Suicide et conduites suicidaires : ce qu’on sait, ce qu’on ne peut pas prédire.
Beaucoup de personnes pensent un jour à mourir, une minorité fait un plan, moins encore font une tentative, et aucune règle simple ne permet de savoir à l’avance qui ira plus loin. Le suicide est à la fois un phénomène rare à l’échelle d’une personne et l’une des premières causes de mortalité des jeunes adultes. C’est aussi un domaine où les intuitions les plus répandues, comme « il faut ne pas en parler », « ceux qui le disent ne le font pas » ou « un bon score de risque permet de prévoir », sont contredites par les données.
Si cette page concerne une situation actuelle : en France, le 3114 est joignable gratuitement, 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. En cas de danger immédiat : 15 ou 112. Ce dossier apporte des connaissances générales sans décrire de méthodes ni de situations individuelles. Il ne remplace ni une évaluation, ni un soin, ni une écoute. Son fil : comment définir ces conduites, ce que disent les chiffres, comment on cherche à les expliquer, pourquoi la prédiction échoue, comment évaluer, prévenir, traiter, accompagner l’après, et ce qui reste, aujourd’hui, sincèrement incertain.
Sommaire du dossier
Cadrage
Définir les conduites suicidaires
Le mot « suicide » recouvre des pensées, des intentions, des actes et des décès qu’il faut distinguer, sans en faire les marches d’un escalier obligatoire.
Un vocabulaire à préciser Distinctions cliniques
On distingue habituellement l’idéation suicidaire (des pensées de mourir ou de se donner la mort, de fréquence et d’intensité très variables), l’intention (le fait de vouloir mourir, ou de vouloir agir dans ce but), le plan ou scénario (une organisation plus ou moins précise de l’acte), la tentative de suicide (un acte auto-infligé accompli avec une intention de mourir, sans issue fatale) et le décès par suicide. La crise suicidaire est une notion clinique désignant une période aiguë au cours de laquelle apparaissent ou s’intensifient des pensées, des intentions ou des comportements suicidaires ; ses définitions varient selon les cadres, et elle ne constitue pas une catégorie diagnostique standardisée. La conférence de consensus française de 2000 la décrit comme une crise psychique réversible, marquée par le sentiment d’une impasse, dont le passage à l’acte est une issue possible mais non inévitable (HAS, 2000).
Repères de vocabulaire
Ce que chaque terme désigne, et le piège associé
| Terme | Ce qu’il désigne | Piège à éviter |
|---|---|---|
| Idéation suicidaire | Pensées de mourir ou de se donner la mort | La croire toujours grave, ou toujours anodine |
| Intention | Volonté de mourir ou d’agir dans ce but | La déduire de la gravité apparente du geste |
| Plan ou scénario | Organisation, plus ou moins précise, d’un acte | Croire qu’une personne sans plan est sans risque |
| Tentative | Acte auto-infligé avec intention de mourir, sans décès | La confondre avec une automutilation sans intention de mourir |
| Décès par suicide | Mort résultant d’un acte auto-infligé avec intention de mourir | La réduire à une cause unique |
| Crise suicidaire | Période aiguë où apparaissent ou s’intensifient des pensées, intentions ou comportements suicidaires (définitions variables) | La traiter comme une catégorie standardisée ou comme un trait stable de la personne |
Ces termes ne sont pas utilisés de la même façon par tous les auteurs ni par toutes les classifications, et la frontière entre eux est parfois floue : l’intention, en particulier, est difficile à établir, y compris pour la personne elle-même, qui peut être partagée ou ne pas pouvoir la dire.
Pas un escalier obligatoire Bien étayé, complexe
Il est tentant de représenter ces éléments comme les marches successives d’un continuum linéaire, de la pensée au décès. Les données ne soutiennent pas cette image. Dans une vaste enquête menée dans 17 pays auprès de 84 850 adultes, environ 9 % rapportaient avoir eu des idées suicidaires au cours de leur vie, 3 % un plan et un peu moins de 3 % une tentative (Nock et al., 2008). La grande majorité des personnes qui ont des idées suicidaires ne font donc pas de tentative, et une tentative peut survenir sans qu’on ait repéré d’idées auparavant.
L’état suicidaire fluctue en outre très vite : des études qui interrogent les personnes plusieurs fois par jour montrent que l’intensité des idées peut varier de façon marquée d’un moment à l’autre (Kleiman et al., 2017). Une évaluation faite à un instant donné décrit cet instant, pas la personne.
Ambivalence et difficultés de mesure Bien étayé, complexe
L’ambivalence est fréquente : la personne peut à la fois vouloir mourir et vouloir vivre, ou vouloir échapper à une souffrance plutôt que mourir. Shneidman en faisait l’un des traits centraux de l’état suicidaire, et cela explique que certaines personnes cherchent de l’aide au moment même où elles envisagent un acte.
La mesure pose un problème particulier : des personnes qui envisagent de mourir peuvent ne pas vouloir ou ne pas pouvoir le dire. Des chercheurs ont testé des mesures indirectes, qui ne reposent pas sur ce que la personne déclare (Nock et al., 2010). Ces approches restent expérimentales, et les questionnaires et entretiens demeurent l’outil principal.
Ce que le suicide n’est pas : l’automutilation sans intention de mourir Distinction clinique
L’automutilation non suicidaire désigne des atteintes intentionnelles du corps, sans intention de mourir au moment de l’acte. Elle a ses propres fonctions, souvent liées à la régulation d’une détresse, et fait l’objet d’une fiche à part sur ce site. Elle n’est pas « un petit suicide » : les deux conduites se distinguent par l’intention. Mais elles ne s’excluent pas, et elles partagent des facteurs de risque. Une personne qui s’automutile peut aussi avoir des idées suicidaires ou faire une tentative, ce qui justifie une évaluation attentive dans les deux cas.
