

La Tour de Londres et un système de supervision Repère expérimental

À la Unité de psychologie appliquée du Medical Research Council puis à University College London, Shallice étudie des patients frontaux à l’aide d’une tâche de planification adaptée, la Tour de Londres (1982), où certains patients réussissent normalement les tests standards de quotient intellectuel et de mémoire tout en échouant lourdement à organiser un plan efficace en plusieurs étapes. Avec Donald Norman, il propose le Supervisory Attentional System (1980, puis 1986) : un mécanisme qui n’intervient que lorsque les routines automatiques de sélection de l’action, ce qu’ils appellent la programmation de contention, ne suffisent plus, par exemple face à une situation nouvelle, une erreur à corriger ou une tentation à résister.

Le cas isolé comme outil de théorie Méthode durable

L’apport méthodologique le plus large de Shallice, développé dans From Neuropsychology to Mental Structure (1988), est d’avoir montré qu’une étude de cas unique, rattachée explicitement à un modèle de traitement de l’information, peut contraindre la théorie cognitive plus fortement que les études de groupe antérieures, qui moyennaient des patients aux lésions hétérogènes. Cette approche de neuropsychologie cognitive, développée avec Elizabeth Warrington, John Marshall et Max Coltheart, est devenue dominante de la fin des années 1970 aux années 1990, en particulier dans l’étude de la lecture, avec les travaux sur la dyslexie profonde.

Les fonctions exécutives ne forment pas une chose unique Nuance nécessaire

Le concept d’ensemble de fonctions exécutives s’est depuis fragmenté en plusieurs constructions au moins partiellement séparables, inhibition, flexibilité, mise à jour, comme l’a montré la synthèse influente d’Akira Miyake et ses collègues en 2000. Les tâches dites exécutives sont en outre sensibles à la vitesse de traitement, à la charge en mémoire de travail et même à la motivation, ce qui complique l’attribution nette d’un échec à un mécanisme superviseur unique. Le Supervisory Attentional System lui-même a été critiqué comme partiellement homonculaire, un « petit contrôleur » dont le fonctionnement interne reste largement non spécifié ; les modèles ultérieurs, tel le réseau à demande multiple décrit par John Duncan en 2010, répartissent plutôt le contrôle exécutif sur un système fronto-pariétal distribué que sur un module unique.

Sources

  1. Shallice, T. (1982). Specific impairments of planning. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 298(1089), 199–209.
  2. Shallice, T. (1988). From Neuropsychology to Mental Structure. Cambridge University Press.
  3. Miyake, A., Friedman, N. P., Emerson, M. J., Witzki, A. H., Howerter, A., & Wager, T. D. (2000). The unity and diversity of executive functions. Cognitive Psychology, 41(1), 49–100.
Elizabeth Warrington1931– · Londres · mémoire, perception et dissociations

Warrington a montré que les pertes de connaissance ne suivent pas forcément les catégories ordinaires : une personne peut perdre de manière sélective les mots, les objets ou certains types de concepts.

Des déficits de catégorie après encéphalite herpétique Repère clinique

Au National Hospital for Neurology de Londres, Warrington documente, à partir du début des années 1980, des patients souvent rescapés d’une encéphalite herpétique, une infection qui touche préférentiellement les régions temporales antérieures et médianes, présentant des profils de mémoire sémantique très contrastés : certains perdent la connaissance des êtres vivants (animaux, plantes) bien plus que celle des objets fabriqués, d’autres montrent l’inverse. Avec Rosaleen McCarthy puis Tim Shallice, elle formalise ces observations en une série d’articles publiés dans Brain à partir de 1983 sous le nom de déficits spécifiques de catégorie.

De la dissociation clinique à la démence sémantique Apport méthodologique

Ces cas ont renforcé l’usage de la logique de dissociation, déjà centrale dans le travail de Warrington, comme preuve contraignant les modèles de l’organisation cognitive. Ils ont directement nourri l’étude de la démence sémantique, un syndrome de dégénérescence progressive du lobe temporal antérieur, décrit en détail par la suite par John Hodges et Karalyn Patterson, où la connaissance générale des catégories décline de façon graduelle plutôt que brutale.

Deux explications rivales, jamais tranchées Débat théorique

Deux familles d’explications s’opposent toujours sur la dissociation vivant-non vivant. La théorie sensori-fonctionnelle de Warrington soutient que la connaissance des êtres vivants dépend davantage de traits perceptifs, tandis que celle des artefacts dépend davantage de traits fonctionnels, si bien qu’une lésion du cortex associé au traitement sensoriel toucherait sélectivement les êtres vivants. À l’inverse, Alfonso Caramazza et Jennifer Shelton (1998) défendent l’existence de systèmes de connaissance à spécificité de domaine, façonnés par l’évolution, quand Ken McRae et ses collègues soutiennent que le même effet peut émerger sans frontière catégorielle innée, comme sous-produit statistique de la manière dont les traits perceptifs sont corrélés à l’intérieur de chaque domaine. Aucun des deux camps n’a produit de preuve pleinement décisive, et ce débat illustre régulièrement les limites de la seule logique de dissociation pour trancher entre théories structurales concurrentes.

