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Les auteurs, du modèle biopsychosocial aux comportements de santé.

Ces portraits présentent les cadres qui ont relié maladie, comportement et contexte social. Ils distinguent les mécanismes documentés, les modèles utiles pour formuler une intervention et les extrapolations qui transforment un résultat réel en promesse de guérison.

George L. Engel1913–1999 · Rochester · modèle biopsychosocial

Psychiatre et interniste américain, George Engel propose de traiter la maladie comme un phénomène biologique, psychologique et social à plusieurs niveaux, sans réduire l’un de ces niveaux aux autres.

Le modèle biopsychosocial contre le réductionnisme Cadre fondateur

Dans un article publié en 1977 dans Science, alors qu’il occupe une double fonction de psychiatre et d’interniste à l’université de Rochester, Engel reproche au modèle biomédical dominant, hérité selon lui d’une conception strictement mécaniciste du corps issue du XIXe siècle, de laisser hors champ le vécu du patient, ses conduites et ses relations sociales, considérés comme accessoires par rapport au processus pathologique proprement dit. Il propose un cadre dans lequel les mécanismes biologiques restent indispensables et non négociables, mais sont étudiés conjointement avec les processus psychologiques (croyances, émotions, comportements) et les conditions sociales (famille, travail, système de soins) qui contribuent à l’apparition, au maintien et à la prise en charge d’une maladie.

L’apport principal d’Engel est moins l’introduction d’une nouvelle variable explicative qu’un principe d’organisation théorique, inspiré en partie de la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy : plusieurs niveaux d’explication, de la cellule à la société, peuvent être pertinents simultanément sans que l’un ne se réduise entièrement à un autre. Cette idée a contribué à institutionnaliser la psychologie de la santé comme discipline autonome et à légitimer, dans la formation médicale nord-américaine puis internationale, une attention structurée à l’expérience subjective du malade, longtemps reléguée au rang d’anecdote clinique.

Un cadre d’intégration, pas une causalité vague Portée pratique

Le modèle aide à distinguer explicitement une cause biologique identifiée, une réaction psychologique à cette cause et un obstacle social à l’accès au soin, au lieu de les réunir sous l’expression imprécise et souvent stigmatisante de « psychosomatique », qui laissait entendre qu’une maladie sans cause organique claire relevait d’une fabrication mentale. Il peut ainsi conduire à examiner séparément l’adhésion au traitement, la douleur perçue, le soutien social disponible ou l’accès géographique et financier aux soins, sans jamais les opposer au traitement médical proprement dit.

Il ne dit toutefois pas, par lui-même, quelle relation causale précise existe entre ces niveaux pour une maladie donnée : le modèle biopsychosocial est un cadre d’organisation des questions à poser, pas une théorie qui prédit des mécanismes spécifiques. Une formulation biopsychosociale utile en clinique doit donc être prolongée par des hypothèses testables, des mesures opérationnalisées et des comparaisons empiriques entre groupes, faute de quoi elle risque de devenir, comme le relèvent certains de ses propres défenseurs, une simple invitation généreuse à ne rien oublier plutôt qu’un outil de décision.

Une influence considérable, une opérationnalisation incomplète Cadre à préciser

Le modèle est devenu, en quelques décennies, un langage de référence quasi universel dans la formation médicale et dans les cursus de psychologie de la santé, mais sa très large popularité ne constitue pas en soi une validation empirique d’un modèle causal unique et vérifiable. Des critiques, dont certaines formulées dès les années 1980 puis renouvelées dans les revues méthodologiques des années 2000, lui reprochent son caractère parfois trop général, l’absence de règles permettant de pondérer objectivement le poids relatif des niveaux d’explication pour un cas donné, et une utilisation rhétorique qui se contente d’invoquer les trois dimensions sans les articuler.

Ce qui reste solide, et largement corroboré depuis, est l’intérêt clinique et scientifique de considérer ensemble la biologie, le comportement et le contexte social plutôt que de les traiter comme des domaines cloisonnés relevant de spécialistes différents. Ce qui reste discuté est l’intégration théorique fine de ces niveaux, leur articulation mécanistique précise, qui ne peut être déduite du seul fait qu’ils soient tous, séparément, pertinents pour comprendre une maladie donnée.

Sources

  1. Engel, G. L. (1977). The need for a new medical model: A challenge for biomedicine. Science, 196(4286), 129–136.
  2. Suls, J., & Rothman, A. (2004). Evolution of the biopsychosocial model. Health Psychology, 23(2), 119–125.
  3. Ghaemi, S. N. (2009). The rise and fall of the biopsychosocial model. British Journal of Psychiatry, 195(1), 3–4.
Aaron Antonovsky1923–1994 · Israël · salutogenèse

Sociologue médical, Aaron Antonovsky déplace la question de la psychologie de la santé vers les conditions qui permettent de rester en bonne santé malgré les contraintes et les stress.

De la maladie aux ressources de santé Déplacement de perspective

Le tournant décisif d’Antonovsky remonte à une étude menée dans les années 1970 sur des femmes israéliennes nées en Europe centrale, dont certaines avaient survécu à des camps de concentration nazis : il constate qu’une proportion notable de survivantes, malgré une exposition extrême à l’adversité, maintenaient une santé mentale relativement fonctionnelle, un résultat qui l’amène à retourner la question habituelle de l’épidémiologie. Dans Health, Stress, and Coping publié en 1979, il formule le modèle salutogénique : au lieu de demander seulement pourquoi certaines personnes tombent malades (perspective pathogénique dominante), il demande comment des personnes exposées aux mêmes difficultés parviennent à maintenir un fonctionnement relativement favorable.

Il décrit la santé comme un continuum entre pôles ease et dis-ease plutôt que comme une catégorie binaire malade ou non malade, et insiste sur les ressources générales de résistance (generalized resistance resources), matérielles, sociales, culturelles ou psychologiques, disponibles dans l’environnement et accumulées au fil de la trajectoire de vie. Le concept central qu’il en tire est le sentiment de cohérence (sense of coherence), composé de la compréhensibilité du monde (le percevoir comme structuré et prévisible), de sa maniabilité (disposer des ressources pour y faire face) et du sentiment que les défis rencontrés valent la peine d’un investissement. Ce cadre a influencé durablement la promotion de la santé, les sciences infirmières et la recherche sur les ressources psychosociales.