Épidémiologie
Ce que disent les chiffres
Décès, tentatives et idées suicidaires sont trois réalités différentes, mesurées différemment, et qu’on ne peut pas déduire l’une de l’autre.
Dans le monde Estimations de l’OMS
L’Organisation mondiale de la santé estime à plus de 720 000 le nombre de personnes qui meurent par suicide chaque année dans le monde (727 000 en 2021). Le suicide est la troisième cause de mortalité chez les 15-29 ans, et environ trois quarts des décès surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Ces chiffres sont des estimations : les systèmes d’enregistrement des décès varient beaucoup d’un pays à l’autre.
En France Santé publique France et DREES
En 2023, dernière année disponible pour les décès par suicide, 8 848 décès ont été recensés en France, soit un taux standardisé d’environ 13 pour 100 000 habitants. Près de trois décès sur quatre concernaient des hommes (Santé publique France).
Sur le long terme, l’analyse de la DREES (9 200 décès en 2022) montre que les taux ont baissé depuis la fin des années 1970 (de 38 % pour les femmes et de 22 % pour les hommes entre 1979 et 2022), mais que cette baisse historique semble s’être arrêtée.
La lecture des évolutions récentes demande de la prudence : l’introduction d’une case « suicide » dans les certificats de décès a, selon les estimations de la DREES, augmenté de 9 à 12 % le taux standardisé apparent. Une partie de la hausse observée vers 2018-2019 tient donc à la façon de mesurer plutôt qu’à une variation réelle.
Décès, tentatives, idées : trois réalités différentes Enquêtes en population
Les hommes meurent plus souvent par suicide, alors que les femmes rapportent plus souvent des idées suicidaires et des tentatives : dans l’enquête internationale de Nock et al. (2008), être une femme et être plus jeune figuraient parmi les facteurs associés à ces comportements. Cet écart entre décès et tentatives montre qu’on ne peut pas déduire l’un de l’autre, ni raisonner sur les tentatives comme sur les décès.
La même enquête montre que, parmi les personnes qui passent d’une idée à un plan ou à une tentative, environ 60 % le font dans l’année qui suit l’apparition des idées : la période qui suit le début des pensées est particulièrement sensible.
Jeunes et hospitalisations : lire les indicateurs avec prudence Bien étayé, complexe
En 2024, 97 302 hospitalisations pour geste auto-infligé ont été enregistrées en France (environ 142 pour 100 000 habitants), près de deux tiers concernant des femmes, avec une hausse de 7 % par rapport à 2023 (Santé publique France). Les indicateurs hospitaliers ont montré, depuis la crise sanitaire, une forte hausse des hospitalisations pour geste auto-infligé chez les adolescentes et les jeunes femmes, en particulier les 10-14 ans (DREES). Cette évolution est réelle et préoccupante, mais un « geste auto-infligé » n’est pas nécessairement une tentative de suicide : la catégorie inclut aussi des automutilations sans intention de mourir. Les indicateurs hospitaliers mesurent en outre le recours aux soins, qui peut évoluer indépendamment de l’état de santé mentale.
Histoire et modèles
Comprendre le suicide : de la société à l’individu
Cinq cadres, du niveau social au niveau psychologique, cherchent à expliquer le suicide. Un modèle n’est ni un mécanisme démontré, ni une théorie exhaustive.
Durkheim : faire du suicide un objet sociologique Repère historique
En 1897, Émile Durkheim publie Le Suicide. Son apport est de montrer que les taux de suicide varient de façon régulière selon les groupes et les sociétés, et qu’on peut les étudier à partir de variables sociales, en particulier l’intégration (les liens qui rattachent à un groupe) et la régulation (les normes qui encadrent les désirs). Il distingue quatre types : égoïste (intégration trop faible), altruiste (intégration trop forte), anomique (régulation défaillante) et fataliste (régulation excessive).
Ces catégories sont des catégories sociologiques historiques, pas une taxonomie clinique moderne, et elles n’expliquent pas pourquoi une personne précise se suicide : Durkheim raisonne sur des taux de groupe, ce qui a valu à son travail des critiques méthodologiques, notamment le risque de conclure sur des individus à partir de données agrégées (Selvin, 1958). Sa contribution durable est ailleurs : elle rappelle d’emblée que le suicide n’est pas seulement une maladie individuelle.
Shneidman : la douleur psychique Construit soutenu, causalité non démontrée
Edwin Shneidman propose de comprendre le suicide comme une réponse à une douleur psychique devenue insupportable, qu’il nomme psychache : la personne cherche moins la mort que la fin de cette souffrance. Cette formulation a une grande valeur clinique parce qu’elle oriente vers la souffrance et ses causes. Le concept a depuis été opérationnalisé par plusieurs échelles, et une méta-analyse de 20 études montre que la douleur psychologique est plus intense chez les personnes ayant des idées suicidaires ou des antécédents de tentative que chez les autres (Ducasse et al., 2018). Ces résultats soutiennent l’importance du construit, sans établir la proposition plus forte selon laquelle la psychache serait une cause nécessaire ou suffisante du suicide.
Joiner : la théorie interpersonnelle Modèle plausible
La théorie interpersonnelle de Thomas Joiner, développée avec Van Orden, avance que le désir de mourir naît de la conjonction de deux perceptions vécues comme durables et sans issue, ce que la théorie nomme désespoir : le sentiment de ne pas appartenir (appartenance contrariée) et celui d’être un fardeau pour les autres. Un acte grave suppose en outre une capacité acquise à se faire du mal, par exemple à travers des expériences douloureuses ou répétées (Van Orden et al., 2010).
Une méta-analyse de 122 échantillons a confirmé que ces éléments sont associés aux idées et aux tentatives, mais que les effets d’interaction prédits par la théorie sont modestes, et que d’autres combinaisons de variables prédisent le risque aussi bien que celle du modèle (Chu et al., 2017).
