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Comment un souvenir peut-il devenir faux sans qu’on mente ?

On imagine souvent un faux souvenir comme un mensonge, ou comme une erreur grossière qu’il suffirait d’être attentif pour repérer. Ce n’est presque jamais le cas : une personne peut rapporter avec confiance, parfois même avec des détails précis, un événement qui ne s’est jamais produit ou qui a réellement eu lieu autrement [1]. Cette lecture suit le trajet qui rend cela possible, depuis la nature même d’une trace mnésique jusqu’aux souvenirs entièrement fabriqués, sans qu’aucune étape n’exige la moindre intention de tromper.

Références vérifiées le 19 septembre 2026.

Consolidation mnésique

La consolidation mnésique désigne les processus par lesquels une trace initialement vulnérable à l’interférence devient plus stable avec le temps. Les modèles de consolidation systémique proposent qu’avec le temps certains souvenirs déclaratifs s’appuient davantage sur des réseaux corticaux distribués, mais la persistance du rôle de l’hippocampe pour les souvenirs anciens reste discutée. Le sommeil est associé, dans de nombreuses études expérimentales, à une meilleure rétention de certains apprentissages ; l’importance relative de ses stades dépend toutefois de la tâche et du protocole. Karim Nader et ses collègues ont montré chez le rat en 2000 qu’une mémoire de peur réactivée pouvait redevenir sensible à une perturbation : cette reconsolidation a motivé des recherches thérapeutiques, dont les résultats cliniques ne permettent pas encore d’en faire un traitement général des souvenirs traumatiques.

Le fait qu’une nuit de sommeil suivant un apprentissage améliore la rétention par rapport à une durée équivalente passée éveillé illustre le rôle facilitateur du sommeil dans la consolidation.

L’expérience de Nader, Schafe et LeDoux de 2000, où bloquer la synthèse protéique juste après le rappel d’un souvenir de peur déjà consolidé l’efface alors que ce blocage sans rappel préalable n’a aucun effet, illustre directement la reconsolidation.

Mémoire reconstructive et effet de désinformation

La mémoire reconstructive désigne le fait qu’un rappel n’est pas la lecture d’un enregistrement intact : il reconstruit un événement à partir de traces, de connaissances et du contexte de récupération. L’effet de désinformation est un phénomène particulier : une information postérieure, fausse ou trompeuse, peut modifier le souvenir rapporté. Il ne constitue donc pas l’unique raison pour laquelle la mémoire est reconstructive, et ne permet pas de conclure qu’un témoignage serait par principe faux.

Après avoir entendu qu’un véhicule était « très rapide », un témoin peut surestimer sa vitesse au rappel.

Demander à une personne si elle se souvient d’un détail absent peut la conduire à l’imaginer sans que cela démontre une intention de mentir.

Monitoring de source

Le monitoring de source désigne les processus par lesquels une personne attribue un souvenir à son origine : une expérience vécue, une information lue, entendue, imaginée ou déduite. Ce jugement n’est pas donné automatiquement avec le souvenir lui-même : il est reconstruit à partir de caractéristiques qualitatives de la trace mémorielle (détails perceptifs, contexte, effort cognitif associé), ce qui le rend faillible. Le contenu d’une information tend à rester accessible plus longtemps et plus fidèlement que le souvenir précis de sa source, ce qui peut conduire à juger une information comme fiable sans pouvoir ni chercher à retracer d’où elle vient.

Se souvenir d’un fait sans pouvoir dire s’il vient d’un article sérieux, d’une conversation ou d’une rumeur illustre une défaillance banale du monitoring de source.

Une personne âgée avertie qu’une allégation publicitaire est fausse peut, plusieurs jours plus tard, la juger plus crédible qu’avant l’avertissement, parce qu’elle se souvient du contenu sans se souvenir qu’il avait été signalé comme faux.

Suggestibilité interrogative

La suggestibilité interrogative désigne la mesure dans laquelle une personne interrogée en vient à accepter une information suggérée par la formulation des questions ou par la pression sociale de l’entretien, au point parfois de modifier son propre récit. Stephen Ceci et Maggie Bruck synthétisent en 1993 une large littérature montrant que de jeunes enfants sont particulièrement sensibles à des questions fermées, suggestives et répétées, au point de pouvoir en venir à rapporter comme des souvenirs des événements qui ne se sont jamais produits, un mécanisme reconstitué expérimentalement par Sena Garven et ses collègues en 1998 à partir des techniques employées dans l’affaire de l’école maternelle McMartin.