Une hypothèse sur les ressources, pas une force protectrice magique Usage à circonscrire

Le modèle rappelle utilement qu’une intervention de santé publique peut agir sur les ressources disponibles, la prévisibilité d’un parcours de soin, le soutien social effectif ou la capacité concrète à comprendre une information médicale, et pas seulement sur un facteur de risque isolé identifié par ailleurs. Il invite aussi à ne pas confondre absence de maladie diagnostiquée et santé positive vécue par la personne, une distinction qui a nourri des courants ultérieurs de psychologie positive appliquée à la santé.

Le sentiment de cohérence est généralement mesuré par un autoquestionnaire, l’Orientation to Life Questionnaire, décliné en versions longue et courte, et se trouve associé statistiquement à plusieurs indicateurs de santé mentale et physique dans de nombreuses études, notamment une synthèse d’Eriksson et Lindström publiée en 2006 portant sur plus de 450 articles. Une association de ce type ne montre toutefois pas qu’il cause à lui seul une meilleure santé : les ressources sociales, la santé initiale de la personne et les conditions matérielles peuvent expliquer une partie substantielle de cette relation observée.

Un modèle fécond mais moins précis qu’une théorie prédictive Validation partielle

La salutogenèse a produit un programme de recherche durable et un vocabulaire largement adopté en promotion de la santé, mais ses concepts restent nettement plus larges et moins opérationnels que ceux d’un modèle causal spécialisé comparable au modèle transactionnel du stress de Lazarus et Folkman, par exemple. Les trois composantes du sentiment de cohérence, compréhensibilité, maniabilité, sens, ne sont pas toujours distinguées de façon homogène selon les instruments utilisés et les populations étudiées, ce qui complique les comparaisons entre études.

Son apport le plus robuste demeure une correction de focale salutaire pour l’ensemble du champ : étudier systématiquement aussi les ressources et les trajectoires de santé favorables, pas uniquement les facteurs de risque et de maladie. Il ne justifie en revanche pas de présenter le sentiment de cohérence comme une protection générale et quasi universelle contre les maladies, ni comme une qualité strictement personnelle et stable, indépendante des conditions sociales et matérielles qui la rendent elle-même possible ou impossible à développer.

Sources

  1. Antonovsky, A. (1979). Health, Stress, and Coping. Jossey-Bass.
  2. Antonovsky, A. (1987). Unraveling the Mystery of Health: How People Manage Stress and Stay Well. Jossey-Bass.
  3. Eriksson, M., & Lindström, B. (2006). Antonovsky’s sense of coherence scale and its relation with quality of life. Journal of Epidemiology and Community Health, 60(5), 376–381.
Richard Lazarus & Susan Folkman1922–2002 / 1938– · Californie · évaluation cognitive et coping

Richard Lazarus et Susan Folkman font de l’évaluation d’une situation et des ressources perçues pour y répondre le mécanisme central de leur modèle transactionnel du stress.

Le stress comme transaction Modèle transactionnel

Dans Stress, Appraisal, and Coping, publié en 1984 après plusieurs décennies de recherche de Lazarus sur l’émotion, lui et Folkman décrivent le stress non comme un stimulus objectivement stressant en soi (position défendue par des modèles antérieurs centrés sur les événements de vie), ni comme une réaction physiologique uniforme selon le modèle du syndrome général d’adaptation de Hans Selye, mais comme une transaction dynamique entre une personne et une situation évaluée cognitivement comme excédant ses ressources. L’évaluation primaire (primary appraisal) porte sur ce qui est en jeu dans la situation, menace, perte ou défi, et l’évaluation secondaire (secondary appraisal) porte sur les moyens dont la personne dispose pour y faire face.

Cette formulation a déplacé une part importante de la recherche en psychologie de la santé, des seuls événements stressants objectifs vers les processus d’interprétation subjective, les stratégies de coping mobilisées et les possibilités réelles de modifier la situation, tout en conservant explicitement une place aux contraintes matérielles de l’environnement, ce qui distingue le modèle d’une lecture purement cognitiviste qui ferait du stress un pur produit de la perception.

Coping centré sur le problème ou sur l’émotion Distinction clinique

La distinction entre coping centré sur le problème (agir sur la source du stress) et coping centré sur l’émotion (réguler la détresse ressentie) aide à décrire deux fonctions différentes et complémentaires de l’adaptation : modifier la situation lorsque cela est objectivement possible, ou réguler la détresse émotionnelle lorsque la situation ne peut pas être changée, par exemple face à un diagnostic irréversible. Une même stratégie concrète, en parler à un proche par exemple, peut remplir l’une ou l’autre fonction selon le contexte, et aucune des deux catégories n’est adaptative par définition indépendamment de la situation.

Cette nuance, développée notamment dans un article de 1986 de Folkman, Lazarus, Gruen et DeLongis dans le Journal of Personality and Social Psychology, reste utile en clinique et dans l’étude de la maladie chronique, car elle évite de traiter systématiquement toute régulation émotionnelle comme une fuite dépréciée ou toute action directe comme une bonne solution universelle, une simplification fréquente dans la vulgarisation du concept de coping.

Une théorie influente, des mesures hétérogènes Résultats à contextualiser

Le modèle est difficile à tester comme un mécanisme unique et linéaire : l’évaluation, le coping mobilisé et l’issue de santé se modifient en continu dans le temps par des boucles de rétroaction, tandis que les questionnaires de coping utilisés dans la littérature, dont le très employé Ways of Coping Questionnaire élaboré par Folkman et Lazarus eux-mêmes, ne mesurent pas toujours exactement les mêmes stratégies d’une étude à l’autre, ce qui a été relevé par plusieurs revues méthodologiques critiques du champ.

Des revues systématiques trouvent des relations statistiquement significatives entre certains styles de coping et certains indicateurs de santé, mais elles varient sensiblement selon la maladie étudiée, la durée du suivi et la manière précise de mesurer le coping, rendant les généralisations globales (« le coping actif est toujours préférable ») peu défendables. Il reste donc préférable de présenter Lazarus et Folkman comme un cadre dynamique fécond pour formuler des hypothèses cliniques, non comme une méthode validée permettant de classer une stratégie individuelle comme saine ou malsaine indépendamment de la situation dans laquelle elle est mobilisée.