Sources

  1. Warrington, E. K., & Shallice, T. (1984). Category specific semantic impairments. Brain, 107(3), 829–853.
  2. Warrington, E. K., & McCarthy, R. A. (1987). Categories of knowledge. Brain, 110(5), 1273–1296.
  3. Caramazza, A., & Shelton, J. R. (1998). Domain-specific knowledge systems in the brain: The animate-inanimate distinction. Journal of Cognitive Neuroscience, 10(1), 1–34.
Muriel Lezak1917–2021 · Oregon · évaluation neuropsychologique

Muriel Lezak a fait de l’évaluation neuropsychologique une pratique structurée : mesurer n’est pas seulement additionner des scores, c’est décrire un profil, son retentissement et ses conditions d’interprétation.

Un manuel né d’une pratique clinique de terrain Référence clinique

Contrairement à beaucoup de figures marquantes du domaine, Lezak a construit l’essentiel de son œuvre en dehors des grands centres académiques, dans une pratique clinique privée et au sein des services de l’administration des anciens combattants à Portland, dans l’Oregon, auprès de patients traumatisés crâniens. Neuropsychological Assessment, publié pour la première fois en 1976 et régulièrement révisé jusqu’à une sixième édition posthume avec Diane Howieson, Erin Bigler et Daniel Tranel, a organisé pour la première fois dans un ouvrage unique à la fois les propriétés psychométriques et la logique clinique d’interprétation des principaux tests du domaine, domaine cognitif par domaine cognitif.

Le score en clinique et la vie hors du cabinet Apport durable

Un thème récurrent de son écriture, en particulier dans son article de 1978 sur les proches de patients cérébro-lésés au caractère durablement transformé, est que le déficit mesuré en cabinet diverge souvent nettement de celui vécu au quotidien. Lezak a poussé le champ à traiter le rapport des proches, l’observation comportementale pendant la passation et l’estimation du niveau prémorbide comme des éléments constitutifs d’une interprétation valide, non comme des compléments facultatifs à un score chiffré, une position qui anticipait le tournant ultérieur et plus formalisé de la recherche vers la validité écologique.

Un score n’est jamais un cerveau Prudence clinique

Les tests dépendent de la langue, de la scolarité, de la culture, de la fatigue et de nombreux facteurs médicaux ou psychiques. Lezak elle-même écrivait, dans son propre manuel, qu’un score inférieur à la moyenne ne constitue pas une preuve de lésion cérébrale en l’absence d’un déclin documenté par rapport à un niveau prémorbide plus élevé, et qu’une dépendance excessive aux seuils numériques sans jugement clinique risque à la fois des faux positifs chez les patients peu scolarisés et des faux négatifs chez les patients à haut niveau prémorbide qui déclinent tout en restant dans une fourchette nominalement normale.

Sources

  1. Lezak, M. D., Howieson, D. B., Bigler, E. D., & Tranel, D. (2012). Neuropsychological Assessment (5e éd.). Oxford University Press.
  2. Lezak, M. D. (1978). Living with the characterologically altered brain injured patient. Journal of Clinical Psychiatry, 39(7), 592–598.
  3. Lezak, M. D. (1982). The problem of assessing executive functions. International Journal of Psychology, 17(1–4), 281–297.
Antonio Damasio1944– · Iowa · émotions, décision et lésions frontales

Damasio a replacé l’émotion dans la décision : les patients frontaux peuvent conserver langage et raisonnement abstrait tout en perdant des repères affectifs qui rendent les choix ordinaires praticables.

De Phineas Gage aux patients ventromédians Hypothèse influente

Le point de départ du programme de Damasio est le cas de Phineas Gage, contremaître de chantier ferroviaire dont le lobe frontal gauche fut transpercé en 1848 par une barre à mine lors d’une explosion ; il survécut, mais son médecin John Harlow rapporta un changement marqué de personnalité, l’anecdote fondatrice du lien entre lobe frontal et personnalité depuis lors. En 1994, Hanna Damasio et ses collègues ont utilisé des mesures du crâne de Gage, conservé au musée Warren d’anatomie de Harvard, pour reconstituer la trajectoire probable de la barre et situer les dégâts corticaux principalement dans le cortex préfrontal ventromédian.

Antonio Damasio a ensuite étudié des patients contemporains porteurs de lésions comparables, acquises à l’âge adulte par tumeur ou accident vasculaire, retrouvant un patron constant : intelligence, langage et raisonnement abstrait intacts, associés à une incapacité pratique sévère à prendre des décisions personnelles et sociales avantageuses, et à une réactivité physiologique anticipatoire émoussée (réponse électrodermale) avant un choix risqué, mesurée avec la tâche du jeu de l’Iowa qu’il a développée avec Antoine Bechara.

Les marqueurs somatiques comme raccourci décisionnel Apport durable

L’hypothèse des marqueurs somatiques propose que des signaux corporels et affectifs, appris à partir des conséquences passées, aident à réduire l’espace des options avant, ou même sans, délibération consciente complète. Son apport durable est de montrer que l’émotion ne constitue pas simplement un bruit opposé à la raison : dans certaines décisions rapides ou ambiguës, l’évaluation affective peut fournir une information réelle sur les priorités et les conséquences possibles, une thèse développée dans Descartes’ Error (1994) qui a profondément influencé les neurosciences de la décision.

