Pourquoi une thérapie peut-elle fonctionner sans que sa théorie soit vraie ?
Qu’une psychothérapie produise une amélioration mesurable dans des essais contrôlés ne démontre pas que la théorie censée expliquer cette amélioration est correcte [1][2]. Les deux questions sont liées, mais distinctes, et la confusion entre elles entretient l’idée qu’une thérapie efficace apporte automatiquement la preuve de son cadre théorique. Cette lecture suit pourquoi ce raccourci ne tient pas, depuis la preuve d’efficacité elle-même jusqu’aux outils qui permettraient, en théorie, de tester un mécanisme plutôt que de le supposer.
Références vérifiées le 19 septembre 2026.
Une pratique fondée sur les preuves articule les meilleures données de recherche disponibles avec l’expertise clinique et les caractéristiques de la personne [3]. Les essais contrôlés répliqués donnent une information solide sur l’efficacité d’une intervention pour un problème et une population donnés [3]. Cette efficacité établie répond à une question précise, celle de savoir si le traitement produit un effet. Elle n’en résout pas une autre, celle du mécanisme par lequel il agit, une question implicitement posée dès qu’une école de thérapie explique son succès par son propre cadre théorique [1].
Thérapie fondée sur les preuves
Une pratique fondée sur les preuves articule les meilleures données de recherche disponibles avec l’expertise clinique et les caractéristiques, la culture et les préférences de la personne. Les essais contrôlés répliqués sont une source importante d’information sur l’efficacité d’une intervention pour un problème et une population donnés ; ils ne se substituent pas à cette intégration ni à l’évaluation de l’adéquation au cas concret.
Une thérapie cognitivo-comportementale pour le trouble panique, testée dans plusieurs essais contrôlés randomisés indépendants avec des résultats convergents, est considérée comme fondée sur les preuves pour ce trouble.
Un programme thérapeutique jamais testé au-delà de témoignages de patients satisfaits, sans essai contrôlé, ne peut pas être qualifié de fondé sur les preuves, quelle que soit sa popularité.
Les facteurs communs désignent l’ensemble des ingrédients partagés par la plupart des psychothérapies, indépendamment de l’orientation théorique du thérapeute : la qualité de la relation, les attentes de la personne, la cohérence globale du dispositif proposé [4]. Le modèle contextuel de Wampold et Imel propose que ces facteurs expliquent une part des résultats au moins comparable à celle de la technique spécifique employée, une estimation qui reste disputée [4]. Si c’est le cas, l’efficacité d’une thérapie peut provenir en bonne partie de ce qu’elle partage avec les autres, plutôt que de ce que sa théorie revendique comme spécifique ; la recherche sur les mécanismes de ces facteurs communs reste toutefois, à ce jour, essentiellement corrélationnelle [2].
Facteurs communs (psychothérapie)
Les facteurs communs désignent l’ensemble des ingrédients partagés par la plupart des psychothérapies, indépendamment de l’orientation théorique du thérapeute : la qualité de la relation, les attentes du patient, l’adhésion du thérapeute à son propre cadre théorique et la cohérence globale du dispositif proposé. L’alliance thérapeutique est l’un de ces facteurs communs parmi d’autres, le plus étudié et le mieux mesuré, mais elle n’épuise pas la notion. Le modèle contextuel développé par Wampold et Imel en 2015 propose que ces facteurs communs expliquent une part de variance des résultats au moins comparable à celle expliquée par la technique spécifique employée, une estimation qui reste disputée entre méthodologistes.
Un thérapeute qui adhère fortement à son propre cadre théorique et transmet des attentes claires favorise un facteur commun documenté, indépendamment de l’école suivie.
Deux thérapeutes de même orientation obtiennent des résultats différents avec des patients comparables selon la qualité de l’alliance qu’ils parviennent à construire.
Le verdict du dodo prolonge cette observation à l’échelle des comparaisons entre thérapies : les comparaisons directes entre psychothérapies bien menées et cohérentes ne trouvent souvent pas de différence moyenne nette entre elles [5][6]. Ce résultat reste disputé selon le critère, le trouble et le comparateur retenus, et il ne prouve pas que toutes les interventions se valent : une méta-analyse plus récente relève de petites différences sur les critères visés par chaque traitement, mais pas sur les critères secondaires [6]. Il indique cependant qu’une efficacité comparable entre thérapies aux théories pourtant différentes ne peut pas servir de preuve à chacune de ces théories prise isolément [5][6]. Pour trancher entre un mécanisme supposé et un effet partagé, il faut un outil plus précis que la comparaison des seuls résultats finaux.
Verdict du dodo (dodo bird verdict)
Le verdict du dodo est l’expression consacrée en psychothérapie pour l’hypothèse selon laquelle les comparaisons directes entre psychothérapies bona fide, c’est-à-dire cohérentes et délivrées par des praticiens formés, ne trouvent souvent pas de différence moyenne nette entre elles. L’expression vient d’un article de 1936 où Saul Rosenzweig emprunte au dodo d’Alice au pays des merveilles sa formule, « tout le monde a gagné et tous doivent recevoir un prix ». Des méta-analyses l’ont soutenue ; d’autres trouvent de petites différences selon le critère, le trouble, le comparateur et le moment de mesure. C’est une question méthodologique durable, non la preuve que toutes les interventions se valent.