Klonsky et May : la théorie en trois étapes Modèle plausible
La théorie en trois étapes de Klonsky et May distingue le développement des idées et le passage à l’acte : les idées naissent de la combinaison d’une douleur et d’un sentiment de désespoir ; elles deviennent fortes quand la personne se sent peu reliée à ce qui donne du sens à sa vie ; le passage à la tentative dépend d’une capacité de se faire du mal, dispositionnelle, acquise ou pratique (Klonsky et May, 2015). Elle s’inscrit dans un cadre plus large, dit de l’« idéation vers l’action », qui sépare les facteurs de l’idée de ceux de l’acte (Klonsky et al., 2016).
O’Connor : le modèle intégré motivationnel-volitionnel Modèle plausible
Le modèle d’O’Connor articule trois phases : un contexte de vulnérabilité, une phase motivationnelle où le sentiment d’échec ou d’humiliation, puis d’être piégé, fait naître des idées, et une phase volitionnelle où des facteurs (impulsivité, accès aux moyens, exposition à des suicides, capacité) rendent l’acte plus probable (O’Connor et Kirtley, 2018). Il a l’intérêt de ne pas réduire le suicide à un facteur et de désigner des cibles de prévention.
Comparaison simplifiée
Cinq cadres, cinq niveaux d’explication
| Cadre | Niveau | Idée centrale | Statut |
|---|---|---|---|
| Durkheim (1897) | Social | Intégration et régulation sociales | Repère historique, critiqué |
| Shneidman | Psychologique | Douleur psychique insupportable | Construit soutenu, causalité non démontrée |
| Joiner | Psychologique | Appartenance contrariée, fardeau, capacité acquise | Soutien partiel ; interactions modestes |
| Klonsky et May | Psychologique | Distinguer l’idée et le passage à l’acte | Plausible, en test |
| O’Connor | Intégré | Motivation puis facteurs de passage à l’acte | Plausible, en test |
Comparer les modèles : une même question, trois découpages Lire sans les confondre
Joiner met au premier plan deux expériences interpersonnelles, l’appartenance contrariée et le sentiment d’être un fardeau, puis une capacité acquise. Klonsky et May organisent le problème autour d’une séparation : ce qui contribue aux idées n’est pas automatiquement ce qui distingue le passage à l’acte. O’Connor ajoute une séquence plus contextuelle : vulnérabilités, échec ou humiliation vécus comme un piège, puis facteurs volitionnels. Les termes se recouvrent parfois, mais les questions ne sont pas identiques.
Ces modèles servent surtout à formuler des hypothèses à discuter et à tester, non à calculer un risque individuel en additionnant des cases. Une même personne peut rapporter de la douleur psychique, un isolement, une impression d’impasse et une exposition à des facteurs de risque sans que l’un de ces cadres permette de prédire son avenir. En pratique, l’évaluation et l’aide doivent donc rester centrées sur la situation présente, les facteurs de protection, le soutien et les possibilités d’agir, plutôt que sur l’adhésion à une théorie unique.
De l’idée à l’acte
Pourquoi une idée reste une idée, et pourquoi elle ne le reste pas
Comprendre le passage de l’idée à l’acte est l’une des questions centrales du domaine. Les données montrent qu’il n’existe ni cause unique, ni mécanique universelle.
La plupart des idées n’aboutissent pas à un acte Enquêtes en population
Les enquêtes en population montrent qu’une large majorité des personnes ayant eu des idées suicidaires ne passent pas à l’acte. En rapportant les prévalences de l’enquête de Nock et al. (2008), un peu plus de trois personnes sur dix ayant eu des idées auraient fait un plan, et un peu moins de trois sur dix une tentative. L’enquête montre aussi que la grande partie des passages à l’acte surviennent dans l’année suivant l’apparition des idées.
Cela explique que l’idéation seule discrimine mal les personnes qui feront ultérieurement une tentative et qu’on ne puisse pas la traiter comme la première étape d’une trajectoire prévisible, sans que cela retire quoi que ce soit à son importance clinique.
Ce qui distingue l’idée de l’acte Modèle plausible
Un premier constat est empirique : parmi les personnes qui ont des idées, beaucoup de facteurs traditionnels, comme la dépression, le désespoir ou l’impulsivité, distinguent mal celles qui feront une tentative (Klonsky et al., 2016). Le cadre « idéation vers action » propose, comme hypothèse théorique, que ce soient plutôt des facteurs liés à la capacité d’agir (capacité acquise ou dispositionnelle, accès à des moyens) qui distinguent les deux groupes. Ces variables semblent mieux différencier les personnes, mais elles ne permettent toujours pas une prédiction individuelle fiable, et le cadre reste en cours de test.
Crise aiguë, contexte et accès aux moyens Bien étayé, complexe
Pour une partie des tentatives, l’acte survient dans un moment de crise aiguë, parfois précédé d’un événement difficile récent ou d’une consommation d’alcool. Cette dimension de crise est l’une des explications avancées à l’efficacité de la restriction de l’accès aux moyens, un point discuté plus loin : en rendant l’acte plus difficile pendant une période où la détresse est la plus vive, cette restriction laisse à la crise le temps de passer (Yip et al., 2012 ; Turecki et Brent, 2016).
Ce constat ne signifie pas que le suicide soit toujours impulsif : la durée entre les premières pensées et l’acte varie considérablement d’une personne à l’autre, et beaucoup de tentatives sont précédées de longs épisodes de souffrance.
Aucune cause unique Consensus
Le suicide est multifactoriel : il résulte de la rencontre, pour une personne donnée, de facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et contextuels qui varient d’un cas à l’autre (Turecki et Brent, 2016). Les récits qui l’attribuent à un événement isolé (une rupture, un échec, un licenciement) simplifient à l’excès : de tels événements sont fréquents et ne conduisent presque jamais à un suicide, et lorsqu’ils jouent un rôle, c’est en s’ajoutant à une vulnérabilité préexistante.