Un cas historiquement plus mince que sa légende Limite empirique

Le cas historique de Gage est nettement plus mince que ce que ses reprises successives laissent penser. L’historien des sciences Malcolm Macmillan a montré, après un travail d’archives exhaustif publié dans An Odd Kind of Fame (2000), que presque tout ce qui dépasse le court compte rendu original de Harlow relève d’une accumulation d’embellissements au fil de cent cinquante ans de récits populaires, y compris une bonne part du profil de personnalité habituellement cité. Sur le plan expérimental, la fiabilité des réponses électrodermales anticipatoires dans la tâche du jeu de l’Iowa et leur rôle causal, plutôt que simplement corrélationnel, dans la décision ont été contestés, notamment par Tiago Maia et James McClelland en 2004, qui ont montré que de nombreux participants avaient une conscience explicite des paquets risqués bien avant que la différence de réponse électrodermale et le changement de comportement de choix n’apparaissent, compliquant la lecture selon laquelle un guidage somatique inconscient précéderait la connaissance consciente.

Sources

  1. Damasio, H., Grabowski, T., Frank, R., Galaburda, A. M., & Damasio, A. R. (1994). The return of Phineas Gage. Science, 264(5162), 1102–1105.
  2. Damasio, A. R. (1994). Descartes’ Error. Putnam.
  3. Macmillan, M. (2000). An Odd Kind of Fame: Stories of Phineas Gage. MIT Press.
  4. Maia, T. V., & McClelland, J. L. (2004). A reexamination of the evidence for the somatic marker hypothesis. Proceedings of the National Academy of Sciences, 101(45), 16075–16080.
Wilder Penfield1891–1976 · Montréal · neurochirurgie et stimulation corticale

En stimulant le cortex de patients éveillés pendant une chirurgie de l’épilepsie, Penfield a rendu possible une cartographie fonctionnelle directe tout en laissant une image populaire du cerveau plus rigide que ses données.

La procédure de Montréal Méthode fondatrice

À l’Institut neurologique de Montréal, qu’il fonde en 1934, Penfield met au point la « procédure de Montréal » : opérer sous anesthésie locale des patients atteints d’épilepsie pharmaco-résistante, afin qu’ils restent conscients et puissent rapporter les sensations provoquées par de brefs courants électriques appliqués en différents points du cortex exposé. Cette stimulation permettait de repérer les zones dont l’atteinte risquait de compromettre langage ou motricité, avant de retirer le tissu épileptogène, une innovation autant destinée à la sécurité du patient qu’à la recherche fondamentale.

Le homoncule et les réponses expérientielles Repère pédagogique

En agrégeant ces cartes sur des centaines de patients avec Edwin Boldrey (1937) puis Herbert Jasper (1954), Penfield produit le homoncule sensoriel et moteur, une figure corticale aux proportions grossièrement déformées par rapport au corps réel, montrant que le territoire cortical suit la finesse du contrôle et de la sensibilité (mains, lèvres, langue) plutôt que la taille anatomique des membres, un repère resté standard plus de quatre-vingts ans après sa publication. La stimulation du cortex temporal chez certains patients provoquait aussi des « réponses expérientielles » vives, ressemblant à des fragments de souvenirs, de musique ou de scènes, que Penfield décrivit d’abord comme la preuve d’un enregistrement littéral et rejouable de l’expérience passée.

Une carte n’est pas un enregistrement fidèle Révision contemporaine

Le homoncule est un composite schématique, non un gabarit fixe : ses proportions et même son ordre topographique varient quelque peu d’un individu à l’autre et se réorganisent avec l’amputation, un entraînement intensif ou une lésion, phénomène de plasticité corticale aujourd’hui bien documenté ; il doit donc se lire comme une moyenne illustrative plutôt que comme un fait anatomique stable pour un cerveau donné. L’interprétation de Penfield en « bande magnétique de mémoire » ne tient pas non plus : ces réponses ne surviennent que dans une minorité de stimulations temporales, ne sont pas fidèlement reproductibles au même site chez le même patient, mêlent souvent des éléments réels et fabriqués, et sont aujourd’hui comprises comme des fragments d’activité temporale associés de façon lâche à des contenus de type mnésique, non comme une relecture littérale et fidèle du passé.

Sources

  1. Penfield, W., & Boldrey, E. (1937). Somatic motor and sensory representation of the cerebral cortex. Brain, 60(4), 389–443.
  2. Penfield, W., & Jasper, H. (1954). Epilepsy and the Functional Anatomy of the Human Brain. Little, Brown.
  3. Selimbeyoglu, A., & Parvizi, J. (2010). Electrical stimulation of the human brain: perceptual and behavioral phenomena reported in the old and new literature. Frontiers in Human Neuroscience, 4, 46.
Suzanne Corkin1937–2016 · MIT · mémoire et suivi longitudinal de H.M.

Suzanne Corkin a suivi Henry Molaison pendant près d’un demi-siècle, transformant un cas fameux en programme de recherche prudent sur les capacités préservées et perdues dans l’amnésie, avant que sa gestion du cas ne fasse elle-même l’objet d’une controverse posthume.

Un demi-siècle de suivi Travail longitudinal

Ancienne doctorante de Brenda Milner passée ensuite au MIT, Corkin reprend le suivi systématique de H.M. à partir des années 1960 et le poursuit jusqu’à sa mort en 2008, puis continue de publier à partir des données accumulées. Sur près de cinquante ans, elle et ses collaborateurs l’ont testé de manière répétée sur des tâches de mémoire, de perception, d’apprentissage moteur et de langage, construisant l’une des séries de cas les plus longuement documentées de l’histoire de la discipline et précisant, par accumulation, quelles capacités survivent à une lésion temporale médiane étendue (apprentissage procédural, mémoire à court terme, la plupart des connaissances de langue et de savoir général) et lesquelles ne survivent pas (nouveaux souvenirs épisodiques et une grande partie des nouveaux savoirs sémantiques).