Un enfant interrogé avec des questions fermées répétées en vient à décrire un événement qui ne s’est jamais produit, en laboratoire comme dans des affaires judiciaires reconstituées.

Le même enfant, interrogé avec des invitations ouvertes non suggestives, rapporte un souvenir réel avec une précision nettement supérieure.

Faux souvenirs

Un faux souvenir est un souvenir subjectivement vécu comme authentique, parfois rapporté avec confiance et détail, alors que l’événement qu’il décrit ne s’est jamais produit ou diffère substantiellement des faits établis. Il ne s’agit pas d’un mensonge : la personne ne cherche pas à tromper, elle croit sincèrement à ce qu’elle rapporte. Les faux souvenirs peuvent porter sur un détail isolé au sein d’un événement réel, ou, dans certaines conditions expérimentales et cliniques, sur un événement entier qui n’a jamais eu lieu.

Des participants exposés à une liste de mots évoquant le sommeil (lit, rêve, oreiller) rapportent souvent, à tort, avoir entendu le mot « sommeil » lui-même, avec une grande confiance.

Une personne peut développer un souvenir détaillé et chargé en émotion d’un épisode d’enfance qui lui a été suggéré comme réel par un proche, sans qu’il ait jamais eu lieu.

En conclusion

À aucun moment de ce trajet la personne ne cherche à mentir. Une trace mnésique reste modifiable après sa formation [2][3], la récupération reconstruit plutôt qu’elle ne relit [4], l’origine d’une information nouvelle peut se perdre plus vite que son contenu [6], et une interrogation mal menée peut amplifier tout cela jusqu’à produire, dans certains cas, un souvenir entièrement inventé mais sincèrement cru [7][1]. Cela ne signifie pas que tout souvenir est suspect ou que le témoignage ne vaut rien : la plupart des souvenirs courants restent raisonnablement fiables sur leurs grandes lignes [4]. Cela signifie que la confiance avec laquelle un souvenir est rapporté, même intense et détaillée, ne permet pas à elle seule d’en garantir l’exactitude lorsqu’il a pu être exposé à des suggestions [8][1].

Le grand dossier psychologie cognitive

Références

Sources

Chaque renvoi numéroté désigne la source de l’énoncé qui le précède.

  1. Scoboria, A., Wade, K. A., Lindsay, D. S., Azad, T., Strange, D., Ost, J., & Hyman, I. E. (2017). A mega-analysis of memory reports from eight peer-reviewed false memory implantation studies. Memory, 25(2), 146–163. https://doi.org/10.1080/09658211.2016.1260747 Consulter
  2. McGaugh, J. L. (2000). Memory: A century of consolidation. Science, 287(5451), 248–251. Consulter
  3. Lee, J. L. C., Nader, K., & Schiller, D. (2017). An update on memory reconsolidation updating. Trends in Cognitive Sciences, 21(7), 531–545. https://doi.org/10.1016/j.tics.2017.04.006 Consulter
  4. Schacter, D. L., Norman, K. A., & Koutstaal, W. (1998). The cognitive neuroscience of constructive memory. Annual Review of Psychology, 49, 289–318. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.49.1.289 Consulter
  5. Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind: A 30-year investigation. Learning & Memory, 12(4), 361–366. Consulter
  6. Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). Source monitoring. Psychological Bulletin, 114(1), 3–28. https://doi.org/10.1037/0033-2909.114.1.3 Consulter
  7. Ceci, S. J., & Bruck, M. (1993). Suggestibility of the child witness: A historical review and synthesis. Psychological Bulletin, 113(3), 403-439. https://doi.org/10.1037/0033-2909.113.3.403 Consulter
  8. Roediger, H. L., & McDermott, K. B. (1995). Creating false memories: Remembering words not presented in lists. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803–814. https://doi.org/10.1037/0278-7393.21.4.803 Consulter
  9. Loftus, E. F., & Pickrell, J. E. (1995). The formation of false memories. Psychiatric Annals, 25(12), 720–725. https://doi.org/10.3928/0048-5713-19951201-07 Consulter
  10. Brewin, C. R., & Andrews, B. (2017). Creating memories for false autobiographical events in childhood: A systematic review. Applied Cognitive Psychology, 31(1), 2–23. https://doi.org/10.1002/acp.3220 Consulter