Facteurs et prédiction
Facteurs associés, signes d’alerte et limites de la prédiction
Un facteur statistiquement associé au suicide n’est pas nécessairement un bon prédicteur pour une personne. C’est l’un des points les plus importants du dossier.
Quatre notions à ne pas confondre Distinction méthodologique
On distingue les facteurs de risque (des caractéristiques associées, statistiquement, à un risque plus élevé dans des populations), les facteurs de protection (associés à un risque plus faible), les signaux cliniques actuels (ce que présente une personne au moment de l’évaluation) et la prédiction (l’annonce de ce qui va se produire pour une personne donnée). Les trois premiers peuvent être utiles sans jamais permettre la quatrième.
Ce qui est associé au risque Bien étayé, complexe
Parmi les facteurs les plus régulièrement associés aux conduites suicidaires figurent les troubles mentaux, des antécédents de tentative, des adversités dans l’enfance, l’isolement, des difficultés sociales et économiques graves, l’accès à des moyens létaux et, dans certaines populations, des maladies physiques chroniques ou douloureuses (Turecki et Brent, 2016). Du côté des protections, la qualité des liens sociaux et l’accès à des soins ont été mis en avant.
La relation avec les troubles mentaux est souvent citée : les études d’autopsie psychologique concluent que la plupart des personnes décédées par suicide présentaient un trouble mental. Ces études sont toutefois rétrospectives, reposent sur des informations données par les proches, et n’établissent pas que le trouble soit « la cause » (Cavanagh et al., 2003).
Association n’est pas prédiction Méta-analyses
Une méta-analyse de 365 études menées sur cinquante ans conclut que la prédiction des pensées et des comportements suicidaires à partir des facteurs de risque étudiés est à peine meilleure que le hasard, et qu’elle ne s’est pas améliorée au fil des décennies (Franklin et al., 2017). Une autre, portant sur des patients psychiatriques, montre qu’aucune amélioration n’a été observée avec le temps et que la plupart des décès surviennent chez des personnes classées à risque faible ou modéré (Large et al., 2016). Chez des personnes ayant eu un geste auto-infligé, les échelles de risque ne prédisent pas mieux (Chan et al., 2016).
La raison est en partie statistique : le suicide est rare, donc même un facteur nettement associé au risque produit surtout des faux positifs, c’est-à-dire des personnes qui ne passeront pas à l’acte. Un outil qui classerait « à haut risque » une grande partie de la population ne serait d’aucune aide pour décider.
Signes d’alerte : utiles pour repérer, pas pour rassurer Repères cliniques, valeur prédictive limitée
Des changements récents (retrait, sentiment d’être un fardeau, propos sur le fait de vouloir mourir, agitation) peuvent signaler qu’une personne traverse une crise et justifient de lui parler et de chercher de l’aide. Les recommandations françaises de 2000 citent, parmi les signes préoccupants, un calme inhabituel avant l’acte, mais cette liste repose sur un consensus d’experts (HAS, 2000). Certaines variables ont des données d’association : l’agitation est modérément associée aux tentatives dans une méta-analyse, avec toutefois des signes de biais de publication (Rogers et al., 2016). Mais la notion de signes d’alerte repose encore largement sur des consensus cliniques, et sa valeur prédictive à court terme est limitée. Des repères parfois répétés dans la prévention grand public, comme un apaisement soudain, sont moins bien établis que la formulation ne le suggère. Leur valeur est celle d’un signal pour ouvrir la conversation, pas celle d’une règle prédictive : leur absence ne permet pas de conclure à l’absence de risque.
Les recommandations : pas de score, pas de catégorie Non recommandé
Le NICE recommande de ne pas utiliser d’outil ou d’échelle d’évaluation du risque pour prédire un suicide ou une récidive, et de ne pas utiliser des catégories de risque « faible », « moyen » ou « élevé » pour décider d’un traitement ou d’une sortie de service. L’évaluation doit plutôt formuler les besoins de la personne et les mesures de sécurité à mettre en place. Cette position n’est pas un refus d’évaluer : elle traduit le fait que les outils actuels ne permettent pas de prédire.
Vers des algorithmes ? Controversé
Les auteurs de la méta-analyse de 2017 concluent à la nécessité de passer de facteurs de risque isolés à des algorithmes construits sur de nombreuses variables, notamment par apprentissage automatique. Certains modèles obtiennent de bonnes performances discriminantes, y compris en conditions réelles (une méta-analyse de 2026 trouve une aire sous la courbe moyenne d’environ 0,85, avec une hétérogénéité extrême ; Kim et al., 2026). Mais une revue critique de 167 modèles constate que seuls 8 % avaient été validés à l’extérieur et que presque tous les travaux de développement présentaient un risque élevé de biais (Seyedsalehi et al., 2025). La valeur prédictive positive reste par ailleurs faible et très dépendante de la prévalence dans les populations où l’événement est rare (Spittal et al., 2025). Rien ne démontre encore que ces outils améliorent les décisions ou les résultats cliniques, et ils posent des questions éthiques propres (confidentialité, stigmatisation, décisions automatisées).
Traditions conceptuelles
Passage à l’acte, acting out : des mots qui ne désignent pas la même chose
Ces expressions reviennent souvent quand on parle de suicide, avec des sens différents selon qu’on parle en psychiatrie courante ou en psychanalyse. Elles ne sont pas des explications du suicide.