Un livre grand public et une reconstruction post mortem Apport durable

Son livre Permanent Present Tense (2013) présente cette relation de plusieurs décennies pour un public élargi. Corkin a également coordonné le don du cerveau de H.M. pour une étude histologique post mortem, réalisée ensuite par Jacopo Annese, qui a produit une reconstruction numérique tridimensionnelle inédite de l’ensemble du cerveau (Annese et al., 2014, Nature Communications), révélant que la lésion chirurgicale différait quelque peu, et impliquait notamment le cortex orbitofrontal gauche, par rapport à ce que les IRM réalisées de son vivant avaient laissé supposer.

Une controverse posthume sur la gestion du cas Prudence nécessaire

La gestion du cas de H.M. a fait l’objet, après la mort de Corkin, d’un examen sérieux et toujours débattu. Le journaliste Luke Dittrich, petit-fils du chirurgien Scoville, a publié en 2016 Patient H.M., dans lequel il affirme que Corkin aurait détruit ou restreint l’accès à certains dossiers de Molaison, et que des liens personnels et financiers non divulgués, notamment son lien avec la famille Scoville, auraient compliqué l’image d’une science désintéressée. Le MIT a publiquement contesté plusieurs de ces affirmations précises après examen, et d’autres neuropsychologues ayant travaillé de près avec H.M. ont également remis en cause certains éléments du récit de Dittrich, tout en reconnaissant que le consentement et la gestion des données autour d’un patient unique aussi longuement étudié, suivi à une époque où les normes d’éthique de la recherche évoluaient elles-mêmes, méritent un examen continu plutôt qu’une célébration non critique ou des accusations non vérifiées. Un ouvrage antérieur, Memory’s Ghost (1995) de Philip Hilts, avait déjà soulevé des questions voisines sur la manière dont le cas de H.M. avait été géré et communiqué à sa famille.

Sources

  1. Corkin, S. (2002). What’s new with the amnesic patient H.M.? Nature Reviews Neuroscience, 3(2), 153–160.
  2. Corkin, S. (2013). Permanent Present Tense. Basic Books.
  3. Dittrich, L. (2016). Patient H.M.: A Story of Memory, Madness, and Family Secrets. Random House.
  4. Hilts, P. J. (1995). Memory’s Ghost: The Nature of Memory and the Strange Tale of Mr. M. Simon & Schuster.
Henri Hécaen1912–1983 · Paris · neuropsychologie française et latéralisation

Henri Hécaen a été une figure centrale de la neuropsychologie française, en étudiant les effets différentiels des lésions droites et gauches sur le langage, l’espace et la reconnaissance des visages.

Documenter ce que l’hémisphère droit rend visible Repère historique

Formé en partie dans l’orbite de la psychiatrie phénoménologique d’Henri Ey, Hécaen exerce à l’hôpital Sainte-Anne à Paris et, à partir des années 1950, documente systématiquement les effets des lésions de l’hémisphère droit, un domaine alors beaucoup moins étudié que l’aphasie gauche parce que ses troubles (négligence spatiale, désorientation, altération de l’expression émotionnelle, anosognosie) sont moins immédiatement visibles qu’une perte de la parole. Avec Raymond Angelergues, il publie en 1962 dans Archives of Neurology une description clinique influente de la prosopagnosie, l’incapacité à reconnaître des visages familiers malgré une vision par ailleurs normale.

Une revue devenue institution Apport durable

En 1963, Hécaen participe à la fondation de la revue Neuropsychologia, qui devient et demeure l’une des principales revues du domaine, donnant à la discipline un lieu de publication propre, distinct de la neurologie ou de la psychiatrie générales. Par cette revue et par ses propres séries de cas, il a contribué à faire sortir le champ d’une focalisation presque exclusive sur le langage pour cartographier plus largement la spécialisation hémisphérique et régionale, incluant l’espace, le geste et le schéma corporel.

Éviter les étiquettes globales Nuance nécessaire

L’écriture clinique de Hécaen était nettement plus prudente que le raccourci « cerveau droit contre cerveau gauche » qui s’est développé par la suite dans la littérature de vulgarisation sur la latéralisation. Ses séries de cas montraient des patrons de dysfonctionnement droit qui se chevauchaient, gradués et variables d’un individu à l’autre, plutôt qu’un « syndrome de l’hémisphère droit » homogène ; l’imagerie fonctionnelle, depuis les années 1990, a confirmé que la plupart des fonctions qu’il associait préférentiellement à l’hémisphère droit, l’attention spatiale, certains aspects du traitement des visages, sont soutenues par des réseaux bilatéraux à asymétrie statistique, non absolue.

Sources

  1. Hécaen, H., & Angelergues, R. (1962). Agnosia for faces (prosopagnosia). Archives of Neurology, 7(2), 92–100.
  2. Hécaen, H., & Albert, M. L. (1978). Human Neuropsychology. Wiley.
Arthur Benton1909–2006 · Iowa · évaluation et fonctions visuospatiales

Arthur Benton a contribué à faire des tests neuropsychologiques des outils ciblés, notamment pour l’attention visuelle, l’orientation spatiale, les praxies et la reconnaissance des visages.