Sources

  1. Lazarus, R. S., & Folkman, S. (1984). Stress, Appraisal, and Coping. Springer.
  2. Folkman, S., Lazarus, R. S., Gruen, R. J., & DeLongis, A. (1986). Appraisal, coping, health status, and psychological symptoms. Journal of Personality and Social Psychology, 50(3), 571–579.
  3. Folkman, S., & Lazarus, R. S. (1988). Manual for the Ways of Coping Questionnaire. Consulting Psychologists Press.
Icek Ajzenactif au XXe siècle · Massachusetts · comportement planifié

Icek Ajzen formalise la théorie du comportement planifié, un modèle qui relie attitudes, normes perçues et contrôle comportemental aux intentions et aux comportements de santé.

De l’attitude à l’intention Modèle comportemental

La théorie du comportement planifié, formalisée par Ajzen dans un article de 1991 publié dans Organizational Behavior and Human Decision Processes, prolonge la théorie de l’action raisonnée qu’il avait développée dans les années 1970 avec Martin Fishbein, en y ajoutant le contrôle comportemental perçu, c’est-à-dire l’estimation par la personne de sa propre capacité à réaliser l’action. Cet ajout répondait à une limite reconnue du modèle initial, qui prédisait mal des comportements pour lesquels la volonté seule ne suffit pas.

Dans le modèle, les attitudes envers l’action, les normes subjectives (la perception de ce que les autres attendent) et le contrôle perçu contribuent conjointement à prédire l’intention, tandis que l’intention et le contrôle réellement disponible contribuent au comportement effectif. Le modèle est devenu un cadre de référence très largement utilisé pour étudier l’activité physique, le dépistage médical, l’usage du préservatif, l’alimentation et de nombreux autres comportements de santé, précisément parce qu’il distingue explicitement vouloir agir et pouvoir agir, une distinction absente de modèles plus simples centrés sur la seule motivation.

Un modèle utile pour repérer les obstacles Application raisonnée

L’intérêt pratique du modèle pour la conception d’interventions est de séparer plusieurs leviers d’action distincts : modifier une croyance erronée sur les bénéfices ou les coûts d’un comportement, traiter une norme sociale défavorable perçue par la personne, ou réduire un obstacle matériel concret qui empêche l’action malgré une intention favorable. Cette structure analytique est nettement plus informative pour la pratique qu’un appel général et indifférencié à « la motivation ».

Une méta-analyse de grande ampleur menée par McEachan, Conner, Taylor et Lawton et publiée en 2011 dans Health Psychology Review, portant sur des dizaines d’études prospectives, montre que les intentions mesurées par le modèle prédisent effectivement le comportement de santé ultérieur, mais imparfaitement. Le passage de l’intention à l’action dépend fortement de contraintes situationnelles, d’habitudes déjà installées, de ressources disponibles et de circonstances que le modèle, centré sur des variables cognitives délibérées, ne résume pas entièrement.

Une bonne prédiction statistique, une explication causale limitée Écart intention-action

La théorie regroupe des variables généralement mesurées par questionnaire déclaratif et explique statistiquement une part significative de la variance des comportements étudiés, mais la force de la relation varie fortement selon le comportement considéré et la qualité de l’opérationnalisation des construits, un problème méthodologique récurrent relevé par des critiques du champ dès les années 1990. Une intention favorable mesurée à un instant donné ne constitue pas une preuve que la personne agira effectivement : l’écart documenté entre intention et comportement, parfois qualifié d’« intention-behavior gap » dans la littérature, reste l’une des limites les plus solidement établies du modèle.

Des auteurs comme Sniehotta, Presseau et Araújo-Soares ont notamment soutenu, dans un article très discuté publié en 2014, que ce modèle devrait être en partie abandonné ou substantiellement révisé au profit d’approches intégrant plus directement l’automaticité des habitudes et les contextes d’action. Le modèle reste pertinent pour structurer une enquête ou une intervention, à condition d’intégrer explicitement les habitudes, les contraintes d’accès réelles et les conséquences non intentionnelles du comportement, plutôt que de traiter systématiquement toute non-observance comme un simple déficit d’attitude individuelle.

Sources

  1. Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50(2), 179–211.
  2. McEachan, R. R. C., Conner, M., Taylor, N. J., & Lawton, R. J. (2011). Prospective prediction of health-related behaviours with the theory of planned behaviour. Health Psychology Review, 5(2), 97–144.
  3. Sniehotta, F. F., Presseau, J., & Araújo-Soares, V. (2014). Time to retire the theory of planned behaviour. Health Psychology Review, 8(1), 1–7.
James Prochaska & Carlo DiClemente1942– / 1944– · Rhode Island · changement de comportement

James Prochaska et Carlo DiClemente popularisent le modèle transthéorique du changement, avec ses stades de précontemplation, contemplation, préparation, action et maintien.

Observer le changement sans le réduire à une décision unique Modèle historique

Dans leur étude sur l’arrêt du tabac publiée en 1983 dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology, Prochaska et DiClemente comparent des personnes qui tentent d’arrêter de fumer en thérapie et des personnes qui changent spontanément leurs habitudes sans aide professionnelle, un choix méthodologique alors inhabituel dans un champ centré sur les patients en traitement. Ils décrivent des positions psychologiques différentes selon les individus, allant de l’absence de conscience du problème à l’action effective, et en déduisent le modèle transthéorique, ainsi nommé parce qu’il synthétise des concepts issus de plusieurs courants thérapeutiques existants plutôt que d’en proposer un nouveau.

Le modèle décrit une succession de stades, précontemplation, contemplation, préparation, action, maintien, et des processus de changement (cognitifs et comportementaux) supposés varier en pertinence selon le stade atteint par la personne. Cette proposition a fourni aux professionnels de santé un vocabulaire simple et immédiatement applicable pour distinguer une personne qui ne souhaite pas changer d’une personne qui prépare activement une action, et pour rappeler qu’une rechute, fréquente dans les comportements addictifs, ne signifie pas nécessairement que tout le processus antérieur est annulé.

Un outil de conversation plus qu’un calendrier psychologique Usage clinique prudent

Le modèle peut aider un professionnel à poser une question adaptée à la disposition déclarée d’une personne à un moment donné, plutôt qu’à lui imposer immédiatement un plan d’action standardisé sans tenir compte de son ambivalence. Il rejoint à ce titre certains principes de l’entretien motivationnel développé par Miller et Rollnick, notamment l’attention portée à l’ambivalence et au respect de l’autonomie décisionnelle de la personne, ce qui explique leur association fréquente en formation clinique.