Un usage psychiatrique courant, descriptif Usage clinique
En psychiatrie francophone, « passage à l’acte » désigne de façon descriptive le fait de mettre en acte un comportement (une conduite auto-agressive, une agression, une fugue, un geste suicidaire) sous la pression d’une tension ou d’une émotion. Le terme ne dit rien du mécanisme, ne correspond pas à un diagnostic des classifications actuelles, et couvre des situations très différentes. La conférence de consensus française sur la crise suicidaire le présente comme une issue possible, mais non inévitable, d’une crise dont l’intervention précoce peut modifier le cours (HAS, 2000). Il est plus large que le suicide : la plupart des passages à l’acte ne sont pas suicidaires, et beaucoup de suicides ne s’accompagnent pas de l’impulsivité que le terme évoque.
Freud : agir au lieu de se souvenir Histoire des concepts
« Acting out » traduit l’allemand agieren, terme freudien : en 1914, Freud écrit que la personne ne se souvient pas de ce qu’elle a oublié et refoulé, mais l’agit, l’agir remplaçant d’autant plus le souvenir que la résistance est grande (Freud, 1914). Dans le traitement, la personne répète en actes, notamment dans la relation à l’analyste, ce qu’elle ne parvient pas à se rappeler ou à dire. Le concept désigne à l’origine un phénomène de la cure et de la relation de transfert, pas une catégorie de comportements dangereux. La littérature psychanalytique contemporaine tend à lui préférer le terme d’« enactment » lorsque le phénomène implique aussi la subjectivité de l’analyste, et discute le statut épistémologique de ces notions (Corbella, 2021 ; Bettelheim, 2022). En anglais courant, « acting out » est passé dans un sens beaucoup plus large, souvent péjoratif, de mauvaise conduite, qui n’est pas celui de la tradition psychanalytique.
Lacan : acting out et passage à l’acte Théorie non testable
Jacques Lacan, dans son séminaire sur l’angoisse (1962-1963), sépare deux notions que l’usage confond. Dans l’acting out, la personne reste « sur la scène » : l’acte s’adresse à un Autre, il se montre, il appelle une lecture. Dans le passage à l’acte, elle « sort de la scène » : elle se précipite hors de la relation avec l’Autre. Lacan illustre cette seconde notion en reprenant le cas de la jeune femme décrite par Freud, dont la tentative survient après qu’elle a été vue par son père puis rejetée par la femme qu’elle accompagnait : il interprète cet épisode comme un passage à l’acte.
Cette distinction est reprise aujourd’hui en clinique institutionnelle, à l’adolescence et dans l’école lacanienne (Paul-Salès, 2019 ; Hachet, 2015 ; Miller, 2024). Elle a un intérêt pour des cliniciens de cette orientation, notamment pour penser ce qu’un acte adresse ou ne peut plus adresser à quelqu’un. Elle relève cependant de l’interprétation de cas au sein d’une école, et ses hypothèses n’ont pas été testées par des méthodes qui permettraient de les infirmer.
Le statut de ces constructions, et un risque à éviter Controversé
Ces concepts sont des outils de lecture, pas des résultats de recherche : ils ne permettent ni de prédire un suicide, ni de choisir un traitement démontré, et il ne faut pas les présenter comme la clé du suicide. Un risque supplémentaire tient à l’usage péjoratif du mot : qualifier une tentative d’« acting out » ou de « manipulation » revient à trancher sur l’intention de la personne, ce que rien ne permet d’établir de l’extérieur ; cela peut aussi détourner d’une évaluation de sa souffrance et de sa sécurité. Toute tentative appelle une évaluation, quel que soit le sens qu’on lui prête.
Évaluer
Évaluer une situation suicidaire
Évaluer, c’est d’abord poser la question, écouter la réponse et formuler ce dont la personne a besoin pour être en sécurité. Ce n’est pas remplir un score.
Poser la question ne donne pas l’idée Revues systématiques
La crainte qu’interroger une personne sur le suicide lui donne l’idée ou augmente le risque est très répandue. Elle n’est pas soutenue par les données : les revues qui ont examiné le fait de poser directement la question ne trouvent pas d’effet délétère significatif (Polihronis et al., 2020 ; Dazzi et al., 2014). L’OMS rappelle que parler ouvertement du suicide peut au contraire permettre à la personne de recevoir de l’aide et de réévaluer sa situation. La manière de poser la question, avec calme, sans jugement et en écoutant la réponse, compte autant que la question.
Ce que l’entretien explore Bonnes pratiques
Selon la situation, l’entretien explore la présence et l’intensité des idées, l’intention, le plan et sa précision, la temporalité, les antécédents de tentative, l’accès aux moyens, les facteurs qui aggravent la situation, les raisons de vivre, les soutiens disponibles et le contexte immédiat. Le dossier Techniques d’entretien détaille cette démarche et ses limites.
Des instruments comme aides, pas comme prédictions Bien étayé, complexe
Des questionnaires et échelles structurés existent et aident à ne rien oublier et à documenter une évaluation. Ils peuvent structurer le recueil d’informations et documenter certains éléments, mais ni leur score ni l’appréciation clinique ne permettent de prédire avec fiabilité un passage à l’acte individuel. L’objectif de l’évaluation est de comprendre la situation, les besoins et les mesures de sécurité nécessaires : le résultat d’un instrument oriente la discussion sans décider seul.
Une formulation, pas un score Recommandation
L’évaluation aboutit à une formulation : ce qui rend la situation dangereuse maintenant, ce qui protège, ce qu’il est possible de faire pour que la personne soit en sécurité, avec quels relais, et qui s’en charge. Elle se traduit par un plan (la section suivante détaille le plan de sécurité), pas par une étiquette de risque. En cas d’urgence, le cadre légal et institutionnel prime sur le style de l’entretien.
Prévenir et intervenir
Prévenir et intervenir
La prévention du suicide repose moins sur la prédiction que sur des mesures qui réduisent l’accès aux moyens, soutiennent les personnes en crise et garantissent la continuité des soins.