Un laboratoire devenu pépinière de la discipline Repère clinique

Formé en partie à la psychométrie avant de se tourner vers un travail proche de la neurologie clinique, Benton fait du laboratoire de neuropsychologie de l’université de l’Iowa, à partir des années 1950, l’un des centres de formation et de développement de tests les plus influents des États-Unis, où se sont formés ou ont collaboré des chercheurs devenus eux-mêmes centraux dans le champ, dont Antonio Damasio. Son approche privilégiait une batterie de tests courts et ciblés, chacun isolant un processus relativement spécifique, plutôt que de longues batteries d’intelligence globale.

Des tests exportables et durables Apport durable

Les tests qu’il a développés ou formalisés, le Judgment of Line Orientation (jugement d’orientation de lignes), le Benton Visual Retention Test, le Facial Recognition Test et la Multilingual Aphasia Examination, ont été délibérément construits avec des règles de passation et de cotation claires et des données normatives stratifiées par âge et niveau d’éducation, les rendant exportables d’une clinique et d’un pays à l’autre. Plusieurs restent en usage clinique courant aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après leur introduction, une longévité rare dans un champ où les tests sont fréquemment révisés ou remplacés.

La norme dépend de la personne testée Prudence psychométrique

Benton lui-même reconnaissait, dans ses écrits ultérieurs, que l’échantillon normatif d’un test fixe son domaine de validité utile : des scores obtenus chez des patients dont l’âge, l’éducation, la langue première ou le contexte culturel s’écartent sensiblement de l’échantillon normatif peuvent mal représenter le déficit réel, soit en gonflant artificiellement le déficit apparent chez des groupes insuffisamment testés, soit en masquant un déclin réel chez des patients à haut niveau d’éducation partant d’une ligne de base élevée. Cette dépendance normative, générale à la neuropsychologie psychométrique et pas propre à Benton, explique pourquoi ses tests sont périodiquement renormés et pourquoi les cliniciens sont formés à traiter tout score isolé comme provisoire, en attendant sa convergence avec l’histoire du patient et d’autres mesures.

Sources

  1. Benton, A. L., Hamsher, K., Rey, G. J., & Sivan, A. B. (1994). Contributions to Neuropsychological Assessment (2e éd.). Oxford University Press.
  2. Benton, A. L., & Van Allen, M. W. (1968). Impairment in facial recognition in patients with cerebral disease. Cortex, 4(4), 344–358.
Edith Kaplan1924–2009 · Boston · analyse qualitative des processus

Edith Kaplan a défendu une idée simple mais exigeante : deux personnes ayant le même score peuvent ne pas échouer de la même manière, et leurs erreurs peuvent renseigner davantage que le total.

La Boston Process Approach Approche clinique

Au VA Boston Healthcare System, aux côtés de Harold Goodglass et de Norman Geschwind, Kaplan développe ce qui deviendra la Boston Process Approach : plutôt que de traiter les tests standardisés comme de simples générateurs d’un score de réussite ou d’un percentile, elle fait consigner systématiquement par l’examinateur la manière dont un patient parvient à sa réponse, autocorrections, faux départs, ordre d’attaque des items, type qualitatif d’erreur, en soutenant que cette information de processus distingue souvent des patients aux scores numériquement identiques mais aux raisons sous-jacentes entièrement différentes.

Formaliser le qualitatif Apport durable

Avec Dean Delis, elle formalise ensuite cette logique dans un instrument standardisé, le Delis-Kaplan Executive Function System (D-KEFS, 2001), qui intègre directement des scores de processus et d’erreur dans la passation du test plutôt que de les laisser à la seule prise de notes clinique informelle, une tentative de rendre reproductible l’observation qualitative elle-même. Son influence plus large a aussi poussé les éditeurs de tests généralistes comme la WAIS à rapporter et analyser la dispersion entre sous-tests plutôt que le seul score composite.

Compléter plutôt que remplacer les normes Équilibre nécessaire

L’observation purement qualitative est plus difficile à standardiser entre examinateurs qu’un simple comptage de réussite ou d’échec, et sa fiabilité dépend fortement de la formation et de l’expérience du clinicien. Des critiques venues de la psychométrie ont fait valoir que, sans critères de cotation codifiés, l’interprétation de processus risque de devenir un récit construit après coup, ajusté à l’hypothèse déjà favorisée par le clinicien. Le développement du D-KEFS par Kaplan elle-même répondait en partie à cette critique, cherchant à conserver la richesse clinique de l’observation de processus tout en lui donnant la même assise normative et testée en fiabilité que la psychométrie conventionnelle ; jusqu’où cet objectif a été atteint pour l’ensemble des variables de processus qui lui tenaient initialement à cœur reste discuté.

Sources

  1. Milberg, W. P., Hebben, N., & Kaplan, E. (2009). The Boston Process Approach to neuropsychological assessment. In Grant & Adams (Eds.), Neuropsychological Assessment of Neuropsychiatric and Neuromedical Disorders. Oxford University Press.
  2. Delis, D. C., Kaplan, E., & Kramer, J. H. (2001). Delis-Kaplan Executive Function System: Examiner’s Manual. The Psychological Corporation.
Alfonso Caramazza1947– · Harvard · neuropsychologie cognitive

Caramazza a rendu plus explicite une promesse et un risque de la neuropsychologie cognitive : un déficit sélectif peut informer sur l’architecture de l’esprit, mais seulement si l’inférence est méthodologiquement défendable.