Son intérêt est cependant surtout conversationnel et organisationnel plutôt que strictement prédictif : il ne faut pas inférer un stade stable et durable à partir d’une réponse isolée recueillie à un instant donné, ni supposer qu’une intervention efficace doive nécessairement suivre la séquence fixe des cinq stades pour produire un bénéfice clinique.

Des stades discrets dont la validité prédictive est discutée Modèle révisé

Les évaluations critiques du modèle, dont un article très cité de Robert West publié en 2005 dans la revue Addiction sous le titre provocateur « Time for a change: putting the transtheoretical model to rest », ont relevé que les catégories de stades sont souvent difficiles à distinguer empiriquement les unes des autres, que les trajectoires réelles de changement sont nettement moins linéaires que ne le suggère le modèle, et que l’adaptation d’une intervention au stade supposé d’une personne n’a pas toujours produit, dans les essais contrôlés, le bénéfice supplémentaire annoncé par rapport à des interventions non adaptées au stade.

Les comportements de santé impliquent souvent des changements répétés, des contextes très différents d’une tentative à l’autre et des décisions prises sans intention consciente stable, ce qui fragilise l’hypothèse de stades discrets et séquentiels. Le modèle reste une description historique influente et un vocabulaire clinique utile, mais les présentations contemporaines doivent éviter de le présenter comme une loi générale du changement humain ou comme une méthode validée permettant de faire correspondre automatiquement une technique précise à chaque stade.

Sources

  1. Prochaska, J. O., & DiClemente, C. C. (1983). Stages and processes of self-change of smoking. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 51(3), 390–395.
  2. West, R. (2005). Time for a change: Putting the Transtheoretical Model to rest. Addiction, 100(8), 1036–1039.
  3. Prochaska, J. O., DiClemente, C. C., & Norcross, J. C. (1992). In search of how people change: Applications to addictive behaviors. American Psychologist, 47(9), 1102–1114.
Robert Ader & Nicholas Cohen1932–2011 / 1938– · Rochester · psychoneuroimmunologie

Robert Ader et Nicholas Cohen montrent chez le rat qu’un apprentissage peut modifier une réponse immunitaire, résultat fondateur de la psychoneuroimmunologie mais souvent extrapolé bien au-delà de ce qu’il démontre.

Le conditionnement d’une réponse immunitaire Expérience fondatrice

En 1975, dans une étude publiée dans Psychosomatic Medicine, Ader, psychologue étudiant initialement le conditionnement du goût chez le rat, et Cohen, immunologiste, associent de façon répétée une boisson sucrée à un médicament immunosuppresseur, le cyclophosphamide, selon un protocole classique de conditionnement pavlovien où la boisson joue le rôle de stimulus conditionnel. Après plusieurs associations, la présentation de la boisson seule, sans le médicament, produit chez les rats une diminution mesurable de la réponse immunitaire, un résultat qu’Ader n’avait initialement pas cherché à obtenir : il étudiait au départ l’aversion gustative conditionnée et a observé une mortalité inattendue chez les animaux du groupe conditionné, ce qui l’a conduit à formuler l’hypothèse immunitaire avec Cohen.

L’étude contribue à montrer, contre l’hypothèse implicite alors dominante en physiologie, que des processus appris peuvent interagir directement avec la régulation physiologique du système immunitaire, au lieu de traiter ce dernier comme un système entièrement autonome et indépendant du système nerveux et du comportement. Cette découverte ouvre un programme de recherche sur les voies de communication entre cerveau, système endocrinien, comportement et immunité, et contribue directement à faire émerger la psychoneuroimmunologie comme champ de recherche reconnu à partir de la fin des années 1970.

Un mécanisme réel, dans des conditions précises Résultat établi chez l’animal

L’intérêt du résultat est avant tout mécaniste : il indique qu’une réponse physiologique aussi spécifique que l’immunosuppression peut être modulée par un apprentissage associatif et par les signaux sensoriels associés à un traitement médical, un phénomène depuis répliqué et étendu à d’autres paradigmes expérimentaux chez l’animal. Des travaux ultérieurs ont étudié ces interactions cerveau-immunité chez l’animal dans des contextes variés et, plus prudemment et avec des effets généralement plus modestes, chez l’être humain, notamment dans des études sur le conditionnement placebo.

Il ne suffit toutefois pas à conclure qu’une pensée, une émotion ou une attitude contrôlerait volontairement et de façon cliniquement significative l’immunité humaine : le résultat original porte sur une association apprise entre un stimulus gustatif précis, un médicament spécifique et une réponse immunitaire mesurée dans un protocole expérimental contrôlé chez le rongeur, ce qui limite sa transposition directe à des affirmations générales sur le pouvoir de l’esprit sur le corps.

De la psychoneuroimmunologie au mythe de la guérison mentale Extrapolation à refuser

Le champ de la psychoneuroimmunologie, dont Ader a activement contribué à structurer la recherche notamment en dirigeant un ouvrage de référence régulièrement mis à jour, a documenté depuis les années 1980 des liens réels entre stress chronique, système nerveux autonome et fonction immunitaire, mais les effets observés chez l’humain varient considérablement selon la réponse immunitaire précisément étudiée, la maladie concernée, la durée d’exposition au stress et son intensité. Une modulation mesurée d’un marqueur immunitaire en laboratoire ne constitue pas automatiquement une amélioration clinique significative ni, a fortiori, une guérison d’une maladie établie.

Ader et Cohen fournissent donc un mécanisme expérimental important et solidement établi, mais en aucun cas une justification scientifique des promesses commerciales ou thérapeutiques selon lesquelles une attitude mentale positive ou une pratique de visualisation remplacerait un traitement médical validé, une extrapolation que la littérature de psychoneuroimmunologie sérieuse a elle-même explicitement mise en garde contre, en particulier dans le contexte de maladies graves comme le cancer.

Sources

  1. Ader, R., & Cohen, N. (1975). Behaviorally conditioned immunosuppression. Psychosomatic Medicine, 37(4), 333–340.
  2. Ader, R. (Ed.). (2007). Psychoneuroimmunology (4th ed.). Academic Press.
  3. Ader, R., Cohen, N., & Felten, D. (1995). Psychoneuroimmunology: Interactions between the nervous system and the immune system. The Lancet, 345(8942), 99–103.
Howard Leventhalné en 1931 · Rutgers · représentations de la maladie

Howard Leventhal développe le modèle autorégulatoire des représentations de la maladie, qui explique comment une personne interprète ses symptômes et organise une réponse de santé.

