← Le grand dossier techniques d’entretien

6 portraits critiques

Les auteurs,
de l’écoute au
protocole.

Un entretien ne se réduit ni à une conversation agréable ni à une liste de questions. Ces auteurs ont rendu visibles les méthodes qui soutiennent le changement, la récupération d’un récit, la protection de l’enfant ou une décision de recrutement plus contrôlable. Chaque portrait distingue l’apport d’un cadre de ses limites et des conditions éthiques de son usage.

William R. Miller & Stephen Rollnick1947– / 1952– · États-Unis et Royaume-Uni · entretien motivationnel

William Miller et Stephen Rollnick conçoivent l’entretien motivationnel comme une manière collaborative de travailler l’ambivalence, sans transformer l’aide au changement en persuasion déguisée.

Repère conceptuel

Un style né dans le champ des addictions

Fondation

Miller décrit d’abord, en 1983, un style d’entretien avec des personnes ayant des problèmes d’alcool ; Rollnick participe ensuite à sa formalisation et à sa diffusion dans de nombreux domaines de santé. Leur proposition rompt avec le face-à-face entre l’expert qui sait et la personne qui résiste : l’entretien explore les raisons personnelles de changer, les raisons de ne pas changer et les conditions concrètes qui rendraient une action possible. Le partenariat est une condition de méthode, pas seulement une qualité relationnelle souhaitable.

Encore utile

Engager, focaliser, évoquer, planifier

Méthode structurée

Les quatre processus décrits par Miller et Rollnick donnent un cadre souple : construire une relation de travail, préciser une direction, faire émerger le discours de changement puis préparer une action. Questions ouvertes, reflets, affirmations et résumés sont des outils au service de cette séquence ; ils ne sont ni des formules magiques ni une manière de conduire la personne vers une conclusion décidée à l’avance. Cette distinction protège l’entretien motivationnel de sa transformation en technique de vente ou de conformité.

Discuté

Des effets réels mais hétérogènes

Évaluation à nuancer

Les synthèses d’essais trouvent souvent des effets positifs, généralement modestes et variables selon le comportement visé, le contexte de soin, la formation et la fidélité de mise en œuvre. L’entretien motivationnel n’est donc pas une réponse suffisante à des difficultés façonnées par la précarité, la douleur, une dépendance sévère ou un accès limité aux soins. Son apport le plus solide est un cadre éthique et technique pour parler du changement sans nier l’ambivalence ni confondre accompagnement et injonction.

Sources

  1. Miller, W. R. (1983). Motivational interviewing with problem drinkers. Behavioural Psychotherapy, 11(2), 147–172.
  2. Miller, W. R., & Rollnick, S. (2023). Motivational Interviewing: Helping People Change and Grow (4th ed.). Guilford Press.
Ronald Fisher & R. Edward Geiselmanannées 1980– · États-Unis · entretien cognitif

Ronald Fisher et R. Edward Geiselman transforment des résultats sur la récupération mnésique en une méthode d’audition des témoins : obtenir davantage d’information sans imposer le contenu du récit.

Repère conceptuel

Aider à récupérer plutôt qu’interroger plus fort

Méthode d’enquête

L’entretien cognitif propose notamment de recréer mentalement le contexte d’un événement, de favoriser le récit libre, d’utiliser des questions ouvertes et de laisser à la personne le temps de chercher ses souvenirs. Fisher et Geiselman ne présentent pas ces gestes comme des moyens de « déverrouiller » une mémoire intacte ; ils cherchent à réduire les obstacles attentionnels et les interruptions qui appauvrissent un témoignage. Leur manuel de 1992 donne une forme entraînable et séquencée à cette méthode.

Encore utile

Une alternative aux questions suggestives

Apport empirique

La méthode améliore généralement la quantité de détails corrects rapportés en comparaison d’entretiens usuels, ce qui explique sa diffusion dans la formation d’enquêteurs. Elle rappelle un principe transversal : une bonne audition ne consiste pas à multiplier les questions fermées, mais à organiser le contexte dans lequel la personne peut produire un récit dont les sources et les limites restent traçables. Elle a aussi nourri les discussions sur la pause, le rapport, la structure de l’entretien et l’enregistrement de la procédure.

Discuté

Davantage de détails ne garantit pas davantage de vérité

Limite essentielle

Les méta-analyses montrent aussi une légère hausse des détails incorrects ; augmenter le rappel ne dispense jamais de vérifier les éléments rapportés. Les effets dépendent de la formation, de l’âge du témoin, du type d’événement et du temps écoulé. L’entretien cognitif est donc une aide à la récupération et à la qualité de l’échange, non un détecteur de vérité ni une procédure qui permettrait de trancher seule la fiabilité d’un témoignage.