La logique de la double dissociation Cadre méthodologique

Formé d’abord en psycholinguistique avant de se tourner vers la neuropsychologie cognitive, Caramazza soutient dans une série d’articles méthodologiques à partir du milieu des années 1980 que le champ doit expliciter sa logique inférentielle : une simple dissociation (le patient A échoue à la tâche X mais réussit la tâche Y) constitue une preuve plus faible qu’une double dissociation (le patient A échoue à X et réussit Y, tandis que le patient B montre le patron inverse), parce qu’une double dissociation est plus difficile à expliquer par un facteur unique comme la difficulté générale de la tâche ou la sévérité de la lésion, et pointe donc plus spécifiquement vers des processus au moins partiellement séparables.

Lecture, production des mots et catégories Apport durable

Il applique cette logique de façon extensive à la lecture et à la production des mots, montrant par exemple des atteintes sélectives des formes orthographiques par rapport aux formes phonologiques, et à la mémoire sémantique, où lui et Jennifer Shelton proposent en 1998 que les déficits de catégorie entre vivant et non vivant reflètent des systèmes neuronaux anciens et à spécificité de domaine, issus de l’évolution, plutôt qu’un effet secondaire de la manière dont les traits sensoriels et fonctionnels se distribuent statistiquement selon les catégories, une position qui l’a placé dans un débat direct et durable avec les tenants de l’explication par structure corrélée.

Le cas unique contre le groupe : une thèse forte, contestée Limite d’inférence

Caramazza est également connu pour une thèse méthodologique plus forte et plus contestée : seules les études de cas unique, et non les études de groupe qui moyennent des patients aux lésions et aux degrés d’atteinte différents, peuvent valablement tester des modèles cognitifs, un groupe moyenné pouvant créer un « patient moyen » artefactuel dont le profil ne correspond à aucun individu réel (Caramazza et McCloskey, 1988). Cette position a été influente mais non universellement acceptée : des chercheurs en aphasiologie de groupe ont fait valoir que des études de groupe soigneusement construites, avec rapport cas par cas, restent précieuses pour des questions de typicité, de prévalence et de pronostic thérapeutique auxquelles une simple dissociation ne peut répondre, et que les inférences de cas unique de Caramazza lui-même reposent sur des hypothèses, égalité de difficulté des tâches, absence de compensation stratégique, elles-mêmes difficiles à vérifier avec certitude chez un seul patient.

Sources

  1. Caramazza, A. (1986). On drawing inferences about the structure of normal cognitive systems from the analysis of patterns of impaired performance. Brain and Cognition, 5(1), 41–66.
  2. Caramazza, A., & McCloskey, M. (1988). The case for single-patient studies. Cognitive Neuropsychology, 5(5), 517–527.
  3. Caramazza, A., & Shelton, J. R. (1998). Domain-specific knowledge systems in the brain. Journal of Cognitive Neuroscience, 10(1), 1–34.
Martha Farah1958– · Pennsylvania · neuropsychologie cognitive et neuroéthique

Martha Farah a étudié les liens entre perception visuelle, attention et cerveau tout en faisant entrer dans le champ une question décisive : à quelles conditions les données cérébrales risquent-elles d’être socialement surinterprétées ?

Voir, imaginer et reconnaître Apport cognitif

Les premiers travaux de laboratoire de Farah portent sur une question ancienne de la recherche en vision : l’imagerie mentale visuelle mobilise-t-elle les mêmes mécanismes neuronaux que la perception ? En combinant preuves de dissociation neuropsychologique (des patients dont les troubles de l’imagerie et de la perception coïncident ou non) puis, plus tard, imagerie fonctionnelle, elle défend l’idée d’un substrat largement partagé entre imaginer et voir, une position qu’elle étend ensuite à l’agnosie visuelle (Visual Agnosia, 1990), aux troubles de la lecture, et au débat de longue date sur le caractère spécialisé de la reconnaissance des visages face à l’hypothèse d’une expertise perceptive générale appliquée intensivement à une catégorie très pratiquée.

La neuroéthique comme vigilance Ouverture nécessaire

À partir de la fin des années 1990, Farah devient l’une des figures fondatrices de la neuroéthique, un champ qu’elle a contribué à nommer et à institutionnaliser en dirigeant le Center for Neuroscience and Society de l’université de Pennsylvanie, en examinant comment les résultats de la recherche en neurosciences et en imagerie circulent dans les tribunaux, la publicité, les politiques éducatives et les médias grand public, souvent avec un poids probatoire supérieur à ce que les données sous-jacentes justifient réellement ; son article de synthèse de 2012 dans Annual Review of Psychology reste une référence sur ce terrain.

Ne pas confondre donnée et conclusion sociale Prudence publique

Farah a elle-même expliqué que son travail de neuroéthique répond en partie à ce que la psychologie cognitive a documenté comme l’effet séduisant de l’explication neuroscientifique : une image cérébrale ou une explication ancrée dans le cerveau, attachée à une affirmation, peut en faire monter la crédibilité perçue même lorsque la neuroscience n’ajoute aucun contenu explicatif réel, un résultat d’abord rapporté par Deena Skolnick Weisberg et ses collègues en 2008 et répliqué depuis avec une force variable selon les contextes. C’est une part de la raison pour laquelle elle a mis en garde contre le traitement de corrélations d’imagerie issues d’une seule étude, sur l’intelligence, la criminalité ou l’addiction par exemple, comme suffisamment établies pour justifier une décision politique ou judiciaire.