Deux essais comparant une thérapie cognitivo-comportementale à une thérapie psychodynamique bien conduite pour une dépression ne trouvent pas de différence significative entre les deux résultats.
Un patient qui améliore son état avec une thérapie humaniste alors qu’un autre y parvient tout autant avec une thérapie interpersonnelle illustre ce constat statistique répété.
La médiation est cet outil : elle examine si une relation entre un traitement et un résultat est compatible avec le rôle d’un intermédiaire précis, celui que la théorie désigne comme son mécanisme d’action [7]. Montrer qu’une thérapie change à la fois le mécanisme supposé et le symptôme ne suffit pourtant pas à démontrer que le premier a produit le second : dans des données observationnelles, une médiation reste compatible avec plusieurs explications, et l’ordre temporel ainsi que les facteurs non mesurés restent décisifs pour trancher entre elles [1][7].
Médiation
La médiation examine si une relation entre deux variables est compatible avec le rôle d’un intermédiaire. Dans des données observationnelles, elle ne démontre pas à elle seule un mécanisme causal : l’ordre temporel, les confusions non mesurées et les hypothèses du modèle restent décisifs.
Un programme pourrait améliorer l’humeur en partie parce qu’il modifie le sommeil ; cette hypothèse doit être testée avec prudence.
Une variable intermédiaire mesurée après le résultat ne peut pas facilement expliquer le mécanisme supposé.
C’est la question de la causalité qui referme ce trajet : affirmer qu’un mécanisme précis produit un effet précis suppose de préciser l’intervention envisagée, d’écarter les explications concurrentes, et de le faire pour la population concernée [8]. Aucun essai contrôlé, aucune médiation statistique ne dispense entièrement de cet examen [7][8]. C’est pourquoi l’efficacité démontrée d’une thérapie reste une preuve de ce qu’elle produit, jamais à elle seule une preuve de pourquoi elle le produit [1].
Causalité
Une conclusion causale dépasse le constat d’une corrélation : elle suppose de préciser l’intervention ou le contraste envisagé, les explications concurrentes et la population concernée. Aucun dessin d’étude ne dispense d’examiner les hypothèses qui rendent cette inférence plausible.
Dire qu’un programme réduit un symptôme suppose de comparer le résultat observé à ce qui se serait produit sans ce programme.
Une hausse simultanée de deux variables peut provenir d’une troisième cause plutôt que d’une influence directe.
En conclusion
Valider un traitement et valider une théorie sont donc deux démarches distinctes [1]. La première établit qu’une intervention produit un effet, dans une population et pour un problème donnés [3]. La seconde établirait que cet effet s’explique par le mécanisme que la théorie invoque, ce qui demande des données et des méthodes d’un autre ordre : des mesures répétées du mécanisme supposé, une médiation statistique soigneusement interprétée, une attention aux explications concurrentes [2][7]. Le verdict du dodo et les facteurs communs rappellent que beaucoup de thérapies efficaces pourraient agir par des voies largement partagées, même si les données actuelles soutiennent de façon mitigée aussi bien les facteurs spécifiques que les facteurs communs [4][6]. Cela ne discrédite aucune théorie en particulier ; cela rappelle seulement qu’un résultat clinique positif, à lui seul, n’a jamais suffi à trancher entre elles [1].
Le grand dossier psychologie cliniqueRéférences
Sources
Chaque renvoi numéroté désigne la source de l’énoncé qui le précède.
- Kazdin, A. E. (2007). Mediators and mechanisms of change in psychotherapy research. Annual Review of Clinical Psychology, 3, 1–27. https://doi.org/10.1146/annurev.clinpsy.3.022806.091432 Consulter
- Cuijpers, P., Reijnders, M., & Huibers, M. J. H. (2019). The role of common factors in psychotherapy outcomes. Annual Review of Clinical Psychology, 15, 207–231. https://doi.org/10.1146/annurev-clinpsy-050718-095424 Consulter
- American Psychological Association Presidential Task Force on Evidence-Based Practice. (2006). Evidence-based practice in psychology. American Psychologist, 61(4), 271–285. https://doi.org/10.1037/0003-066X.61.4.271 Consulter
- Wampold, B. E., & Imel, Z. E. (2015). The Great Psychotherapy Debate: The Evidence for What Makes Psychotherapy Work (2nd ed.). Routledge. Consulter
- Wampold, B. E., Mondin, G. W., Moody, M., Stich, F., Benson, K., & Ahn, H. (1997). A meta-analysis of outcome studies comparing bona fide psychotherapies: Empirically, "all must have prizes". Psychological Bulletin, 122(3), 203–215. Consulter
- Marcus, D. K., O’Connell, D., Norris, A. L., & Sawaqdeh, A. (2014). Is the Dodo bird endangered in the 21st century? A meta-analysis of treatment comparison studies. Clinical Psychology Review, 34(7), 519–530. Consulter
- Bullock, J. G., Green, D. P., & Ha, S. E. (2010). Yes, but what’s the mechanism? Journal of Personality and Social Psychology, 98, 550–558. Consulter
- Hernán, M. A., & Robins, J. M. (2020). Causal inference: What if. Chapman & Hall/CRC. Consulter