La représentation de la maladie guide l’action Modèle autorégulatoire

Développé progressivement par Leventhal et ses collègues à partir de travaux publiés dès 1980, le modèle du sens commun de la maladie (common-sense model of illness) propose que les personnes construisent activement une représentation cognitive et émotionnelle de leur état selon plusieurs dimensions distinctes, notamment son identité (le nom et les symptômes associés), ses causes perçues, sa durée attendue (aiguë, cyclique, chronique), ses conséquences anticipées et la possibilité perçue de la contrôler ou de la guérir. Ces représentations ne sont pas nécessairement conformes au savoir médical : elles reposent largement sur l’expérience personnelle antérieure, les récits de l’entourage et des schémas culturels partagés.

Les personnes utilisent ensuite cette représentation pour choisir une action de santé (consulter, s’automédiquer, attendre), en évaluent les résultats par rapport à leurs attentes initiales, et révisent en conséquence leur compréhension de la maladie dans une boucle continue d’autorégulation. Ce cadre a contribué à expliquer pourquoi deux personnes confrontées à un même diagnostic médical objectif peuvent suivre des conduites de santé très différentes, sans réduire cette divergence à une simple opposition moralisante entre bonne observance et mauvaise observance.

Un pont entre information, expérience et comportement Apport clinique

Le modèle invite le clinicien à demander explicitement ce que la personne pense avoir, ce qu’elle en attend comme évolution, ce qu’elle craint le plus et ce qui lui semble contrôlable par elle-même ou par le traitement, plutôt que de présumer que l’information médicale transmise sera automatiquement intégrée telle quelle. Une intervention informée par ce modèle peut alors corriger une interprétation erronée des symptômes, mais aussi traiter une conséquence réelle du traitement (effets secondaires), un coût matériel du suivi ou une difficulté concrète d’accès aux soins, plutôt que de supposer une simple ignorance à combler.

Cette approche est particulièrement utile pour les maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme, où les symptômes fluctuent dans le temps et où la conduite de santé adaptée dépend d’une interprétation renouvelée en continu plutôt que d’une décision médicale unique prise au moment du diagnostic.

Des croyances mesurées, pas des causes isolées Modèle à compléter

Les représentations de la maladie, généralement évaluées par des questionnaires standardisés comme l’Illness Perception Questionnaire, sont associées de façon répétée à l’adhésion thérapeutique et à l’adaptation psychologique dans de nombreuses études à travers différentes pathologies, mais ces questionnaires peuvent confondre partiellement croyances, symptômes ressentis et comportements effectifs, ce qui complique l’interprétation causale des corrélations observées. Une représentation négative de la maladie peut ainsi être une réaction rationnelle à une maladie objectivement plus sévère plutôt que sa cause psychologique.

Le modèle reste un cadre de formulation clinique solide et largement utilisé en psychologie de la santé, mais les liens causaux qu’il postule doivent être testés par des études longitudinales suivant les mêmes personnes dans le temps, et complétés par les facteurs sociaux, économiques et organisationnels qui limitent objectivement les choix disponibles à une personne, indépendamment de la justesse de ses représentations.

Sources

  1. Leventhal, H., Meyer, D., & Nerenz, D. (1980). The common sense representation of illness danger. In S. Rachman (Ed.), Medical Psychology (Vol. 2). Pergamon Press.
  2. Leventhal, H., Brissette, I., & Leventhal, E. A. (2003). The common-sense model of self-regulation of health and illness. In L. D. Cameron & H. Leventhal (Eds.), The Self-Regulation of Health and Illness Behaviour. Routledge.
  3. Moss-Morris, R., Weinman, J., Petrie, K. J., Horne, R., Cameron, L. D., & Buick, D. (2002). The revised Illness Perception Questionnaire (IPQ-R). Psychology & Health, 17(1), 1–16.
Godfrey Hochbaum & Irwin Rosenstock1916–1999 / 1926–2022 · Santé publique américaine · Health Belief Model

Godfrey Hochbaum et Irwin Rosenstock comptent parmi les initiateurs du Health Belief Model, qui relie les comportements de prévention aux risques, bénéfices et obstacles perçus par une personne.

Comprendre la faible participation au dépistage Modèle de santé publique

Le Health Belief Model naît, à partir de la fin des années 1950, de recherches de santé publique américaines menées par un groupe de psychologues sociaux du Public Health Service, dont Hochbaum, sur la participation étonnamment insuffisante de la population à des programmes gratuits de dépistage de la tuberculose par radiographie mobile, alors même que le dépistage ne présentait aucun coût financier ni contrainte majeure. Hochbaum publie en 1958 une étude de terrain fondatrice sur cette question, puis Rosenstock, dans un article de synthèse publié en 1974, formalise et étend le modèle en proposant que l’action préventive dépende notamment de la vulnérabilité perçue face à la maladie, de sa gravité perçue, des bénéfices attendus de l’action et des obstacles anticipés à sa réalisation.

Le modèle a offert un langage simple et directement applicable pour étudier pourquoi une information médicale exacte et largement diffusée ne se traduit pas automatiquement par un comportement de prévention correspondant, et pour formuler des cibles d’intervention plus concrètes et actionnables que le seul appel indifférencié à « la motivation » du public.

Distinguer les croyances des contraintes réelles Utilité descriptive

Le cadre permet de distinguer si une personne sous-estime réellement un risque médical, doute sincèrement d’un bénéfice attendu ou rencontre au contraire un obstacle pratique concret qui n’a rien à voir avec ses croyances. Cette distinction peut guider le choix entre une intervention informative ciblée, une simplification du parcours de soin ou une réduction des coûts et des délais d’accès, des leviers d’action très différents que le modèle aide à ne pas confondre.

Son intérêt est maximal lorsqu’il rend visibles des obstacles jusque-là négligés : les barrières perçues rapportées par les personnes sont souvent le signal fidèle de contraintes objectives réelles, transport, disponibilité des créneaux de soin, horaires de travail incompatibles ou barrière de la langue, et non une simple croyance erronée qu’il suffirait de corriger par de l’information supplémentaire.