Sources

  1. Farah, M. J. (1990). Visual Agnosia. MIT Press.
  2. Farah, M. J. (2012). Neuroethics: The ethical, legal, and societal impact of neuroscience. Annual Review of Psychology, 63, 571–591.
  3. Weisberg, D. S., Keil, F. C., Goodstein, J., Rawson, E., & Gray, J. R. (2008). The seductive allure of neuroscience explanations. Journal of Cognitive Neuroscience, 20(3), 470–477.
Nancy Kanwisher1958– · MIT · neuro-imagerie cognitive et visages

Nancy Kanwisher a popularisé l’étude de l’aire fusiforme des visages, un résultat important pour comprendre la reconnaissance faciale mais souvent transformé à tort en preuve d’un détecteur de visages simple et isolé.

L’aire fusiforme des visages Résultat influent

En imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, encore une technique récente pour la recherche cognitive à l’époque, Kanwisher et ses collègues Josh McDermott et Marvin Chun rapportent en 1997 une petite région du gyrus fusiforme, chez la plupart des participants davantage latéralisée à droite, qui répond nettement plus aux images de visages qu’à un large éventail d’autres catégories visuelles (maisons, mains, visages brouillés, objets divers). Ils la nomment aire fusiforme des visages (FFA) ; l’article devient l’un des plus cités des neurosciences cognitives et rejoint des décennies de travaux cliniques antérieurs sur la prosopagnosie, ce déficit sélectif de reconnaissance des visages après lésion du cortex occipito-temporal voisin, pour soutenir que le traitement des visages possède une signature neuronale distincte.

Une modularité perceptive plus mesurée Pont méthodologique

Le laboratoire de Kanwisher étend la même logique, chercher une zone corticale répondant préférentiellement et de façon reproductible à une catégorie de stimulus entre individus, à d’autres domaines, identifiant l’aire parahippocampique des lieux pour les scènes et, avec Paul Downing, l’aire corporelle extrastriée pour les corps, construisant un argument plus large en faveur d’une modularité mesurée et empiriquement fondée du cortex visuel de haut niveau, distincte de la « modularité de l’esprit » plus spéculative défendue sur d’autres bases par Jerry Fodor.

Sélectif ne veut pas dire isolé Nuance nécessaire

Le résultat de la FFA a lui-même été contesté sur le plan interprétatif. James Haxby et ses collègues (2001, Science) ont montré que les catégories, y compris les visages, sont aussi représentées, à moindre amplitude, dans un patron distribué à travers une grande partie du cortex temporal ventral, soutenant que la sélectivité est affaire de degré au sein d’un code chevauchant et distribué, plutôt que la preuve d’un module fonctionnellement isolé. Kanwisher et d’autres ont répliqué avec des preuves supplémentaires, notamment des études chez des personnes nées sans FFA montrant de véritables déficits de reconnaissance faciale, et des enregistrements intracrâniens montrant des réponses sélectives et causalement pertinentes lors d’une stimulation directe, qu’un certain degré de localisation réelle existe et n’est pas un simple artefact de moyennage. Le champ s’est globalement installé sur une position intermédiaire, où la FFA constitue un véritable pôle du traitement des visages, intégré à, et non indépendant d’, un réseau distribué plus large.

Sources

  1. Kanwisher, N., McDermott, J., & Chun, M. M. (1997). The fusiform face area: a module in human extrastriate cortex specialized for face perception. Journal of Neuroscience, 17(11), 4302–4311.
  2. Haxby, J. V. et al. (2001). Distributed and overlapping representations of faces and objects in ventral temporal cortex. Science, 293(5539), 2425–2430.
  3. Grill-Spector, K., Weiner, K. S., Kay, K. N., & Gomez, J. (2017). The functional neuroanatomy of human face perception. Annual Review of Vision Science, 3, 167–196.
Hugo Liepmann1863–1925 · Berlin · apraxies et geste volontaire

Liepmann a donné un cadre classique à l’apraxie : une difficulté à réaliser un geste appris ne se réduit ni à une paralysie ni à une incompréhension de consigne.

Le cas du « Herr M. » et un trouble par élimination Repère clinique

En 1900, Liepmann publie l’étude détaillée d’un patient (désigné « Herr M. ») porteur d’une lésion de l’hémisphère gauche, capable de comprendre les consignes verbales et sans paralysie, mais échouant de façon constante à exécuter correctement des gestes appris, sur commande, en imitation, et parfois même avec de vrais objets. Le cas est cliniquement frappant précisément parce qu’il écarte les deux explications alternatives les plus immédiates, un défaut de compréhension et une faiblesse motrice, imposant de reconnaître un trouble distinct de la planification ou de la programmation de l’action habile elle-même, qu’il nomme apraxie.

Une formule du mouvement et ses sous-types Apport durable

Liepmann propose que le geste volontaire dépende d’une séquence : une « formule du mouvement » abstraite, spatio-temporelle, stockée majoritairement dans le lobe pariétal gauche quelle que soit la latéralité manuelle du patient, qui doit ensuite être transmise via le corps calleux aux aires motrices, y compris à l’hémisphère droit pour les mouvements de la main gauche. Une lésion à différents points de cette chaîne produit, selon lui, des tableaux distincts : l’apraxie idéatoire, perte du concept ou du séquençage de l’action elle-même, et l’apraxie idéomotrice, concept correct mais exécution fautive, catégories auxquelles des auteurs postérieurs ajouteront l’apraxie constructive. C’était, aux côtés des travaux de Broca et Wernicke sur le langage, l’une des premières démonstrations claires qu’une capacité humaine complexe et apparemment unifiée, l’action intentionnelle, se dissocie en composantes localisées dans des circuits distincts et latéralisés à gauche.