Restreindre l’accès aux moyens Mieux étayé
La restriction de l’accès aux moyens létaux fait partie des quatre interventions à fondement scientifique que l’OMS met au centre de son initiative de prévention. Une revue de dix ans de littérature conclut que les preuves en sa faveur se sont renforcées, en particulier pour le contrôle de certains médicaments et pour les sécurisations de lieux à haut risque (Zalsman et al., 2016). Une revue publiée dans The Lancet en 2012 présente déjà cette mesure comme l’une des mieux documentées (Yip et al., 2012). Trois mécanismes sont avancés : le temps gagné pendant une crise aiguë, souvent brève ; une substitution incomplète (beaucoup de personnes ne se tournent pas vers un autre moyen) ; et, lorsqu’elle a lieu, une substitution vers des moyens moins létaux, associés à moins de décès.
Ce type de mesure agit à l’échelle d’une population, par la réglementation ou l’aménagement, et à l’échelle d’une personne, par l’éloignement temporaire d’un moyen pendant une crise.
Plan de sécurité et suivi Bien étayé, complexe
Le plan de sécurité (Stanley et Brown) est une intervention brève, construite avec la personne, qui liste ses signes de crise, ses stratégies pour y faire face, les personnes et lieux qui l’aident, les contacts professionnels et la manière de limiter l’accès aux moyens. Une étude a comparé des services d’urgence qui utilisaient le plan de sécurité avec un suivi téléphonique à d’autres qui ne le faisaient pas : le plan était associé à environ 45 % de comportements suicidaires en moins à six mois et à davantage de suivis en consultation (Stanley et al., 2018).
Cette étude compare des sites et n’est pas un essai randomisé. Un essai randomisé publié en 2025, chez des personnes sortant de détention provisoire (800 randomisées, 655 analysées), a ensuite rapporté 42 % d’événements suicidaires en moins et 55 % de tentatives en moins sur douze mois avec un plan de sécurité suivi d’appels, par rapport à des soins standards renforcés (Weinstock et al., 2025). Ce résultat concerne une population spécifique et appelle une généralisation prudente : le plan de sécurité reste une pratique recommandée, avec des données encourageantes plutôt que définitives.
Recontact après une tentative : des essais aux résultats hétérogènes Données mitigées
Après une tentative, des contacts brefs et réguliers (appels, cartes postales, messages) visent à maintenir un lien avec la personne pendant une période à risque. L’essai français ALGOS, qui a testé un algorithme combinant plusieurs formes de contact chez plus de 1 000 patients sortis après une tentative, a observé moins de récidives à six mois (12,8 % contre 17,2 %), mais la différence n’atteignait pas la significativité statistique (Vaiva et al., 2018).
Une revue de la littérature sur les interventions après un geste auto-infligé note de même que l’envoi régulier de cartes postales n’a pas réduit la répétition des gestes dans les essais disponibles (Hawton et al., 2016). Le principe de la continuité des soins fait consensus ; l’efficacité de chaque forme précise de recontact reste à établir.
VigilanS : des résultats observationnels français encourageants Observationnel, sans randomisation
Le dispositif VigilanS, déployé en France, repose sur une logique de recontact (appels, cartes) et fait l’objet d’une évaluation propre, distincte de l’essai ALGOS. Une étude de Santé publique France a comparé 11 573 patients pris en charge par VigilanS à autant de patients non exposés, appariés dans les bases nationales : elle retrouve une réduction de 38 % du risque de réitération à douze mois. Cette étude est observationnelle : l’appariement réduit les écarts entre groupes sans garantir que le dispositif soit la cause de la différence.
Prévention en population : médias, sentinelles, jeunes Bien étayé, complexe
La manière dont les médias parlent du suicide a des effets mesurables. Une méta-analyse de 2020 montre que le nombre de suicides augmente de 13 % dans les semaines qui suivent la médiatisation du suicide d’une célébrité et que, lorsque le moyen employé est rapporté, les décès par ce même moyen augmentent de 30 % : c’est l’« effet Werther ». À l’inverse, des récits d’une personne qui a traversé une crise sans passer à l’acte sont associés à une protection possible, l’« effet Papageno » (Niederkrotenthaler et al., 2010 ; 2020). L’OMS publie des recommandations à l’intention des médias, qui déconseillent de décrire la méthode et le lieu et invitent à présenter des ressources d’aide.
La formation de personnes relais (les « sentinelles ») et les programmes en milieu scolaire ont des résultats plus inégaux, souvent mesurés sur les connaissances et le repérage plus que sur la baisse des décès (Zalsman et al., 2016). Des lignes d’écoute comme le 3114 offrent une porte d’entrée immédiate, dont l’effet sur les décès est difficile à mesurer directement.
Traitements
Psychothérapies et médicaments
Certaines psychothérapies ciblées réduisent les tentatives. Du côté des médicaments, l’image est beaucoup plus nuancée qu’une liste de molécules ne le laisse croire.
Thérapies centrées sur les conduites suicidaires Bien étayé, complexe
Un essai contrôlé chez des adultes hospitalisés après une tentative a montré qu’une thérapie cognitive de 10 séances, centrée sur la prévention de la récidive, réduisait les nouvelles tentatives sur 18 mois (24,1 % contre 41,6 % avec les soins habituels renforcés ; Brown et al., 2005). Une méta-analyse de 32 essais conclut que les psychothérapies réduisent les tentatives par rapport aux soins habituels, avec une réduction absolue d’environ 6,6 points, plus nette chez les adultes, chez les patients suivis en ambulatoire et chez ceux atteints d’un trouble de la personnalité borderline (Calati et Courtet, 2016).