Un modèle associé aux conduites, mais peu prédictif seul Portée limitée

Les méta-analyses conduites depuis les années 1980, dont une synthèse de Carpenter publiée en 2010 dans Health Communication portant sur dix-huit études, trouvent des associations statistiquement significatives mais généralement modestes entre plusieurs composantes du modèle et les comportements de santé effectifs, avec une forte hétérogénéité selon le comportement et la population étudiés, ce qui limite sa capacité à prédire avec précision une conduite individuelle donnée. Le modèle explique en outre imparfaitement le poids des habitudes automatiques, des émotions, des normes sociales et des inégalités structurelles d’accès aux soins.

Il reste un outil de formulation utile en santé publique pour orienter une première analyse de situation. Il devient en revanche trompeur s’il conduit à attribuer systématiquement un dépistage non réalisé à une erreur de croyance individuelle, sans examiner sérieusement ce que le système de soins lui-même a rendu difficile, coûteux ou inaccessible pour la personne concernée.

Sources

  1. Hochbaum, G. M. (1958). Public Participation in Medical Screening Programs: A Socio-Psychological Study. U.S. Government Printing Office.
  2. Rosenstock, I. M. (1974). Historical origins of the Health Belief Model. Health Education Monographs, 2(4), 328–335.
  3. Carpenter, C. J. (2010). A meta-analysis of the effectiveness of Health Belief Model variables in predicting behavior. Health Communication, 25(8), 661–669.
Sheldon Cohenné en 1947 · Carnegie Mellon · stress et immunité

Sheldon Cohen conduit l’une des rares expériences de psychologie de la santé à exposer délibérément des volontaires à un virus pour mesurer l’effet du stress psychologique sur la maladie infectieuse réellement contractée.

Exposer un virus plutôt que mesurer une corrélation Paradigme expérimental

Dans une étude publiée en 1991 dans le New England Journal of Medicine, Cohen, Tyrrell et Smith recrutent des volontaires en bonne santé, évaluent leur niveau de stress perçu au moyen de plusieurs indices (événements de vie récents, stress perçu, affects négatifs), puis les mettent en quarantaine et leur administrent par voie nasale l’un de plusieurs rhinovirus, ou un placebo, dans un protocole en double aveugle. Le résultat clinique n’est pas déclaré par les participants mais mesuré objectivement : culture virale, poids des sécrétions nasales, signes cliniques observés par du personnel ignorant le groupe d’exposition. Le risque de développer un rhume clinique augmente de façon dose-dépendante avec le score de stress, une relation qui se maintient après ajustement statistique sur l’âge, le poids, la saison, le tabagisme et les anticorps préexistants au virus.

La force de ce paradigme tient précisément à ce qu’il ne repose pas sur une auto-déclaration de maladie ni sur une simple association observée dans une population déjà malade : l’exposition virale est contrôlée et identique pour tous les participants, ce qui permet d’isoler la contribution du stress mesuré avant l’exposition à la probabilité de développer une infection clinique. Cohen étend ensuite ce paradigme, avec Doyle, Skoner, Rabin et Gwaltney dans un article de 1997 publié dans le JAMA, en montrant qu’une plus grande diversité de rôles sociaux (conjoint, ami, collègue, membre associatif) est associée à une moindre susceptibilité au rhume expérimental, un résultat compatible avec, mais distinct de, l’hypothèse tampon du soutien social qu’il avait formalisée dès 1985 avec Wills dans Psychological Bulletin.

Un mécanisme plausible, pas une preuve totale Portée du résultat

L’intérêt de ces travaux dépasse le simple rhume : ils démontrent qu’un facteur psychologique mesuré avant toute exposition peut influencer la réponse immunitaire à un pathogène réel, ce qui donne une base expérimentale solide, chez l’humain et non plus seulement chez l’animal comme dans les travaux d’Ader et Cohen sur le conditionnement, à l’idée que le stress module concrètement la vulnérabilité infectieuse. Cohen a par la suite précisé les mécanismes candidats, notamment une dérégulation de la réponse inflammatoire et une moindre sensibilité des cellules immunitaires au cortisol chez les personnes chroniquement stressées, dans des travaux publiés au début des années 2010.

L’ampleur de l’effet reste néanmoins modeste en termes absolus, et le paradigme du rhume expérimental, bien qu’élégant méthodologiquement, porte sur une infection bénigne et auto-limitée : il ne permet pas, à lui seul, d’extrapoler directement à des maladies graves ou chroniques, pour lesquelles l’architecture expérimentale identique (exposer délibérément des volontaires à un agent pathogène sévère) est éthiquement impossible.

Une diversité de rôles sociaux, pas un score magique Limite de mesure

La mesure de l’intégration sociale utilisée dans l’étude de 1997, un simple compte du nombre de types de relations entretenues, est une opérationnalisation volontairement grossière d’un phénomène complexe : elle ne distingue pas la qualité du soutien reçu de sa simple existence formelle, et elle demeure susceptible d’être confondue avec des comportements de santé corrélés (sommeil, tabagisme, activité physique) que les analyses statistiques cherchent à contrôler sans pouvoir les éliminer entièrement d’un point de vue causal.

Le paradigme du rhume expérimental reste par ailleurs un dispositif de laboratoire ponctuel, qui capture un instantané de vulnérabilité plutôt qu’une trajectoire de santé dans la durée. Les travaux de Cohen constituent une démonstration causale solide et rare dans le champ, mais leur généralisation à d’autres maladies, à d’autres formes de stress chronique et à des contextes de vie réels demande des méthodes complémentaires, notamment longitudinales, que Cohen lui-même a contribué à développer dans les décennies suivantes.

Sources

  1. Cohen, S., Tyrrell, D. A. J., & Smith, A. P. (1991). Psychological stress and susceptibility to the common cold. New England Journal of Medicine, 325(9), 606–612.
  2. Cohen, S., & Wills, T. A. (1985). Stress, social support, and the buffering hypothesis. Psychological Bulletin, 98(2), 310–357.
  3. Cohen, S., Doyle, W. J., Skoner, D. P., Rabin, B. S., & Gwaltney, J. M. (1997). Social ties and susceptibility to the common cold. JAMA, 277(24), 1940–1944.
Judith Rodin & Ellen Langer1944–2023 / née en 1947 · Yale et Harvard · contrôle perçu

Judith Rodin et Ellen Langer montrent, dans une maison de retraite américaine, qu’élargir les occasions concrètes de choix et de responsabilité d’une personne âgée modifie son état psychologique, et selon leur suivi ultérieur, sa survie.