Sources

  1. Fisher, R. P., & Geiselman, R. E. (1992). Memory-Enhancing Techniques for Investigative Interviewing: The Cognitive Interview. Charles C Thomas.
  2. Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview: A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340–372.
Michael Lamb, Yael Orbach, Irit Hershkowitz & Philip Esplinannées 1990– · NICHD · entretien judiciaire de l’enfant

Michael Lamb, Yael Orbach, Irit Hershkowitz et Philip Esplin transposent la recherche sur la mémoire, le langage et la suggestibilité de l’enfant dans un protocole d’entretien judiciaire structuré par phases.

Repère conceptuel

Un protocole, pas un questionnaire récité

Traduction de la recherche

Le protocole NICHD organise l’accueil, les règles de communication, un entraînement au récit libre, l’exploration d’un événement puis la clôture. Il donne la priorité aux invitations ouvertes et aux relances fondées sur les mots de l’enfant avant de recourir, si nécessaire, à des questions plus ciblées. Cette architecture transforme des recommandations générales, « ne pas suggérer », « laisser parler », en une procédure observable, enseignable et susceptible d’être auditée après coup.

Encore utile

Protéger la qualité du récit sans invalider la parole de l’enfant

Cadre protecteur

Le protocole combat deux erreurs opposées : conclure qu’un enfant ne peut pas livrer une information utile, ou tenir toute affirmation pour fiable indépendamment de la manière dont elle a été recueillie. Il soutient un environnement de rapport, des règles explicites et un récit ouvert, tout en documentant les questions posées. Les études de mise en œuvre montrent que la formation et la supervision peuvent accroître la proportion d’information obtenue par récit libre, mais cette amélioration dépend de la fidélité réelle à la méthode.

Discuté

La structure ne remplace ni la compétence ni les garanties

Conditions strictes

Lire le protocole ne suffit pas à conduire une audition sensible. Une application responsable demande formation, supervision, adaptation linguistique et développementale, enregistrement proportionné, respect des droits et coordination avec les cadres légaux. Les meilleurs entretiens réduisent certains risques de suggestion ; ils ne permettent pas de déterminer à eux seuls si un fait allégué s’est produit. La méthode est une garantie procédurale, non une machine à produire une vérité judiciaire.

Sources

  1. Lamb, M. E., Orbach, Y., Hershkowitz, I., Esplin, P. W., & Horowitz, D. (2007). A structured forensic interview protocol improves the quality and informativeness of investigative interviews with children. Child Abuse & Neglect, 31(11–12), 1201–1231.
  2. American Professional Society on the Abuse of Children. (2023). Forensic Interviewing of Children: Practice Guidelines.
Stephen Ceci & Maggie Bruckannées 1990– · Cornell et McGill · suggestibilité de l’enfant

Stephen Ceci et Maggie Bruck montrent que les réponses d’un enfant dépendent aussi de la forme, de la répétition et du contexte social des questions qui lui sont posées.

Repère conceptuel

Sortir des idées simples sur le témoignage enfantin

Révision du débat

Ceci et Bruck examinent des décennies de recherches sur la suggestibilité. Leur travail refuse une alternative trompeuse : l’enfant ne serait ni un témoin intrinsèquement peu fiable, ni un témoin que l’on pourrait interroger sans précaution particulière. Les effets les plus préoccupants apparaissent notamment lorsque les questions sont répétées, présupposantes, accompagnées de stéréotypes ou de récompenses et sanctions sociales. La qualité du récit dépend donc aussi de la méthode de recueil.

Encore utile

Documenter l’entretien comme une donnée

Principe méthodologique

Cette recherche rend indispensable l’enregistrement ou la traçabilité des entretiens antérieurs : une réponse ne peut pas être évaluée indépendamment des formulations qui l’ont précédée. Elle soutient la priorité donnée au récit libre, aux questions ouvertes et à l’explicitation des règles de communication, par exemple pouvoir dire « je ne sais pas ». Son influence dépasse le champ judiciaire et concerne tout contexte où un adulte détient un pouvoir d’orientation important sur la parole d’un enfant.

Discuté

La suggestibilité n’est pas une explication automatique

Éviter le contresens

Montrer qu’une procédure peut contaminer un récit ne permet pas de conclure qu’un récit précis est faux, pas plus que l’absence de suggestion démontrable ne permet d’en conclure qu’il est vrai. Les effets varient selon l’âge, le développement, les conditions de l’entretien et l’expérience évoquée. Leur apport est procédural : on évalue mieux une information lorsque l’on connaît les conditions de son recueil, sans transformer la science de la suggestibilité en arme générale de disqualification de la parole enfantine.

