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Pourquoi une thérapie peut-elle fonctionner sans que sa théorie soit vraie ?

Qu’une psychothérapie produise une amélioration mesurable dans des essais contrôlés ne démontre pas que la théorie censée expliquer cette amélioration est correcte [1][2]. Les deux questions sont liées, mais distinctes, et la confusion entre elles entretient l’idée qu’une thérapie efficace apporte automatiquement la preuve de son cadre théorique. Cette lecture suit pourquoi ce raccourci ne tient pas, depuis la preuve d’efficacité elle-même jusqu’aux outils qui permettraient, en théorie, de tester un mécanisme plutôt que de le supposer.

Références vérifiées le 19 septembre 2026.

Thérapie fondée sur les preuves

Une pratique fondée sur les preuves articule les meilleures données de recherche disponibles avec l’expertise clinique et les caractéristiques, la culture et les préférences de la personne. Les essais contrôlés répliqués sont une source importante d’information sur l’efficacité d’une intervention pour un problème et une population donnés ; ils ne se substituent pas à cette intégration ni à l’évaluation de l’adéquation au cas concret.

Une thérapie cognitivo-comportementale pour le trouble panique, testée dans plusieurs essais contrôlés randomisés indépendants avec des résultats convergents, est considérée comme fondée sur les preuves pour ce trouble.

Un programme thérapeutique jamais testé au-delà de témoignages de patients satisfaits, sans essai contrôlé, ne peut pas être qualifié de fondé sur les preuves, quelle que soit sa popularité.

Facteurs communs (psychothérapie)

Les facteurs communs désignent l’ensemble des ingrédients partagés par la plupart des psychothérapies, indépendamment de l’orientation théorique du thérapeute : la qualité de la relation, les attentes du patient, l’adhésion du thérapeute à son propre cadre théorique et la cohérence globale du dispositif proposé. L’alliance thérapeutique est l’un de ces facteurs communs parmi d’autres, le plus étudié et le mieux mesuré, mais elle n’épuise pas la notion. Le modèle contextuel développé par Wampold et Imel en 2015 propose que ces facteurs communs expliquent une part de variance des résultats au moins comparable à celle expliquée par la technique spécifique employée, une estimation qui reste disputée entre méthodologistes.

Un thérapeute qui adhère fortement à son propre cadre théorique et transmet des attentes claires favorise un facteur commun documenté, indépendamment de l’école suivie.

Deux thérapeutes de même orientation obtiennent des résultats différents avec des patients comparables selon la qualité de l’alliance qu’ils parviennent à construire.

Verdict du dodo (dodo bird verdict)

Le verdict du dodo est l’expression consacrée en psychothérapie pour l’hypothèse selon laquelle les comparaisons directes entre psychothérapies bona fide, c’est-à-dire cohérentes et délivrées par des praticiens formés, ne trouvent souvent pas de différence moyenne nette entre elles. L’expression vient d’un article de 1936 où Saul Rosenzweig emprunte au dodo d’Alice au pays des merveilles sa formule, « tout le monde a gagné et tous doivent recevoir un prix ». Des méta-analyses l’ont soutenue ; d’autres trouvent de petites différences selon le critère, le trouble, le comparateur et le moment de mesure. C’est une question méthodologique durable, non la preuve que toutes les interventions se valent.

Deux essais comparant une thérapie cognitivo-comportementale à une thérapie psychodynamique bien conduite pour une dépression ne trouvent pas de différence significative entre les deux résultats.

Un patient qui améliore son état avec une thérapie humaniste alors qu’un autre y parvient tout autant avec une thérapie interpersonnelle illustre ce constat statistique répété.

Médiation

La médiation examine si une relation entre deux variables est compatible avec le rôle d’un intermédiaire. Dans des données observationnelles, elle ne démontre pas à elle seule un mécanisme causal : l’ordre temporel, les confusions non mesurées et les hypothèses du modèle restent décisifs.

Un programme pourrait améliorer l’humeur en partie parce qu’il modifie le sommeil ; cette hypothèse doit être testée avec prudence.

Une variable intermédiaire mesurée après le résultat ne peut pas facilement expliquer le mécanisme supposé.

Causalité

Une conclusion causale dépasse le constat d’une corrélation : elle suppose de préciser l’intervention ou le contraste envisagé, les explications concurrentes et la population concernée. Aucun dessin d’étude ne dispense d’examiner les hypothèses qui rendent cette inférence plausible.

Dire qu’un programme réduit un symptôme suppose de comparer le résultat observé à ce qui se serait produit sans ce programme.

Une hausse simultanée de deux variables peut provenir d’une troisième cause plutôt que d’une influence directe.

En conclusion

Valider un traitement et valider une théorie sont donc deux démarches distinctes [1]. La première établit qu’une intervention produit un effet, dans une population et pour un problème donnés [3]. La seconde établirait que cet effet s’explique par le mécanisme que la théorie invoque, ce qui demande des données et des méthodes d’un autre ordre : des mesures répétées du mécanisme supposé, une médiation statistique soigneusement interprétée, une attention aux explications concurrentes [2][7]. Le verdict du dodo et les facteurs communs rappellent que beaucoup de thérapies efficaces pourraient agir par des voies largement partagées, même si les données actuelles soutiennent de façon mitigée aussi bien les facteurs spécifiques que les facteurs communs [4][6]. Cela ne discrédite aucune théorie en particulier ; cela rappelle seulement qu’un résultat clinique positif, à lui seul, n’a jamais suffi à trancher entre elles [1].

Le grand dossier psychologie clinique

Références

Sources

Chaque renvoi numéroté désigne la source de l’énoncé qui le précède.

  1. Kazdin, A. E. (2007). Mediators and mechanisms of change in psychotherapy research. Annual Review of Clinical Psychology, 3, 1–27. https://doi.org/10.1146/annurev.clinpsy.3.022806.091432 Consulter
  2. Cuijpers, P., Reijnders, M., & Huibers, M. J. H. (2019). The role of common factors in psychotherapy outcomes. Annual Review of Clinical Psychology, 15, 207–231. https://doi.org/10.1146/annurev-clinpsy-050718-095424 Consulter
  3. American Psychological Association Presidential Task Force on Evidence-Based Practice. (2006). Evidence-based practice in psychology. American Psychologist, 61(4), 271–285. https://doi.org/10.1037/0003-066X.61.4.271 Consulter
  4. Wampold, B. E., & Imel, Z. E. (2015). The Great Psychotherapy Debate: The Evidence for What Makes Psychotherapy Work (2nd ed.). Routledge. Consulter
  5. Wampold, B. E., Mondin, G. W., Moody, M., Stich, F., Benson, K., & Ahn, H. (1997). A meta-analysis of outcome studies comparing bona fide psychotherapies: Empirically, "all must have prizes". Psychological Bulletin, 122(3), 203–215. Consulter
  6. Marcus, D. K., O’Connell, D., Norris, A. L., & Sawaqdeh, A. (2014). Is the Dodo bird endangered in the 21st century? A meta-analysis of treatment comparison studies. Clinical Psychology Review, 34(7), 519–530. Consulter
  7. Bullock, J. G., Green, D. P., & Ha, S. E. (2010). Yes, but what’s the mechanism? Journal of Personality and Social Psychology, 98, 550–558. Consulter
  8. Hernán, M. A., & Robins, J. M. (2020). Causal inference: What if. Chapman & Hall/CRC. Consulter