Une expérience de terrain en institution Étude fondatrice

Dans une étude publiée en 1976 dans le Journal of Personality and Social Psychology, Langer et Rodin comparent deux étages d’une même maison de retraite du Connecticut. Sur l’un, le personnel annonce aux résidents qu’ils sont responsables de l’aménagement de leur chambre, qu’ils doivent choisir eux-mêmes une plante à entretenir et décider s’ils souhaitent assister à la projection d’un film ; sur l’autre étage, comparable en âge et en état de santé, le personnel prend en charge ces mêmes décisions à la place des résidents, présentées comme un service rendu plutôt que comme une contrainte. Trois semaines plus tard, les résidents du groupe encouragé à choisir se déclarent plus heureux et plus actifs, et sont jugés par le personnel infirmier, en aveugle des hypothèses de l’étude, comme significativement plus alertes et engagés que ceux de l’étage comparatif.

Rodin et Langer prolongent l’étude dix-huit mois plus tard dans un article de 1977 publié dans la même revue : le groupe initialement encouragé à exercer un choix présente un taux de mortalité inférieur à celui du groupe comparatif sur cette période, un résultat qui a fortement marqué le champ en suggérant qu’une variable aussi modeste en apparence que la possibilité de décisions quotidiennes pouvait avoir une traduction en termes de survie.

Le contrôle perçu comme variable de santé Portée clinique

Rodin prolonge ensuite ce travail dans une synthèse de référence publiée en 1986 dans Science, qui relie le sentiment de contrôle sur son environnement à des indicateurs de santé chez les personnes âgées à travers plusieurs études, et qui a contribué à faire du contrôle perçu une variable centrale de la psychologie de la santé, distincte de la simple présence ou absence objective de choix : ce qui importe cliniquement est l’interprétation que la personne fait de sa propre capacité d’action, non le nombre brut de décisions qui lui sont formellement proposées.

Cette ligne de recherche a eu une influence directe sur l’organisation des établissements pour personnes âgées, en encourageant des pratiques qui préservent des marges de décision réelles (choix des activités, des horaires, de l’aménagement personnel) plutôt qu’une prise en charge intégralement standardisée, présentée comme plus efficace mais qui peut en réalité affaiblir l’engagement et le sentiment d’utilité des résidents.

Un échantillon modeste, un mécanisme débattu Prudence sur la portée

L’étude originale porte sur un seul établissement et un nombre de participants restreint pour chaque groupe, ce qui limite la puissance statistique du résultat sur la mortalité et invite à la prudence quant à sa généralisation directe à d’autres contextes institutionnels, où les réplications ultérieures ont produit des résultats plus inégaux. Une partie du débat porte aussi sur le mécanisme exact en jeu : l’attention accrue portée aux résidents du groupe expérimental, indépendamment du contenu précis de « choix » ou de « responsabilité », pourrait elle-même expliquer une partie de l’effet observé, une ambiguïté classique des interventions de terrain difficile à isoler complètement d’un effet de nouveauté ou d’attention.

L’étude reste néanmoins l’une des démonstrations les plus citées du lien entre contrôle perçu et santé, précisément parce qu’elle combine un dispositif expérimental avec assignation à des conditions comparables et un critère de suivi difficile à contester, la mortalité, plutôt qu’un seul indicateur autodéclaré de bien-être.

Sources

  1. Langer, E. J., & Rodin, J. (1976). The effects of choice and enhanced personal responsibility for the aged: A field experiment in an institutional setting. Journal of Personality and Social Psychology, 34(2), 191–198.
  2. Rodin, J., & Langer, E. J. (1977). Long-term effects of a control-relevant intervention with the institutionalized aged. Journal of Personality and Social Psychology, 35(12), 897–902.
  3. Rodin, J. (1986). Aging and health: Effects of the sense of control. Science, 233(4770), 1271–1276.
Shelley E. Taylornée en 1946 · UCLA · adaptation cognitive et réponses au stress

Shelley Taylor décrit comment les personnes confrontées à un événement menaçant reconstruisent activement du sens et un sentiment de maîtrise, et propose qu’une partie des réponses au stress s’organise autour du lien social plutôt que de la seule confrontation ou fuite.

S’adapter à une menace en trois mouvements Théorie de l’adaptation cognitive

Dans un article de synthèse publié en 1983 dans American Psychologist, à partir notamment de son travail clinique auprès de femmes atteintes d’un cancer du sein, Taylor propose que l’adaptation psychologique à un événement menaçant repose sur trois processus cognitifs recoupés : la recherche d’une signification à l’événement, qui réorganise souvent les priorités de vie de la personne, la tentative de reprendre un sentiment de maîtrise sur la situation ou sur sa propre vie, et le maintien ou la restauration d’une estime de soi, parfois au moyen de comparaisons sociales choisies avec des personnes perçues comme moins bien loties.

Avec Jonathon Brown, elle prolonge cette réflexion en 1988 dans un article très discuté de Psychological Bulletin, où elle avance que des biais modérés d’auto-évaluation positive, de contrôle perçu surestimé et d’optimisme quant à l’avenir, qu’elle nomme illusions positives, sont associés en moyenne à un meilleur ajustement psychologique face à l’adversité, plutôt qu’à une déconnexion pathologique de la réalité comme le supposait une grande partie de la clinique antérieure centrée sur l’exactitude du jugement comme critère de santé mentale.

S’occuper des autres plutôt que combattre ou fuir Réponse tend-and-befriend

En 2000, avec Klein, Lewis, Gruenewald, Gurung et Updegraff, Taylor publie dans Psychological Review un modèle qui complète le schéma classique de la réponse au stress centrée sur la confrontation ou la fuite, initialement décrit à partir d’études majoritairement conduites chez des mâles. Elle propose que, chez les femelles de plusieurs espèces dont l’humaine, une réponse au stress orientée vers le soin de la progéniture et le rapprochement affiliatif avec d’autres membres du groupe, qu’elle nomme tend-and-befriend, constitue une stratégie adaptative distincte, appuyée sur des mécanismes endocriniens impliquant notamment l’ocytocine et les opioïdes endogènes.