La revue Cochrane mise à jour en 2021 (76 essais, 21 414 participants) porte sur les gestes auto-infligés, c’est-à-dire l’auto-intoxication ou l’auto-lésion intentionnelle quelle que soit l’intention suicidaire : son critère principal est la répétition d’un geste, suicidaire ou non, et non la tentative de suicide. Pour la thérapie cognitivo-comportementale individuelle, elle conclut que l’approche pourrait réduire la répétition des gestes, mais que la preuve est faible et imprécise à la fin du traitement (4 essais, 238 participants, rapport de cotes de 0,35, intervalle de confiance de 0,12 à 1,02, qui inclut 1), avec des résultats plus favorables à six et douze mois (Witt et al., 2021). La version de 2016 concluait déjà dans le même sens pour la thérapie cognitivo-comportementale, en jugeant les données sur les autres interventions trop limitées (Hawton et al., 2016).
La thérapie dialectique comportementale et la thérapie basée sur la mentalisation Bien étayé, complexe
La thérapie dialectique comportementale (DBT), conçue pour des personnes présentant un trouble de la personnalité borderline à haut risque, réduit les tentatives et les automutilations dans les essais. Un essai de Linehan et collègues (2015) auprès de 99 femmes a comparé la DBT standard, l’entraînement aux compétences seul et la thérapie individuelle seule : toutes les conditions ont produit des améliorations comparables sur les tentatives et les idées, mais les versions incluant l’entraînement aux compétences ont mieux réduit les automutilations. Dans les revues Cochrane, l’effet de la DBT sur la proportion de personnes qui répètent un geste auto-infligé reste incertain, mais une réduction de la fréquence des gestes est plausible (Hawton et al., 2016 ; Witt et al., 2021).
Dans un essai randomisé de 134 participants, la thérapie basée sur la mentalisation (MBT) a réduit la répétition des gestes auto-infligés à la fin du traitement (rapport de cotes de 0,35 ; intervalle de confiance à 95 % de 0,17 à 0,73). La revue Cochrane juge le niveau de confiance élevé pour ce résultat précis selon la méthode GRADE, mais il repose sur un seul essai et demande donc à être répliqué : un niveau de confiance élevé n’équivaut pas à une littérature abondante, il porte sur la solidité d’une estimation donnée (Witt et al., 2021).
Traiter les troubles associés Bien étayé, complexe
Comme les conduites suicidaires s’inscrivent souvent dans des troubles dépressifs, anxieux, liés à l’alcool ou à d’autres substances, ou dans des troubles psychotiques, la prise en charge de ces troubles fait partie de la prévention. Cette voie est moins spécifique, et il est difficile d’isoler ce qui, dans un traitement d’un trouble, protège spécifiquement du suicide.
Kétamine : une action rapide sur les idées, pas encore sur les actes Controversé
La kétamine et ses énantiomères ont fait l’objet de nombreux essais récents pour une action rapide sur les idées suicidaires. Une revue systématique des essais publiés depuis 2020 (14 essais randomisés) note que les études mesurent l’idéation, et qu’aucune n’avait le comportement suicidaire pour critère de jugement (Sajid et al., 2025). Réduire rapidement des idées n’est pas la même chose que démontrer une prévention du suicide : l’effet à long terme, sur les tentatives et sur les décès, reste inconnu, et les résultats varient selon la forme du produit et la voie d’administration.
Médicaments : lithium, clozapine, une image nuancée Controversé
L’idée que le lithium protège du suicide est ancienne : une méta-analyse de 2013 la soutenait chez les personnes présentant un trouble de l’humeur (Cipriani et al., 2013). Une méta-analyse de 2022 qui se limite aux essais randomisés, et inclut un grand essai récent, trouve une réduction du risque (rapport de cotes de 0,30) qui n’atteint pas la significativité statistique (intervalle de confiance de 0,09 à 1,02) : le rôle du lithium dans la prévention du suicide reste incertain (Riblet et al., 2022). Les données observationnelles et les essais ne concordent pas complètement.
Pour la clozapine, un essai international chez des personnes atteintes de schizophrénie a montré une réduction du comportement suicidaire par rapport à l’olanzapine (Meltzer et al., 2003). Ces résultats concernent des populations précises et ne se transposent pas à l’ensemble des personnes suicidaires. Aucun médicament ne dispense d’une prise en charge globale.
Après
Après une tentative ou un décès : continuité et postvention
La période qui suit une tentative est à haut risque. Après un décès, les proches et l’entourage traversent une épreuve qui appelle un soutien, dont l’efficacité est encore peu étudiée.
Après une tentative : la continuité du suivi Bien étayé, complexe
Un geste auto-infligé est souvent répété et fortement associé à un suicide ultérieur (Hawton et al., 2016) : la période qui suit un geste auto-infligé ou une tentative appelle donc un suivi. C’est le but des dispositifs de recontact et des plans de sécurité présentés plus haut. Leur efficacité individuelle est encore débattue, mais leur principe fait consensus : ne pas laisser la personne sans lien après la sortie du service d’urgence.
Les proches endeuillés Bien étayé, complexe
Le nombre de personnes endeuillées par un suicide chaque année est difficile à estimer : les estimations les plus larges vont de quelques dizaines de millions à plusieurs centaines de millions dans le monde. Une revue de 57 études indique que l’exposition au suicide d’un proche est associée à plusieurs difficultés, dont l’ampleur varie selon la relation avec la personne décédée : un risque accru de suicide chez des partenaires, d’hospitalisation psychiatrique chez des parents, et de dépression chez des enfants ayant perdu un parent par suicide. Les personnes endeuillées par un suicide rapportent aussi davantage de honte et de rejet que dans d’autres deuils (Pitman et al., 2014).
Ces associations décrivent des risques moyens et ne signifient pas qu’une personne endeuillée développera nécessairement ces difficultés : l’effet varie selon les relations, l’âge et le contexte.
