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Pourquoi avons-nous si peu de souvenirs de notre petite enfance ?

Un adulte peut se souvenir d’événements survenus à cinq ou six ans, mais rarement d’événements antérieurs à trois ou quatre ans [1][2], alors même que ces années sont celles d’un apprentissage intense [3]. Ce contraste dépasse ce que produirait un simple effet du temps qui passe : entre deux et sept ans, les souvenirs conservés sont moins nombreux que ne le prédirait une courbe d’oubli ordinaire [4]. Cette lecture suit ce que la biologie de l’hippocampe et le développement du sens de soi permettent de comprendre de cette coupure, et pourquoi l’explication freudienne classique ne tient plus [1].

Références vérifiées le 19 septembre 2026.

Hippocampe

L’hippocampe, structure du lobe temporal médian, joue un rôle central dans la formation de la mémoire épisodique, la consolidation des souvenirs vers un stockage plus durable et la navigation spatiale. Sa résection bilatérale, chez le patient Henry Molaison, a fourni l’une des démonstrations les plus citées de son rôle dans la mémoire.

Se souvenir de l’endroit où un objet a été posé dans une scène nouvelle sollicite des liens entre objet et contexte.

Une personne amnésique peut améliorer une habileté motrice sans se souvenir consciemment des séances antérieures.

Neurogenèse hippocampique (petite enfance)

La neurogenèse hippocampique désigne la production de nouveaux neurones dans l’hippocampe. Elle est abondante durant la petite enfance ; son maintien à l’âge adulte chez l’humain reste débattu et dépend des méthodes ainsi que des échantillons étudiés. Chez l’animal, l’intégration de ces neurones dans des circuits déjà formés peut modifier la stabilité de souvenirs récents. Ce mécanisme est donc une hypothèse contributive pour l’amnésie infantile, aux côtés de la maturation mnésique, du langage et du développement autobiographique.

Chez la souris, stimuler artificiellement la production de nouveaux neurones hippocampiques après l’apprentissage d’une tâche peut accélérer l’oubli de cette tâche.

Chez l’humain, la rareté des souvenirs précoces ne peut pas être attribuée à la seule neurogenèse : langage, récit autobiographique et maturation de la mémoire contribuent aussi.

Mémoire épisodique

La mémoire épisodique désigne le système de mémoire à long terme qui permet de se rappeler des événements spécifiques de sa propre vie, avec leur contexte temporel et spatial.

Se rappeler une conversation en associant son contenu au lieu et aux personnes présentes.

Retrouver un événement oublié lorsqu’une odeur ou une chanson fournit un indice de contexte.

Identité narrative

L’identité narrative désigne la construction évolutive d’un récit de soi qui organise souvenirs, changements, relations et projets. Ce récit n’est ni une copie exacte du passé ni une essence fixe : il est révisé selon les contextes et les périodes.

Relier une réorientation scolaire à une valeur personnelle donne un sens narratif à un événement qui ne possède pas une seule signification.

Une personne peut raconter différemment un même épisode selon l’interlocuteur ou le moment de sa vie.

Amnésie infantile

L’amnésie infantile désigne la difficulté typique, chez l’adulte, à se rappeler des événements personnellement vécus durant les premières années de vie ; les premiers souvenirs rapportés se situent en moyenne autour de trois à quatre ans, avec une variabilité importante. Elle ne se réduit pas à un simple oubli progressif. Son explication est probablement plurielle : maturation des systèmes de mémoire, développement du langage et du soi autobiographique, et pratiques sociales de récit contribuent tous à la façon dont les expériences sont encodées, organisées et retrouvées plus tard.

Un adulte peut rapporter un fragment précoce, sans que son âge exact ou sa fidélité puisse être établi à partir du seul récit.

Revenir avec un enfant sur un événement vécu peut soutenir son organisation narrative, sans garantir qu’il en gardera un souvenir autobiographique durable à l’âge adulte.

En conclusion

L’absence de souvenirs de la petite enfance ne traduit donc pas un oubli progressif ordinaire, ni un refoulement de contenus jugés inacceptables comme le proposait Freud [1]. Elle tient sans doute en partie à l’hippocampe lui-même : durant les premières années, son taux élevé de production de nouveaux neurones pourrait perturber la stabilité des circuits où un souvenir doit s’inscrire pour durer, selon une hypothèse étayée chez l’animal et encore discutée chez l’humain [3][6]. Elle tient aussi à l’absence, avant plusieurs années, d’un soi autobiographique suffisamment développé, nourri par le langage et par les conversations avec l’entourage, pour organiser une expérience en un souvenir personnel structuré plutôt qu’en une trace isolée [7][9]. L’amnésie infantile marque ainsi la rencontre de plusieurs limites, biologiques et narratives, qui reculent ensemble avec l’âge jusqu’à ce qu’un souvenir autobiographique durable devienne possible [1][7].

Le grand dossier psychologie du développement

Références

Sources

Chaque renvoi numéroté désigne la source de l’énoncé qui le précède.

  1. Hayne, H., & Jack, F. (2011). Childhood amnesia. WIREs Cognitive Science, 2(2), 136–145. https://doi.org/10.1002/wcs.107 Consulter
  2. Jack, F., & Hayne, H. (2007). Eliciting adults’ earliest memories: Does it matter how we ask the question? Memory, 15(6), 647–663. https://doi.org/10.1080/09658210701467087 Consulter
  3. Josselyn, S. A., & Frankland, P. W. (2012). Infantile amnesia: A neurogenic hypothesis. Learning & Memory, 19(9), 423–433. https://doi.org/10.1101/lm.021311.110 Consulter
  4. Lavenex, P., & Banta Lavenex, P. (2013). Building hippocampal circuits to learn and remember: Insights into the development of human memory. Behavioural Brain Research, 254, 8–21. https://doi.org/10.1016/j.bbr.2013.02.007 Consulter
  5. Sorrells, S. F., Paredes, M. F., Cebrian-Silla, A., Sandoval, K., Qi, D., Kelley, K. W., James, D., Mayer, S., Chang, J., Auguste, K. I., Chang, E. F., Gutierrez, A. J., Kriegstein, A. R., Mathern, G. W., Oldham, M. C., Huang, E. J., Garcia-Verdugo, J. M., Yang, Z., & Alvarez-Buylla, A. (2018). Human hippocampal neurogenesis drops sharply in children to undetectable levels in adults. Nature, 555(7696), 377–381. https://doi.org/10.1038/nature25975 Consulter
  6. Akers, K. G., et al. (2014). Hippocampal neurogenesis regulates forgetting during adulthood and infancy. Science, 344(6184), 598–602. https://doi.org/10.1126/science.1248903 Consulter
  7. Nelson, K., & Fivush, R. (2004). The emergence of autobiographical memory: A social cultural developmental theory. Psychological Review, 111(2), 486–511. https://doi.org/10.1037/0033-295X.111.2.486 Consulter
  8. McAdams, D. P., & McLean, K. C. (2013). Narrative identity. Current Directions in Psychological Science, 22(3), 233–238. https://doi.org/10.1177/0963721413475622 Consulter
  9. Jack, F., MacDonald, S., Reese, E., & Hayne, H. (2009). Maternal reminiscing style during early childhood predicts the age of adolescents’ earliest memories. Child Development, 80(2), 496–505. https://doi.org/10.1111/j.1467-8624.2009.01274.x Consulter
  10. Wang, Q. (2001). Culture effects on adults’ earliest childhood recollection and self-description: Implications for the relation between memory and the self. Journal of Personality and Social Psychology, 81(2), 220–233. https://doi.org/10.1037/0022-3514.81.2.220 Consulter