Des sous-types qui se chevauchent en pratique Révision contemporaine

Les travaux cliniques et expérimentaux ultérieurs ont montré que ces sous-types classiques se recouvrent largement chez les patients réels et ne se séparent pas toujours nettement avec des tests standardisés, et les modèles actuels (Goldenberg, 2009, notamment) reformulent l’apraxie moins comme la panne d’un point unique d’une chaîne sérielle fixe que comme une perturbation de réseaux pariéto-frontaux distribués soutenant conjointement l’usage des outils, le schéma corporel et la sémantique de l’action. La localisation pariétale gauche proposée par Liepmann s’est tenue raisonnablement bien dans ses grandes lignes pour les patients droitiers, mais l’architecture de traitement sous-jacente est aujourd’hui comprise comme nettement plus interactive et moins strictement sérielle que son modèle original de la formule du mouvement ne le suggérait.

Sources

  1. Liepmann, H. (1900). Das Krankheitsbild der Apraxie. Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie, 8, 15–44, 102–132, 182–197.
  2. Goldenberg, G. (2009). Apraxia and the parietal lobes. Neuropsychologia, 47(6), 1449–1459.
  3. Rothi, L. J. G., Ochipa, C., & Heilman, K. M. (1991). A cognitive neuropsychological model of limb praxis. Cognitive Neuropsychology, 8(6), 443–458.
Joseph Jules Dejerine1849–1917 · Paris · neurologie clinique et langage écrit

Dejerine a offert une démonstration historique de la logique de déconnexion avec l’alexie sans agraphie : une personne peut écrire correctement tout en devenant incapable de lire, y compris sa propre écriture.

Alexie sans agraphie Cas fondateur

En 1892, Dejerine décrit un patient (désigné « Monsieur C. ») qui, après un accident vasculaire cérébral, peut encore écrire spontanément et sous dictée mais devient totalement incapable de lire, y compris sa propre écriture produite quelques minutes plus tôt, une dissociation qu’il nomme alexie sans agraphie. À l’autopsie, il trouve une lésion touchant le lobe occipital gauche et le splénium du corps calleux, et propose que le déficit résulte d’une déconnexion : l’information visuelle issue du cortex occipital droit resté intact ne peut plus atteindre les aires du langage de l’hémisphère gauche, la voie occipitale gauche directe et le relais calleux depuis la droite étant tous deux interrompus.

Séparer la lecture de l’écriture Apport durable

Ce cas devient, aux côtés de la prédiction de l’aphasie de conduction par Wernicke, l’une des démonstrations fondatrices de la logique de déconnexion que Norman Geschwind ranimera et généralisera soixante-dix ans plus tard ; il a aussi eu pour effet historiquement important de séparer la lecture de l’écriture comme systèmes cognitifs et neuronaux au moins partiellement indépendants, à une époque où beaucoup supposaient un « centre du langage » unique gouvernant l’ensemble des capacités verbales. L’épouse et proche collaboratrice scientifique de Dejerine, Augusta Dejerine-Klumpke, elle-même neurologue pionnière, a contribué directement aux travaux anatomiques et cliniques de l’école neurologique parisienne dans laquelle ce cas a été produit, bien que ses contributions soient longtemps restées comparativement moins reconnues que celles de son mari.

Une déconnexion, mais vers quelle aire ? Révision contemporaine

Les neurosciences cognitives contemporaines situent l’alexie pure non pas simplement comme l’atteinte d’un relais passif, mais comme la déconnexion, ou l’atteinte directe, de l’aire de la forme visuelle des mots (VWFA), une région du cortex fusiforme et occipito-temporal gauche identifiée dans les années 2000 par Laurent Cohen et Stanislas Dehaene, qui se spécialise pour les formes écrites au fil de l’apprentissage de la lecture. Sur cette lecture actualisée, le schéma classique de déconnexion de Dejerine reste globalement correct dans son mécanisme, l’information issue de l’hémisphère droit ne peut atteindre le dispositif de lecture de l’hémisphère gauche, mais il restait incomplet : les outils de 1892 ne permettaient pas de préciser quelle zone corticale précise était déconnectée, ni d’expliquer la stratégie résiduelle de lecture lettre par lettre que conservent de nombreux patients alexiques purs, que les modèles actuels attribuent à une voie de secours plus lente, indépendante de la VWFA, fondée sur l’identification sérielle des lettres.

Sources

  1. Dejerine, J. (1892). Contribution à l’étude anatomo-pathologique et clinique des différentes variétés de cécité verbale. Comptes rendus hebdomadaires des séances et mémoires de la Société de Biologie.
  2. Damasio, A. R., & Damasio, H. (1983). The anatomic basis of pure alexia. Neurology, 33(12), 1573–1583.
  3. Cohen, L., Dehaene, S., Naccache, L., Lehéricy, S., Dehaene-Lambertz, G., Hénaff, M. A., & Michel, F. (2000). The visual word form area: spatial and temporal characterization of an initial stage of reading in normal subjects and posterior split-brain patients. Brain, 123(2), 291–307.