Cette proposition a eu un effet notable en rééquilibrant un champ où le modèle de la confrontation ou de la fuite avait longtemps été traité comme la réponse humaine universelle au stress, alors qu’il avait surtout été établi à partir d’échantillons masculins, en rappelant qu’une réponse affiliative au stress est également observable et documentée chez les hommes selon les contextes, plutôt qu’une différence strictement binaire entre les sexes.

Des illusions utiles, mais pas sans limites Deux débats ouverts

La thèse des illusions positives a été directement contestée par Colvin et Block dans un article de 1994 également publié dans Psychological Bulletin, qui relève des problèmes de méthode dans les études originales (notamment une confusion possible entre auto-amélioration modérée et distorsion narcissique plus marquée) et montre, à partir de données longitudinales, que des illusions positives prononcées sont parfois associées à un moins bon fonctionnement social perçu par les proches, ce qui nuance fortement l’idée d’un bénéfice psychologique uniforme et sans coût.

Le mécanisme endocrinien précis du modèle tend-and-befriend, en particulier le rôle causal exact de l’ocytocine chez l’humain en situation de stress réel plutôt qu’en laboratoire, reste également moins solidement établi que la proposition théorique elle-même ne le laisse parfois supposer dans sa vulgarisation, la recherche ultérieure ayant mis en évidence des effets de l’ocytocine plus context-dépendants et moins univoques qu’initialement présenté. Les deux propositions de Taylor restent des cadres fertiles pour formuler des hypothèses, non des mécanismes validés de façon définitive.

Sources

  1. Taylor, S. E. (1983). Adjustment to threatening events: A theory of cognitive adaptation. American Psychologist, 38(11), 1161–1173.
  2. Taylor, S. E., & Brown, J. D. (1988). Illusion and well-being: A social psychological perspective on mental health. Psychological Bulletin, 103(2), 193–210.
  3. Taylor, S. E., Klein, L. C., Lewis, B. P., Gruenewald, T. L., Gurung, R. A. R., & Updegraff, J. A. (2000). Biobehavioral responses to stress in females: Tend-and-befriend, not fight-or-flight. Psychological Review, 107(3), 411–429.
  4. Colvin, C. R., & Block, J. (1994). Do positive illusions foster mental health? An examination of the Taylor and Brown formulation. Psychological Bulletin, 116(1), 3–20.
Kenneth Wallston1943–2021 · Vanderbilt · locus de contrôle de la santé

Kenneth Wallston adapte à la santé la notion de lieu de contrôle de Julian Rotter et construit une échelle largement utilisée pour distinguer si une personne attribue sa santé à elle-même, à des tiers ou au hasard, avant de montrer que cette croyance seule prédit mal le comportement.

Trois manières d’attribuer sa santé Construction d’échelle

S’appuyant sur le concept général de lieu de contrôle formulé par Julian Rotter en 1966, qui distingue les personnes attribuant les événements de leur vie à leurs propres actions (lieu de contrôle interne) de celles les attribuant à des forces extérieures (lieu de contrôle externe), Wallston, avec Barbara Wallston et Robert DeVellis, publie en 1978 dans Health Education Monographs les Multidimensional Health Locus of Control Scales. Plutôt qu’une opposition binaire interne ou externe, l’échelle distingue trois attributions possibles pour l’état de santé d’une personne : le contrôle interne (mes propres comportements déterminent ma santé), le contrôle par des tiers puissants (mon médecin ou mon entourage déterminent ma santé) et le contrôle par le hasard (ma santé dépend de la chance ou du destin).

Cette distinction en trois dimensions plutôt que deux répondait à un problème conceptuel réel : une personne peut légitimement attribuer une large part de sa santé à son médecin sans pour autant croire que tout relève du hasard, deux positions que l’échelle bidimensionnelle antérieure ne permettait pas de différencier clairement. L’instrument est devenu l’un des questionnaires les plus utilisés en psychologie de la santé pour caractériser les croyances d’attribution des patients, en recherche comme en pratique clinique.

Une croyance à combiner avec la valeur accordée à la santé Nuance de l’auteur lui-même

Wallston a rapidement souligné, dans ses propres travaux ultérieurs, qu’un lieu de contrôle interne élevé ne prédit un comportement de santé favorable que chez les personnes qui accordent par ailleurs une valeur importante à leur santé : une personne convaincue de contrôler sa propre santé mais qui n’y accorde pas de priorité particulière n’a aucune raison logique d’agir en conséquence. Cette précision, souvent négligée dans les usages simplifiés de l’échelle, réintroduit une variable de motivation que le seul score de lieu de contrôle ne capture pas.

L’instrument reste utile pour distinguer des profils de patients face à une même prescription médicale, par exemple pour repérer une personne qui attend passivement que son médecin résolve seul son problème de santé, information qui peut orienter le type de soutien ou d’information proposé lors d’un entretien clinique, sans présumer que ce profil est en soi pathologique ou qu’il doit être uniformisé vers un profil interne jugé supérieur en toute circonstance.

Un pouvoir prédictif plus faible qu’espéré Construit dépassé par le sentiment d’efficacité

Les méta-analyses conduites depuis les années 1980 trouvent des corrélations généralement faibles et inconstantes entre le score de lieu de contrôle de santé et les comportements de santé effectifs ou les résultats cliniques, bien inférieures à ce qu’une théorie de l’attribution causale aurait pu laisser espérer initialement. Le champ s’est en grande partie déplacé vers le sentiment d’efficacité personnelle théorisé par Albert Bandura, un construit plus spécifique au comportement précis visé (par exemple la confiance à pouvoir arrêter de fumer dans telle situation donnée) et empiriquement plus prédictif que la croyance générale et globale mesurée par le lieu de contrôle.

Le lieu de contrôle de santé garde un intérêt descriptif et historique important, notamment pour comprendre comment les patients interprètent la relation avec leur médecin, mais il doit aujourd’hui être présenté comme un jalon conceptuel du champ plutôt que comme l’outil le plus prédictif disponible pour anticiper un changement de comportement de santé.

Sources

  1. Wallston, K. A., Wallston, B. S., & DeVellis, R. (1978). Development of the Multidimensional Health Locus of Control (MHLC) Scales. Health Education Monographs, 6(1), 160–170.
  2. Rotter, J. B. (1966). Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement. Psychological Monographs, 80(1), 1–28.
  3. Wallston, K. A. (1992). Hocus-pocus, the focus isn’t strictly on locus: Rotter’s social learning theory modified for health. Cognitive Therapy and Research, 16(2), 183–199.