Sources

  1. Ceci, S. J., & Bruck, M. (1993). Suggestibility of the child witness: A historical review and synthesis. Psychological Bulletin, 113(3), 403–439.
  2. Garven, S., Wood, J. M., Malpass, R. S., & Shaw, J. S. (1998). More than suggestion: The effect of interviewing techniques from the McMartin Preschool case. Journal of Applied Psychology, 83(3), 347–359.
Frank Schmidt & John Hunter1944–2020 / 1937–2002 · Iowa et Michigan State · sélection du personnel

Frank Schmidt et John Hunter imposent une lecture quantitative de la sélection : un entretien se juge sur sa capacité à prédire des critères définis, pas sur l’impression de qualité qu’il donne.

Repère conceptuel

Comparer les méthodes de sélection

Méta-analyse fondatrice

Leur synthèse de 1998 rassemble des décennies d’études afin de comparer la validité prédictive de plusieurs méthodes de recrutement. Elle contribue à établir un résultat durable : un entretien structuré, reposant sur des questions liées au poste, des critères explicites et une notation cohérente, prédit généralement mieux que l’entretien non structuré. Ce travail a déplacé la discussion de la seule intuition du recruteur vers la conception et l’évaluation d’un dispositif.

Encore utile

La structure comme protection contre les biais

Apport opérationnel

Standardiser ne signifie pas traiter les personnes de façon mécanique. Cela signifie déterminer à l’avance les compétences à explorer, poser des questions comparables, recueillir des exemples précis et utiliser une grille de notation. La structure réduit l’espace laissé aux premières impressions, au halo et à la similarité perçue, tout en rendant une décision plus explicable. Elle est particulièrement précieuse lorsque plusieurs évaluateurs doivent comparer des candidatures et justifier leurs choix.

Discuté

Une estimation historique à ne pas figer

Révision nécessaire

Les coefficients de validité très cités issus de leurs méta-analyses ne sont pas des constantes universelles. Des réanalyses récentes, notamment sur les corrections statistiques utilisées, proposent des estimations plus basses sans renverser l’avantage relatif de la structure. L’apport de Schmidt et Hunter reste majeur, mais leur fiche doit aussi montrer une leçon de métascience : une méta-analyse influente devient elle-même une hypothèse à réexaminer quand les méthodes de synthèse progressent.

Sources

  1. Schmidt, F. L., & Hunter, J. E. (1998). The validity and utility of selection methods in personnel psychology. Psychological Bulletin, 124(2), 262–274.
  2. Sackett, P. R., Zhang, C., Berry, C. M., & Lievens, F. (2022). Revisiting meta-analytic estimates of validity in personnel selection. Journal of Applied Psychology, 107(11), 2040–2068.
Paul Sackettannées 1980– · Minnesota · psychométrie et sélection

Paul Sackett incarne une révision méthodologique importante de la sélection du personnel : confirmer l’intérêt de la structure sans sacraliser les chiffres historiques qui l’ont établie.

Repère conceptuel

Revenir aux corrections des méta-analyses

Révision méthodologique

Avec ses collègues, Sackett réexamine des estimations largement utilisées de la validité des méthodes de recrutement et montre que certaines corrections de restriction d’étendue avaient été appliquées de manière trop large. Les chiffres corrigés deviennent plus modestes pour plusieurs outils, dont l’entretien structuré. Ce travail ne dit pas que la sélection structurée ne fonctionne pas ; il demande que l’on distingue la direction d’un résultat, assez robuste, de son ampleur exacte, plus incertaine et dépendante des données disponibles.

Encore utile

Une culture de décision moins spectaculaire

Apport contemporain

La contribution de Sackett est particulièrement utile pour les praticiens : choisir un entretien structuré ne dispense pas d’étudier le poste, de former les évaluateurs, de définir des critères de performance pertinents et de surveiller les effets indésirables du système. Une validité moyenne issue de la littérature n’est pas la promesse d’une décision juste dans chaque organisation. Cette prudence transforme la sélection en un dispositif à mesurer localement plutôt qu’en une recette importée.

Discuté

Réviser une estimation n’épuise pas le problème

Question élargie

Les débats statistiques sur la validité sont essentiels, mais ils ne répondent pas seuls aux enjeux de justice, d’accessibilité, de discrimination indirecte ou de transparence pour les candidats. Un entretien peut prédire une performance définie par une organisation tout en reproduisant des inégalités ou en évaluant un critère trop étroit. La rigueur défendue par Sackett gagne donc à être articulée à une analyse des conséquences réelles de la sélection, pas limitée à l’optimisation d’un coefficient.

Sources

  1. Sackett, P. R., Zhang, C., Berry, C. M., & Lievens, F. (2022). Revisiting meta-analytic estimates of validity in personnel selection. Journal of Applied Psychology, 107(11), 2040–2068.
  2. Sackett, P. R., Zhang, C., Berry, C. M., & Lievens, F. (2023). Revisiting the design of selection systems in light of new findings regarding the validity of widely used predictors. Industrial and Organizational Psychology, 16(1), 1–11.