La postvention : que sait-on de son efficacité ? Peu de données
On appelle postvention l’ensemble des soutiens proposés après un suicide aux proches, aux équipes et aux communautés. Elle est considérée comme un volet de la prévention. Une revue systématique n’a trouvé que 11 études contrôlées, de qualité faible : les interventions qui semblent prometteuses sont de nature soutenante, thérapeutique ou éducative, impliquent l’entourage de la personne endeuillée et se déroulent en plusieurs séances animées par des personnes formées, mais les preuves manquent, surtout pour les deuils compliqués (Andriessen et al., 2019).
La communication publique après un décès relève, elle, des recommandations de l’OMS pour les médias, évoquées plus haut : ne pas décrire la méthode, éviter de présenter le suicide comme une solution, indiquer où trouver de l’aide.
Idées reçues et bilan
Idées reçues, controverses et état des connaissances
Huit idées fréquentes, et ce que les données permettent de dire, puis une hiérarchisation des affirmations du dossier lui-même.
« Demander à quelqu’un s’il pense au suicide lui donne l’idée »
Les revues qui ont examiné cette question ne trouvent pas d’effet délétère significatif à l’évaluation directe des idées suicidaires. L’OMS rappelle que parler ouvertement peut ouvrir la porte à de l’aide.
Non démontré
« Ceux qui en parlent ne le feront pas »
Parler du suicide est un signal de souffrance qui appelle une réponse, quelle que soit l’issue. La plupart des personnes qui ont des idées ne font pas de tentative, mais cela ne permet pas de minimiser ce qu’une personne dit.
Non démontré
« Le suicide est toujours impulsif »
La durée entre les premières pensées et l’acte varie beaucoup d’une personne à l’autre. Une partie des tentatives survient dans une crise brève, ce qui est l’une des explications avancées à l’efficacité de la restriction de l’accès aux moyens, mais beaucoup sont précédées de longues périodes de souffrance.
À nuancer
« Une personne décidée ne peut pas être aidée »
L’ambivalence est fréquente, les crises passent, et des mesures comme la restriction de l’accès aux moyens réduisent les décès. Une aide reste possible tout au long du parcours.
Non démontré
« Un score ou une échelle permet de savoir qui passera à l’acte »
Les méta-analyses montrent que la prédiction individuelle est à peine meilleure que le hasard et que la plupart des décès surviennent chez des personnes classées à risque faible ou modéré. Le NICE déconseille d’utiliser des scores ou des catégories de risque pour décider.
Non recommandé
« Le suicide est toujours le signe d’une maladie mentale »
La plupart des personnes décédées par suicide présentaient un trouble mental selon les études d’autopsie psychologique, mais ces études ont des limites, le suicide n’est pas réductible à un trouble, et des facteurs sociaux jouent un rôle documenté depuis Durkheim.
À nuancer
« Parler des suicides dans les médias ne change rien »
Après la médiatisation du suicide d’une célébrité, le nombre de suicides augmente de 13 %, et de 30 % pour les décès par le même moyen lorsque celui-ci est rapporté ; des récits de personnes ayant traversé une crise sont associés à une possible protection. Toute couverture médiatique n’a pas le même effet.
Non démontré
« Une tentative est un chantage ou un appel à l’aide »
Les intentions varient et ne se lisent pas de l’extérieur. Attribuer d’emblée une intention de manipuler n’est pas démontré, et détourne de l’évaluation de la souffrance. Toute tentative appelle une évaluation, et le risque de récidive est élevé après une tentative.
À nuancer
Ce qu’on sait, ce qu’on suppose
Établi
- Idées, plans, tentatives et décès sont des réalités distinctes : la plupart des personnes qui ont des idées suicidaires ne passent pas à l’acte.
- Les facteurs associés au risque ne permettent pas de prédire ce qui arrivera à une personne donnée.
- Poser directement la question du suicide n’augmente pas le risque.
- La restriction de l’accès aux moyens réduit les décès.
- Certaines formes de couverture médiatique, notamment autour des suicides de célébrités et de la description des moyens, sont associées à des variations ultérieures des suicides.
Bien étayé, mais incomplet
- Certaines thérapies centrées sur les conduites suicidaires (thérapie cognitive, DBT) réduisent les tentatives, avec des effets qui varient selon les populations.
- Le plan de sécurité avec suivi est soutenu par des études observationnelles et, désormais, par au moins un essai randomisé dans une population spécifique.
- La douleur psychologique est associée aux idées et aux tentatives ; le rôle causal général que lui prêtait Shneidman n’est pas démontré.
- Le deuil après un suicide est associé à des risques accrus, avec de fortes variations individuelles.
Modèle plausible
- La théorie interpersonnelle de Joiner, dont les interactions prédites sont modestes.
- Le cadre « idéation vers action » de Klonsky et May.
- Le modèle intégré motivationnel-volitionnel d’O’Connor.
Controversé ou dépendant des définitions
- L’effet du lithium sur la prévention du suicide.
- L’efficacité de chaque forme de recontact après une tentative (VigilanS : résultats observationnels encourageants, sans randomisation).
- L’effet de la kétamine sur les tentatives et les décès, au-delà de son effet rapide sur les idées.
- Le rôle d’algorithmes de prédiction dans la pratique clinique.
- L’efficacité de la postvention.
- La distinction lacanienne entre acting out et passage à l’acte, comme outil de lecture non testable.
Rejeté ou non recommandé
- Utiliser un score ou une catégorie « faible, moyen, élevé » pour prédire un suicide ou décider d’un traitement ou d’une sortie.
- L’idée qu’interroger une personne sur le suicide lui donne l’idée.
- L’idée que le suicide est toujours impulsif, ou toujours dû à une maladie mentale.
- Décrire la méthode ou présenter le suicide comme une solution dans la communication publique.
Documentation
Références
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Dernière révision documentaire : 21 septembre 2026.